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Couverture du roman La revanche de la minorité silencieuse

La revanche de la minorité silencieuse

Au cœur d'une région ensoleillée, un hôtel familial lutte contre la faillite tandis que la crise économique fait rage. Dans cet établissement singulier, clients et employés évoluent au milieu de multiples références culturelles et de situations absurdes. Cependant, une simple bouteille de soda vient briser cette harmonie débridée. Face aux quiproquos et au chaos grandissant, le retour du pragmatique Théodore suffira-t-il à dévoiler la vérité ? Le pire semble pourtant inévitable.
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Chapitre 3

1er époque

Crise de rires

Josepha

Alors que la vieille 2 CV franchissait le rail métallique du lourd portail d’entrée, Théodore jeta un coup d’œil alentour. L’endroit, apparemment resté tel qu’il en avait gardé le souvenir, était quasi désert.

D’un léger mouvement du poignet, le nouvel arrivant s’assura de l’heure, et s’engagea dans la petite allée centrale.

À l’approche de l’imposant édifice tout en longueur situé à sa gauche, Théodore ralentit. Il reconnaissait la double porte vitrée qui donnait sur le couloir desservant les salles du restaurant. D’ordinaire condamnée, l’entrée n’était que très rarement utilisée, pour l’essentiel afin de faciliter le transport du matériel lourd et/ou encombrant des intervenants exceptionnels. Toujours est-il qu’aucune activité ne transpirait. Ce qui parut réjouir notre visiteur.

Devant, une rangée de troènes prolongeait la fin de la bâtisse sur sa largeur et formait, avec l’avancée des cuisines un peu plus loin sur la droite, un renfoncement généralement réservé au stationnement des véhicules du Chef de cuisine, des employés de restauration, et de certains livreurs. Mais, à cette heure, l’emplacement était inoccupé.

Théodore longeait maintenant les cuisines, sorte d’appentis accolé au bâtiment principal, lorsque son regard, devenu plus appuyé, s’attarda sur les larges fenêtres hautes restées entrouvertes. Il roulait au pas. Le petit curieux abaissa la vitre de son véhicule et tendit l’oreille. Le plus grand calme semblait régner dans la pièce obscure.

Relevant vers lui un poing volontaire, notre homme ne put retenir un franc :

Yes ! je suis trop fort, jubilatoire

Il n’était pas sans savoir que le restaurant ne rouvrirait ses portes qu’en début de soirée, après le traditionnel repas du personnel. Ça lui laissait suffisamment de temps.

Plus loin, au bout d’une contre-allée de fortune, une courte rampe dallée conduisait au seuil de la réception, au sommet du perron, sous le porche. Outre faciliter l’accès des lieux aux personnes en fauteuil roulant, cela permettait d’y déposer en toutes commodités les voyageurs âgés, fatigués, ou trop lourdement chargés. Dans le prolongement, une nouvelle rampe, identique à la première, donnait sur l’arrière d’un immense parking.

Parmi les quelques véhicules présents, un certain break rose fuchsia attira l’attention du nouveau venu qui accéléra l’allure.

J’adore qu’un plan se déroule sans imprévu, se félicitait notre visiteur en s’engouffrant dans le splendide parc ombragé qui courait le long de l’établissement.

Bien qu’il ait l’embarras du choix, ce dernier délaissa les places à l’ombre des grands pins pour gagner d’emblée l’emplacement, sous un jeune frêne au feuillage clairsemé, qu’il avait l’habitude d’occuper lorsqu’il travaillait à l’hôtel. Peu lui importait, surtout en cette saison, que l’ombrage soit discret pourvu que l’intégrité de la carrosserie de sa vénérable automobile s’y trouve préservée de la résine, épaisse et très collante, qui tombait tantôt des majestueux conifères.

Celui que son entourage qualifiait de maniaco-dépendant se fit alors la réflexion, un brin ironique, que l’on ne change pas les numéros d’une grille à tous les coups gagnante.

De toute façon, se disait-il… nous avons tous nos petites manies, nos petits rituels, que ce soit la place à table ou devant la télé, jusqu’au côté du lit.

