
La Rebelle et le Prince Déchu
Chapitre 3
La nuit était tombée sur le palais, enveloppant les couloirs d'une obscurité silencieuse. Le bruit du vent s'engouffrant à travers les grandes fenêtres ouvertes résonnait faiblement, couvrant à peine le son feutré de ses pas sur le sol de pierre froide.
Elle n'aurait pas dû être là.
Mais après la journée qu'elle venait de passer, après l'humiliation, après la révélation qu'elle n'était qu'un pion dans un jeu qui la dépassait, elle avait besoin d'air, besoin de comprendre ce qui se tramait réellement dans ce maudit palais.
Le silence était étrange. Presque oppressant. Trop lourd pour être naturel.
Alors qu'elle tournait au détour d'un couloir, un mouvement furtif attira son attention. Elle se plaqua immédiatement contre un pilier, retenant son souffle.
Des voix.
À voix basse, rapides, précises.
Elle risqua un regard et vit une porte entrebâillée. De l'intérieur émanait une lueur vacillante de chandelles, projetant des ombres mouvantes sur les murs.
Elle aurait pu passer son chemin.
Elle aurait dû passer son chemin.
Mais son instinct hurla qu'elle devait écouter.
Elle s'avança en silence, posant son oreille contre la porte.
- **« Nous avons attendu trop longtemps. Il faut agir. »**
Une voix d'homme, grave et déterminée.
- **« Et perdre tout effet de surprise ? Ce serait du suicide. »**
Cette voix-là... Elle lui glaça le sang.
C'était celle du prince.
Elle sentit son cœur cogner plus fort dans sa poitrine.
- **« Mon oncle commence à douter. Il renforce sa garde, il teste ma loyauté. Si nous attendons encore, il sera trop tard. »**
Un silence tendu.
- **« Que proposes-tu ? »**
- **« Une diversion. Un faux conflit à la frontière. Mon oncle mobilisera ses troupes, et c'est là que nous frapperons. Il ne s'y attendra pas. »**
Le frisson qui parcourut son dos n'avait rien à voir avec le froid nocturne.
Le prince... complotait contre le roi.
Tout se bousculait dans sa tête. Elle ne connaissait rien aux tensions politiques de la cour, mais une chose était certaine : ce n'était pas un simple désaccord familial.
Il voulait renverser le roi.
Elle aurait dû reculer, faire demi-tour, prétendre qu'elle n'avait rien entendu. Mais elle resta figée, fascinée par cette révélation qui changeait tout.
Puis, un bruit.
Un mouvement brusque dans la pièce.
Elle se recula précipitamment et se dissimula dans l'ombre juste au moment où la porte s'ouvrit.
Le prince en sortit le premier, suivi de deux autres hommes aux visages marqués par l'expérience du combat. Ils parlaient encore, mais elle n'entendait plus rien à cause du sang qui battait à ses tempes.
Lorsqu'ils furent assez loin, elle s'éclipsa silencieusement dans l'autre direction, le cœur battant à tout rompre.
Elle devait réfléchir.
***
Elle s'appuya contre la rambarde d'un balcon désert, tentant d'ordonner ses pensées.
Le prince n'était pas celui qu'il prétendait être. Il n'était pas juste un noble capricieux qui rejetait un mariage arrangé. Il préparait un coup d'État.
Un rire amer lui échappa.
Elle était venue ici pour se soumettre à un destin qu'on lui imposait... et voilà qu'elle se retrouvait au cœur d'une guerre imminente.
- **« Vous semblez préoccupée. »**
Elle se retourna brusquement, ses sens en alerte.
Un homme se tenait là, appuyé nonchalamment contre une colonne. Il était enveloppé dans une cape sombre, son visage à moitié masqué par l'ombre de sa capuche.
- **« Qui êtes-vous ? »** cracha-t-elle, prête à se défendre.
Il leva les mains en signe de paix.
- **« Juste un messager. »**
- **« Un messager de qui ? »**
Il s'approcha légèrement, mais elle ne recula pas.
- **« De ceux qui refusent d'être des pions. »**
Ses yeux s'étrécirent.
- **« Parlez clairement. »**
L'inconnu esquissa un sourire.
