
La Prophétie de la Lune Noire
Chapitre 2
Kylian ouvrit lentement les yeux, groggy. La première chose qu’il vit, malgré sa vue trouble, fut la cime de plusieurs arbres qui l’entouraient. La lumière du soleil filtrait à travers elles pour éclairer l’endroit, une petite clairière vaguement aménagée avec des tapis de feuilles pour servir de lit et un feu de camp au milieu, au-dessus duquel rôtissait un sanglier. À première vue, il n’y avait que son ami et lui.
Les membres lourds, Kylian remua légèrement pour tenter de se relever, avant de constater qu’il avait les pieds et les mains liés. Il roula sur le dos pour observer Axel, encore évanoui, et il aperçut la plaie à son front ainsi que le sang séché qui avait coulé le long de son visage. Il n’était pas prêt de se réveiller. Pourtant, Kylian nourrissait l’espoir de le tirer de son inconscience pour s’évader de cet endroit avant que les monstres qui les avaient capturés ne reviennent.
— Axel ! chuchota Kylian, cependant assez fort pour que son ami l’entende. Pssst ! Axel, réveille-toi !
Le craquement d’une branche le fit sursauter et les battements de son cœur s’accélérèrent. Malgré son envie irrépressible de fermer les yeux et feindre son inconscience, Kylian en fut incapable. Les buissons s’agitèrent plus loin et deux masses sombres firent leur apparition. Sonné, Kylian écarquilla les yeux. Ce qu’il voyait était inimaginable. Jamais, auparavant, il n’avait vu de telles créatures.
Ces êtres, s’il pouvait les qualifier ainsi, possédaient la majorité des caractéristiques humaines : deux jambes, un torse, deux bras et une tête. En revanche, le reste n’avait rien d’humain. Leur peau noire, striée par des lignes rouges sinueuses, avait l’aspect de la pierre. Ils possédaient de longues griffes crochues et des crocs acérés. Leurs yeux rouges perçants étaient curieusement petits et leurs oreilles anormalement grandes, comme celles de chauves-souris. Ils avaient le crâne rasé.
Clairement, ces bêtes n’étaient pas humaines. Affolé, Kylian se tortilla pour reculer, ignorant la douleur qui lui vrillait la cuisse, alors que l’une des créatures jetait un peu de bois dans le feu pour l’alimenter. L’autre se dirigea vers un tronc d’arbre couché pour s’asseoir dessus et commença à tailler une branche. Aucune d’elles ne parlait. Malgré leur hideuse apparence, ces monstres ne paraissaient pas si hostiles et se comportaient comme deux humains normaux qui campaient. Vaguement apaisé, Kylian se redressa tant bien que mal pour s’asseoir et observa attentivement les deux créatures.
— Excusez-moi, dit-il, la voix un peu tremblante. Excusez-moi, je… Qu’est-ce que vous comptez faire de nous ?
L’une des deux bêtes dirigea son regard vers lui et posa sa main au niveau de son cœur en grommelant un :
— Gorchak. Gorchak.
Kylian fronça les sourcils, alors que le monstre répétait sans cesse ce mot. Quand il dirigea sa main vers Kylian et le désigna, le jeune homme comprit alors qu’ils faisaient les présentations.
— Kylian.
— Kylian. Kylian.
Gorchak répéta encore quelquefois son prénom et Kylian osa espérer qu’il puisse continuer de communiquer avec lui pour lui faire entendre raison et regagner sa liberté. Gorchak le montra encore du doigt et le dirigea vers le sanglier, avant de se caresser le ventre en se léchant les lèvres.
— Kylian, mmh !
Nul besoin d’être un expert dans le langage des signes pour comprendre ce geste. Kylian sentit son cœur dégringoler de quelques étages et un froid malsain couler dans ses veines tandis que la peur l’envahissait sournoisement. Il secoua vivement la tête, livide à l’idée de savoir quel funeste sort l’attendait.
— Non, non, non ! Kylian pas mmh ! Kylian beurk ! Beurk !
— Kylian beurk ?
— Kylian beurk !
Gorchak plissa les yeux et pencha légèrement la tête de côté, comme s’il ne comprenait pas les paroles de Kylian. Puis il hocha la tête d’un signe négatif et se tapota le ventre avec un petit sourire.
— Kylian, miam !
