
La Rebelle et le Prince Déchu
Chapitre 2
Les grandes portes du palais se refermèrent derrière elle dans un grondement sourd. L'air à l'intérieur était plus froid, chargé d'un parfum d'encens et de cire fondue. Le silence y régnait, seulement troublé par le bruissement discret des serviteurs qui s'éclipsaient sur son passage.
Elle aurait voulu s'arrêter, prendre une seconde pour comprendre où elle mettait les pieds, mais le majordome avançait d'un pas rapide, l'obligeant à suivre. Chaque couloir qu'ils traversaient semblait plus opulent que le précédent. Les tapis d'un rouge profond étouffaient le bruit de leurs pas, les lustres en cristal projetaient une lumière douce qui dansait sur les dorures des murs. Des fresques gigantesques racontaient l'histoire des rois-loups, leurs conquêtes, leur domination implacable.
Tout respirait la puissance.
Et l'enfermement.
Les gardes postés le long des couloirs ne la quittaient pas des yeux. Des ombres furtives disparaissaient derrière des rideaux épais. Elle sentait les regards peser sur elle, comme si elle était une curiosité importune.
- **« Votre chambre a été préparée. »** déclara le majordome en s'arrêtant devant une porte massive en bois sombre.
Elle resta figée une seconde, jaugeant l'homme qui la toisait avec la politesse rigide de ceux qui servaient sans jamais s'impliquer.
- **« Avant cela, je veux voir le prince. »**
Le majordome ne cilla pas, mais elle perçut un éclat fugace dans son regard.
- **« Ce n'est pas ainsi que les choses fonctionnent ici. »**
- **« Et comment fonctionnent-elles, exactement ? »**
Elle croisa les bras, campée sur ses positions. Elle avait été traînée ici sous de faux prétextes, et elle refusait de se laisser balader comme un simple objet de courtoisie.
Le majordome soupira légèrement.
- **« Très bien. Je vais voir si Son Altesse consent à vous recevoir. Attendez ici. »**
Il s'éloigna sans un bruit, la laissant devant cette porte close qui menait à une chambre inconnue, dans un palais où elle n'était pas désirée.
Le poids de la situation l'écrasa un instant, mais elle refusa de se laisser abattre. Elle se tourna lentement, observant chaque détail du couloir, chaque sortie, chaque présence. Si elle devait survivre ici, elle devait comprendre le terrain sur lequel elle évoluait.
Le majordome revint peu après, son visage aussi impassible qu'à son départ.
- **« Le prince vous attend dans la salle des audiences privées. Suivez-moi. »**
***
Lorsqu'elle entra dans la salle des audiences, la première chose qu'elle vit fut la silhouette du prince, debout près d'une fenêtre haute, les bras croisés. Il ne se retourna pas immédiatement. La lumière de la lune projetait son ombre allongée sur le sol de marbre poli.
- **« Vous avez donc insisté pour me voir. »**
Sa voix était basse, mais ferme, imprégnée d'une autorité naturelle.
Elle avança de quelques pas, le détaillant. Il était grand, plus encore qu'elle ne l'avait imaginé, vêtu d'une tenue sombre qui contrastait avec la pâleur de sa peau. Ses cheveux noirs tombaient en mèches légères sur ses épaules. Lorsqu'il se tourna enfin vers elle, elle rencontra un regard glacé.
Des yeux d'or.
Un silence pesant s'installa entre eux.
Elle ne savait pas exactement à quoi elle s'attendait, mais certainement pas à cette froideur indifférente.
- **« Vous ne perdez pas de temps. »** lâcha-t-elle en croisant les bras.
Un léger sourire, cynique, effleura ses lèvres.
- **« Inutile de tourner autour du pot. Vous n'avez rien à faire ici. »**
Elle sentit son sang bouillir instantanément.
- **« Ah oui ? »** Elle fit un pas vers lui. **« Parce que votre famille a jugé bon de lier la mienne par un mariage arrangé. Si quelqu'un n'a rien à faire ici, c'est peut-être vous. »**
Il ne broncha pas, mais elle perçut l'ombre d'une lueur amusée dans ses yeux.
- **« J'ai refusé cette union il y a des semaines. Il semblerait que votre père ait omis de vous en informer. »**
Un coup de poignard. Elle sentit sa respiration se bloquer un instant.
- **« Vous... avez refusé ? »**
- **« Oui. Et j'ai déjà choisi quelqu'un d'autre. »**
Le sol sembla se dérober sous ses pieds.
Elle avait été envoyée ici pour un mariage qui n'avait jamais eu lieu. Pour une place qui n'était pas la sienne, qui n'existait même pas.