- **« Vous pensez être seule dans cette situation ? Vous croyez que vous êtes la seule à ne pas vouloir de cette vie dictée par d'autres ? »**
Il marqua une pause, jaugeant sa réaction.
- **« Il existe un autre chemin. Une autre voie. Une autre meute. »**
Elle sentit son estomac se nouer.
- **« Vous êtes un rebelle. »**
- **« Nous préférons le terme de survivants. »**
Un silence s'étira entre eux.
Elle n'avait jamais envisagé cette possibilité. Elle n'avait jamais pensé qu'il existait une alternative à cette cage dorée dans laquelle on l'avait enfermée.
Le messager s'approcha encore, baissant la voix.
- **« Vous n'avez pas été choisie. Vous avez été placée ici pour une raison que vous ignorez encore. Mais sachez ceci : vous avez plus de valeur que ce que ce palais veut vous faire croire. »**
Elle resta immobile, troublée par ses paroles.
Il sortit un petit parchemin de sa cape et le tendit.
- **« Si vous voulez en savoir plus, rejoignez-moi demain, à minuit, aux jardins du sud. »**
Elle hésita.
Puis, lentement, elle prit le parchemin.
L'homme inclina légèrement la tête.
- **« Faites le bon choix. »**
Et sans un bruit, il disparut dans la nuit.
Elle resta seule, le vent glissant sur sa peau, un papier tremblant entre ses doigts.
Le monde qu'elle connaissait venait de basculer.
Et elle devait choisir de quel côté elle se tiendrait.
Elle resta là un long moment, le regard fixé sur le parchemin. Son esprit était un champ de bataille. Une partie d'elle voulait ignorer cette proposition, brûler ce bout de papier et continuer comme si de rien n'était. Mais l'autre... L'autre était bien plus bruyante, bien plus insidieuse.
Et si c'était sa chance de reprendre le contrôle ?
Elle ouvrit finalement le parchemin. Une simple phrase y était inscrite, tracée d'une encre sombre :
** »Le loup qui suit la meute meurt avec elle. Le loup qui choisit sa voie forge son propre destin. »**
Ses doigts se crispèrent sur le message.
Ce n'était pas une invitation. C'était un défi.
Un frisson la parcourut.
Tout ce qu'elle avait vu et entendu ce soir-là lui prouvait une chose : le palais n'était qu'un nid de vipères. Il n'y avait pas de place pour les faibles, pas d'échappatoire pour ceux qui se contentaient d'obéir.
Elle repensa au prince, à ses conspirations dans l'ombre. Il ne la considérait pas comme une menace. Il l'avait humiliée devant toute la cour en la rejetant publiquement.
Un sourire amer étira ses lèvres.
Il allait regretter cette erreur.
Un bruit de pas la tira brusquement de ses pensées. Elle rangea le parchemin dans les plis de sa tenue juste avant qu'une silhouette familière n'apparaisse dans l'encadrement de la porte du balcon.
- **« Que faites-vous ici à une heure pareille ? »**
Le prince.
Elle se retourna lentement, masquant son trouble derrière un masque d'indifférence.
- **« Je prends l'air. Je suppose que je devrais demander la permission ? »** répondit-elle avec un brin d'insolence.
Il l'observa en silence, ses yeux sombres fouillant les siens comme s'il cherchait à percer ses pensées.
- **« Vous êtes bien plus téméraire que je ne l'aurais cru. »**
Elle haussa un sourcil.
- **« Déçue ? »**
Un rictus effleura les lèvres du prince.
- **« Non. Juste... intrigué. »**
Elle soutint son regard sans ciller.
- **« Peut-être que vous devriez faire plus attention à ce qui vous entoure, Votre Altesse. Vous pourriez être surpris. »**
Un silence s'installa, lourd de sous-entendus.
Finalement, il esquissa un sourire en coin avant de tourner les talons.
- **« Bonne nuit... ma presque fiancée. »**
Elle serra les poings alors qu'il disparaissait dans l'ombre.
Une chose était sûre : elle n'allait pas se laisser enfermer dans ce rôle qu'on lui imposait.
Et à minuit, dans les jardins du sud, elle choisirait enfin sa propre voie.
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