— Non ! Je ne suis pas comestible ! Je suis… Kylian beurk ! Vous comprenez ? Kylian beurk !
— Kylian, miam, Gorckak reman’anor !
Une expression de colère tira les traits de son visage. Énervé, Gorchak se leva lentement et, sous cette impressionnante masse sombre aussi intimidante que la plus haute des montagnes, Kylian se sentit tout à coup ridiculement petit et toute pensée cohérente quitta son esprit affolé. Il sentit la peur-panique lui écraser littéralement la poitrine et lui couper le souffle. Son esprit lui commanda de fuir le plus loin possible, mais son corps refusa obstinément de bouger, comme paralysé. Gorchak fit disparaître la distance qui les séparait à grandes enjambées et souleva le garçon par le col de son haut, si bien que Kylian ne sentit plus la terre ferme sous ses pieds et commença à s’agiter comme un asticot.
— Je suis désolé ! cria-t-il, terrifié. Pardon ! Vous avez raison ! Kylian miam !
— Yuh ! Kylian miam !
Gorchak se dirigea vers le feu et jeta Kylian à terre, lui arrachant un cri de douleur, puis se saisit du sanglier pour le retirer de la broche géante en bois. Tremblant, Kylian se mordit la lèvre. Le morceau de métal planté dans sa cuisse s’était enfoncé plus loin dans sa chair, provoquant un nouveau saignement et réveillant la douleur. Haletant, des gouttes de sueur perlant à son front, l’idée de ramper jusqu’à son ami lui traversa l’esprit, mais Kylian se sentit une fois de plus soulevé de terre, cette fois par l’autre créature.
— Axel, réveille-toi bon sang ! hurla-t-il. Axel !
Pourtant, son ami ne réagissait pas. Gorchak planta le bâton dans le sol et son congénère saisit le jeune homme par la gorge pour le maintenir contre le morceau de bois, le temps que Gorchak l’attache solidement. Kylian continua de se débattre violemment dans l’espoir d’échapper à ses bourreaux, sans succès. Il sentit l’étreinte autour de son cou se raffermir comme un étau et l’air commencer à lui manquer. Alors il ouvrit la bouche et tenta d’inspirer de grandes bouffées d’air frais, à la recherche de la moindre molécule d’oxygène qui puisse l’aider à respirer, en vain. Des points noirs dansaient devant ses yeux, ses poumons étaient en feu et même sa gorge commençait à le brûler.
Kylian entendit tout à coup un sifflement à son oreille, rapidement suivi par un grognement, et leva les yeux vers la créature qui vacilla sur ses jambes, une flèche plantée entre les deux yeux, avant de s’effondrer au sol en relâchant le garçon. Kylian toussa bruyamment, cherchant désespérément tout l’air qu’il pouvait aspirer, et cligna des yeux, encore surpris par ce qu’il venait de voir. Un cri retentit à sa droite et il tourna la tête pour voir Gorchak s’écrouler lui aussi, le corps transpercé par une dizaine de flèches.
Il venait d’être sauvé.
Plusieurs silhouettes surgirent d’entre les arbres et les fougères pour se précipiter vers Axel et lui. Encore sous le choc, Kylian crut d’abord qu’il s’agissait d’hommes, des humains, jusqu’à ce que l’un d’eux s’approche d’un peu trop près pour défaire ses liens.
Il remarqua en premier lieu ses oreilles curieusement longues et pointues, puis ses yeux argentés aussi brillants que l’éclat de la lune, et enfin sa peau légèrement bleue, scintillante. Cependant, ce qui retenait toute l’attention de Kylian, c’étaient les traits de son visage parfaitement lisses, sans aucune imperfection, comme si le temps et les événements n’avaient absolument aucun impact sur lui. Il se dégageait de lui une élégance et une prestance qui le laissaient sans voix.
— Qui êtes-vous ? s’entendit-il murmurer, la voix blanche.
Elle lui sembla résonner comme un écho lointain à ses oreilles.
— Farandel. Vous êtes libres, maintenant. Nous vous avons trouvé à temps.