Son père savait-il ? L'avait-il envoyée en connaissance de cause ?
Elle se mordit l'intérieur de la joue pour retenir un éclat de colère.
- **« Alors pourquoi suis-je là ? Pourquoi m'avoir laissée venir si vous saviez que je n'étais pas désirée ? »**
Le prince haussa un sourcil, comme si la réponse était évidente.
- **« Parce que ce palais est un jeu d'échecs, et que chaque pièce qui y entre a une utilité. »**
Elle sentit son souffle s'accélérer.
- **« Je ne suis pas une pièce. »**
Il s'approcha lentement, et pour la première fois, elle ressentit la puissance brute qui émanait de lui.
- **« Vous l'êtes. Que vous le vouliez ou non. La seule question, c'est si vous serez un pion... ou autre chose. »**
Elle planta ses yeux dans les siens, refusant de se laisser intimider.
- **« Je ne serai ni pion, ni marionnette. »**
Un silence, puis un léger ricanement franchit ses lèvres.
- **« Nous verrons. »**
Elle tourna les talons sans attendre d'être congédiée.
Elle ne savait pas encore quel rôle on cherchait à lui imposer, mais une chose était certaine : elle ne laisserait personne décider pour elle.
Désormais, elle observerait chaque détail, chaque mouvement autour d'elle.
Parce que dans ce palais, elle n'avait pas l'intention d'être une proie.
La porte claqua derrière elle, et son souffle trembla malgré elle. La rage lui brûlait la poitrine. Elle n'avait jamais eu son mot à dire, et maintenant qu'elle se tenait face à la vérité, elle comprenait qu'on l'avait manipulée depuis le début.
Ses doigts se crispèrent. Elle n'avait plus aucun doute : son père l'avait envoyée ici en sachant que l'union n'aurait pas lieu. Mais alors, pourquoi ? Pourquoi l'avoir jetée dans la gueule du loup sans la moindre explication ?
Elle traversa les couloirs du palais d'un pas rapide, ignorant les regards curieux des serviteurs. Sa chambre. Elle avait besoin d'un endroit où réfléchir, où respirer loin de cette oppression constante.
Mais à peine eut-elle franchi un nouvel escalier qu'une voix l'arrêta.
- **« Ce n'est pas ainsi que l'on se promène dans le palais royal. »**
Elle se retourna brusquement.
Une femme se tenait là, adossée contre une colonne, un sourire amusé au coin des lèvres.
Vêtue d'une robe bleu nuit qui épousait ses formes, elle dégageait une élégance glaciale, un charme dangereux. Ses longs cheveux noirs étaient relevés avec soin, dévoilant un cou fin orné de bijoux délicats. Mais ce n'était pas son apparence qui retint l'attention de la louve, c'était son regard.
Un regard empli de malice... et de défi.
- **« Qui êtes-vous ? »**
La femme inclina légèrement la tête.
- **« Une amie du prince. »**
Les mots résonnèrent comme un avertissement.
Elle comprit immédiatement. C'était elle. La femme que le prince avait choisie.
Le sourire de la dame s'élargit en voyant la réalisation traverser le regard de son interlocutrice.
- **« Vous pensiez vraiment qu'on vous attendait ici avec impatience ? »**
Chaque mot était aiguisé comme une lame.
La louve soutint son regard sans ciller.
- **« Non. Mais je pensais au moins avoir droit à un minimum de respect. »**
Un rire cristallin s'échappa des lèvres de la femme.
- **« Respect ? Ici ? »** Elle s'approcha lentement, faisant jouer un anneau en or entre ses doigts. **« Vous allez vite apprendre que dans ce palais, on ne respecte que ceux qui savent se battre pour leur place. »**
Le sous-entendu était limpide.
- **« Et vous ? »** demanda la louve en arquant un sourcil. **« L'avez-vous gagnée, votre place ? »**
Un éclat de défi brilla dans les prunelles sombres de l'inconnue.
- **« J'ai fait ce qu'il fallait. Et je continuerai à le faire. »**
Un silence s'étira entre elles.
Finalement, la femme se détourna avec nonchalance, s'éloignant sans un regard en arrière.
- **« Soyez prudente. Ici, les pions qui ne servent à rien finissent par être sacrifiés. »**
Un frisson coula le long de l'échine de la louve, mais elle ne le montra pas.
Elle resta plantée là un instant, la mâchoire serrée.
Puis, lentement, un sourire étira ses lèvres.
Elle venait de comprendre une chose essentielle : si elle voulait survivre ici, elle devait être plus qu'un simple pion.
Elle devait devenir une menace.
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