Théodore réfléchissait à voix haute. Coutumier du fait, notre homme ne pouvait s’empêcher de parler tout seul. Cela boostait son intellect, stimulait sa réflexion selon lui. C’était là son moindre travers. Pas vraiment un défaut, juste un fâcheux penchant. Une menue faiblesse héritée de sa grand-mère qui le plaçait parfois dans d’inconfortables situations. Des désagréments que seuls ceux ne présentant pas d’encéphalogramme plat sont à même de se reprocher. On se réconforte comme on peut.

Perdu dans ses pensées, l’(im)pénitent s’avançait clopin-clopant, séquelle d’un vieil accident de deux roues, vers l’auguste demeure.

La preuve ! ajouta-t-il, arrivé à hauteur du petit monospace qui ne lui était visiblement pas inconnu… c’est humain, ça rassure.

Et, au bout du compte, cela nous rappelle à notre condition originelle, car n’oublions pas que nous ne sommes que de simples vertébrés vivipares, autrement dit des mammifères.

Évolués certes, pour la plupart du moins, voire que pour certains…

Mais de vulgaires bipèdes, cependant.

Parce que l’homme a un peu trop tendance à se prendre pour le maître du monde, alors qu’il n’en est qu’une composante parmi les autres, toutes les autres, qu’elles soient vivantes ou non.

Son petit côté philosophe de comptoir, encore une de ses nombreuses marottes, revenait à la charge.

En nous appropriant ainsi l’espace, en domestiquant notre environnement, nous n’effectuons rien de plus que ce qu’accomplissent d’autres animaux en levant la patte.

Le rapprochement l’amusait. Un petit coup d’œil à droite, un petit coup d’œil à gauche : personne en vue. Celui-ci déboutonna sa braguette et, joignant le geste à la parole, se soulagea discrètement derrière le premier arbre venu.

« Tic-toc ! toc-tic ! » faisaient les gouttes sur l’écorce.

Voilà, n’en parlons plus ! conclut-il, pas peu fier de sa plaisanterie, au moment où, tiré brutalement de sa léthargie, un petit gecko, lézard très répandu dans cette région du sud de la France, lui filait entre les pieds.

Théodore s’arrêta ensuite un instant devant le magnifique perron en marbre rose veiné de blanc dont les premières marches, entre un carré de verdure et un massif de rosiers buissons, s’effritaient légèrement. Il parcourait l’établissement avec curiosité, comme pour mieux le redécouvrir : la partie restauration à gauche, la réception au centre derrière le perron et le porche, la partie hôtelière à droite et aux étages couvrant la totalité de l’édifice ; si ce n’était la façade défraîchie, l’ensemble demeurait en tout point fidèle à l’idée qu’il s’en faisait.

En ce milieu d’après-midi nuageux de février, le ciel menaçait et la pénombre commençait doucement à s’installer. L’absence d’éclairage d’une partie de l’enseigne lumineuse ne parut pas l’étonner. Il gravit le perron, traversa le porche, et prit à nouveau le temps, avant de tirer à lui l’un des battants de la lourde porte, de consulter les tarifs affichés.

La lecture du document le laissait perplexe.

Non, décidément non ! rien n’avait bougé d’un iota.

Un discret recoiffage (fichu vent !) et Théodore, un tantinet moqueur, pénétrait dans le vestibule où le visage chaleureux de Josepha le surprit.

L’hôte était attendu. Il lui rendit spontanément son sourire.

Elle, non plus, n’a pas changé, se réjouissait notre homme… toujours aussi charmante.

Tant et si bien qu’il manqua lui adresser la parole à travers la large baie vitrée qui bordait l’arrière du comptoir de la réception, ne se ravisant qu’au dernier moment.

Que suis-je bête ! se dit le distrait (on le serait à moins…), confus, au souvenir de toutes les fois où il avait personnellement essuyé semblable méprise de la part de clients persuadés de se trouver devant l’accueil.

Poussant sur sa droite une nouvelle porte à battants, Théodore traversa le hall en quelques enjambées et rejoignit la réception.

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