L’étrange homme se releva et tendit sa main pour aider Kylian, encore étourdi, à se remettre debout. Le jeune homme accepta volontiers, évitant de s’appuyer sur sa jambe blessée, et observa silencieusement les autres silhouettes. Ils étaient tous affublés de bottes en cuir, d’un pantalon et d’un haut fins, ouvrés d’une matière légère qui leur permettait de se mouvoir en toute liberté, sans être gênés. Une cape leur couvrait les épaules et, dans leur dos, tous étaient équipés d’un carquois rempli de flèches et d’un arc d’une taille imposante.
— Mais qu… Mais qu’est-ce que vous êtes ? bredouilla Kylian.
— Nous sommes des elfes. Nous vous cherchions, en vérité.
— C’est n’importe quoi. Je délire complètement ou alors je dois être mort, c’est insensé…
Farandel afficha une mine inquiète et se tourna rapidement vers Valérian, mais leur chef affichait toujours cet éternel air fermé.
— Est-ce que vous allez bien ? s’enquit-il.
— Je… ne sais pas.
Ses yeux se posèrent sur deux de ces personnes qui se disaient être des elfes et soulevaient Axel dans leurs bras pour le transporter hors de la clairière.
— Hé, où est-ce que vous l’emmenez ?
Tout à coup furieux, Kylian se dirigea vers son ami sans se soucier de sa jambe, mais celle-ci le ramena brusquement à la réalité des faits et c’est une décharge électrique qui lui traversa tout le corps.
La dernière chose que Kylian vit avant de sombrer fut le visage inquiet de Farandel, et un silence agréable et bienvenu s’installa.
***
— Quel genre de créatures sont-ce ?
— Ils me paraissent bien jeunes…
— Sommes-nous certains qu’ils sont les deux Élus annoncés par la Prophétie ?
— Tu as vu comme nous cette lumière dans le ciel. Il est clair qu’ils ne font pas partis de notre monde. Ce sont forcément eux.
Les murmures réveillèrent Kylian. L’obscurité l’entourait totalement. La seule lumière qu’il percevait provenait de l’extérieur de la tente dans laquelle il avait été conduit. Une agréable chaleur l’enveloppait et sa tête reposait sur un coussin. Il se sentait plus reposé. Kylian remua légèrement sa jambe et constata que la douleur était toujours présente, mais largement diminuée. Il glissa ses doigts sous la couverture qui lui couvrait tout le corps et ses doigts effleurèrent sa cuisse, mais ne rencontrèrent pas sa chair. Il sentit plutôt la douceur d’une étoffe. Un bandage. Il avait été soigné. Intrigué par les murmures, Kylian se releva péniblement, mais resta un instant immobile, le temps que son esprit réalise que tout ce qu’il avait vécu n’était que trop vrai : du crash de l’avion jusqu’à la découverte de créatures étranges et mystérieuses.
Il hésita un instant à quitter la tente, ignorant si les elfes seraient bienveillants avec lui ou s’ils souhaitaient eux aussi sa mort. Finalement, le jeune homme prit son courage à deux mains et souleva le rabat pour se rendre à l’air frais de la nuit. Tous les elfes étaient réunis autour d’un feu de camp et mangeaient en bavardant. Quand ils l’entendirent, tous les yeux se braquèrent sur lui et Kylian se sentit tout à coup mal-à-l’aise. Effrayé, il recula d’un pas et manqua de peu de trébucher et s’empêtrer dans la toile de la tente. Aussitôt, l’un des elfes se releva en lui faisant signe de se calmer. Son visage était familier à Kylian. En revanche, il avait déjà oublié son nom.
— Calme-toi, tu es en sécurité ici. Tout va bien. Je suis Farandel, tu te rappelles ?
— Euh, je…
— Ce n’est pas grave. Est-ce que ta jambe te fait encore souffrir ?
— Un peu, mais c’est supportable.
— Parfait.
Farandel voulut s’approcher, mais Kylian recula encore. Prudent, le médecin décida qu’il valait mieux rester à sa place et observa attentivement le garçon qui fouillait des yeux les environs, comme s’il recherchait quelque-chose qu’il avait perdu.
— Où est Axel ?
— Il se repose sous la tente. Ton ami a frôlé la mort. Il avait une sévère commotion cérébrale, mais notre magicien, Lewis, s’est occupé de lui. Il n’a plus rien à craindre.
— Est-ce qu’il s’est réveillé ?
— Oui, quelquefois, mais ça n’a pas duré. Il va bien, il retrouvera tout à fait ses esprits demain. D’accord ?
Kylian acquiesça d’un signe de la tête et Farandel, sans le quitter des yeux, se rassit auprès de ses congénères dans l’espoir de gagner la confiance du jeune homme. Son geste sembla fonctionner, car il le vit avancer prudemment vers la seule source de chaleur de cette nuit fraîche, le feu de camp. Aussitôt, Carmina et Tëmeri s’écartèrent pour lui laisser une place.
— Qui êtes-vous ? demanda Kylian en s’asseyant, après une longue hésitation. Où suis-je ?
— Hé bien… Tu te trouves actuellement sur le continent de Solaris, dans les Hautes-Plaines, et…
— Où ça ?
— Les Hautes-Plaines.
— Où est-ce que c’est ? En Afrique ?
Farandel plissa légèrement les yeux et se tourna vers son équipe, mais tous ses compagnons haussèrent les épaules.
— Euh, non, dit-il en secouant la tête. J’ai bien peur que tu ne viennes d’un autre monde.
— Quoi ? Non, c’est impossible.
— C’est ce qui me semble le plus évident. Nous n’avons jamais rencontré de créature comme toi auparavant.
— De créature comme moi ? Vous ne… Vous n’avez jamais vu d’être humain avant ?
— Des êtres humains ? Alors c’est le nom que ton espèce porte ?
Troublé, Kylian resta silencieux un long moment, le temps de digérer les informations que son esprit assimilait. Il ignorait encore comment il devait réagir, s’il lui fallait rire ou pleurer.
Farandel se saisit d’un bol et y versa de la soupe, avant de le tendre vers Kylian.
— Mange, tu dois sûrement avoir faim.
Kylian le remercia et prit le bol. Avant d’avaler une première bouchée, il préféra sentir le contenu. L’odeur qui lui chatouilla les narines fit gronder son estomac. Sans plus d’hésitation, car la faim le tenaillait, le jeune homme commença à manger sous le regard bienveillant de Farandel et la soupe le réchauffa rapidement.
— J’imagine que ce doit être difficile pour toi, murmura l’elfe à son côté. Je m’appelle Carmina. Si jamais tu as besoin d’une oreille attentive, je suis là.
— Elle est la plus à l’écoute d’entre nous, ajouta un autre elfe. Je suis Cyrion. Enchanté de faire ta connaissance. Nous n’avons toujours pas le plaisir de connaître ton nom.
— Kylian, fit simplement l’intéressé entre deux bouchées.
Les elfes continuèrent de se présenter, et c’est ainsi que Kylian apprit qu’ils étaient dirigés par un certain Valérian et que l’équipe se composait de huit chevaliers : Artanis, Carmina, Cyrion, Elessar, Elrendil, Farandel, Tëmeri et Terendis. Tous formaient un groupe d’élite au service du roi Finduilas, lequel dirigeait d’une mais ferme et sûre Erindor, et accomplissaient des missions spéciales. Kylian les écouta attentivement, de plus en plus chamboulé. Il entendait ce que les chevaliers disaient, il comprenait chaque mot qui sortait de chaque bouche, mais son esprit refusait encore d’accepter cette nouvelle situation.
Comme il ne disait rien, Farandel fit un geste discret de la main pour obliger ses compagnons à se taire.
— C’est peut-être déjà beaucoup d’informations pour toi, dit-il. Tu dois être perturbé et je le comprends. Alors, prends le temps qu’il te faut pour digérer… tout ça.
Kylian prit une grande inspiration et reposa le bol vide à terre. Il fit un signe en direction de la tente, tout en se relevant.
— Je vais… Je vais simplement me recoucher, si ça ne vous ennuie pas, bredouilla-t-il, livide.
— Non, je t’en prie. Un peu de repos te fera le plus grand bien.
Kylian hocha d’un signe affirmatif de la tête, tourna les talons et claudiqua jusqu’à la tente. Malheureusement pour lui, trouver le sommeil fut plus compliqué qu’il ne l’avait espéré. Son esprit tergiversait trop sur la situation, la découverte d’un monde parallèle, l’existence d’elfes, le crash de l’avion et eux. Axel et lui, probablement seuls humains à fouler le sol de cette planète. Comment étaient-ils censés réagir face à ça ?
Finalement, la fatigue et l’épuisement eurent raison de lui, car aux premières lueurs de l’aube, le sommeil l’emporta.
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