
La Prophétie de la Lune Noire
Chapitre 3
Cette fois, ce fut le bruit des sabots qui tira Kylian de son sommeil. Il fut contraint de rapidement plisser les yeux pour ne pas être ébloui par la lumière du soleil. La tente avait disparu et son corps bougeait au gré du rythme de la charrette dans laquelle il avait été placé. Malgré les couvertures qui lui servaient de matelas, il ressentait la raideur du bois sous son corps et son dos était douloureux. Kylian se redressa lentement sur ses coudes et aperçut son ami, Axel, assis à l’autre bout de la charrette, le regard pensif. Quand celui-ci l’entendit bouger, il tourna la tête et un maigre sourire effleura ses lèvres.
— Salut.
— Salut… Tu es réveillé depuis longtemps ? s’enquit Kylian en jetant un regard autour de lui.
Les elfes les encerclaient et chevauchaient paisiblement vers une destination qui lui était inconnue. Le paysage était plat, curieusement familier à ce que Kylian connaissait de leur monde : de vastes plaines verdoyantes, avec quelques arbres çà et là et, plus loin, d’immenses champs de blé. De l’autre côté s’étendait une longue chaîne montagneuse.
— Plus d’une heure, lui répondit Axel.
— Alors, tu as eu le temps de…
Étrangement, Kylian ne se sentit pas le courage de terminer sa phrase, comme s’il nourrissait l’espoir que son ami le contredise et qu’il réalise que tout ça n’était qu’un rêve. Malheureusement, le regard d’Axel suffisait à lui seul à anéantir tous les espoirs du garçon et il sentit un pincement au cœur. Sa gorge se serra tout à coup, mais il se fit violence pour contrôler ce flux d’émotions.
— Oui, je suis au courant de tout ce que tu sais, bafouilla Axel.
— D’accord.
Kylian s’adossa contre la paroi derrière lui et ramena ses jambes contre son torse, puis posa son menton sur ses genoux sans quitter Axel des yeux. Habituellement, ils étaient plus bavards et plus enthousiastes. Ce silence qui commençait à s’installer entre eux le mettait mal-à-l’aise. Ce n’était pas habituel.
— Ils doivent nous croire morts, Kylian, bredouilla soudain Axel. Tu imagines le choc de la nouvelle pour eux ?
— Ils ne savent rien sur ce qui nous est arrivé. L’avion a sûrement disparu de la surface de la planète. Des fouilles sont probablement en cours à l’heure qu’il est.
— J’en ai conscience, mais quand une chose aussi terrible arrive, les gens ne se font pas trop d’illusions. J’en ai mal au cœur rien que de penser à la tristesse que doivent ressentir mes parents, et plus encore de savoir que jamais nous ne les reverrons. Si seulement je pouvais les voir une derrière fois et leur dire que tout va bien, ça me suffirait…
— A moi aussi Axel, mais… si nous y pensons de trop, si nous laissons nos émotions nous envahir, nous allons mourir à petit feu.
— Nous sommes les deux seuls humains sur cette maudite planète !
Kylian ferma un bref instant les yeux. Ce n’était pas le genre d’Axel d’être aussi pessimiste, mais il avait d’amers sentiments à faire ressortir pour évacuer toute cette colère, cette tristesse et cette douleur. Silencieusement, il remercia les chevaliers de ne pas s’interposer dans cette conversation, même s’il était évident qu’ils entendaient tout.
— Je sais, Axel, je suis dans la même situation que toi, tu te rappelles ? dit-il en tentant de garder l’esprit positif. Vois les choses du bon côté, tu n’es pas seul. Nous avons malgré tout la chance d’être ensemble. J’aurais pu mourir dans cet accident.
Comme Axel ne répondait rien, Kylian décida de poursuivre en espérant effacer le chagrin de son ami :
— Et puis, tu imagines combien de personnes aimeraient être à notre place ? Nous avons quand même découvert l’existence d’un autre monde !
— Ouais, super… et nous avons déjà manqué d’être tués par deux monstres.
— Pourquoi est-ce que tu vois toujours le verre à moitié vide, Axel ? Tu laisses la douleur te dévorer, ce n’est pas très bon…
Axel lâcha un profond soupir à fendre l’âme et Kylian vit tout son corps se détendre.
— Je suis désolé, tu as probablement raison, admit-il. C’est dur, tu sais ? Je n’ai aucun repère ici, je ne connais personne.
— Si, tu me connais moi, et nous allons nous épauler, d’accord ?
Axel acquiesça d’un signe de la tête. Ils restèrent à nouveau silencieux un moment, pendant lequel Kylian écouta le bruit des sabots sur la terre ferme et celui des roues de la charrette. Il songea aux événements passés, au crash de l’avion, puis leur capture par ces étranges créatures et enfin leur sauvetage par les elfes. Leur arrivée avait été plutôt opportune, il fallait l’admettre.
— C’est une chance pour nous que vous soyez arrivés à temps avant que ces monstres ne nous fassent rôtir, dit-il en tournant son regard vers Valérian.
L’elfe, impassible, haussa les épaules et secoua la tête, les sourcils froncés.
— Pas tout à fait, en vérité, avoua-t-il.
— Comment ça ?
— Nous savions que vous deviez arriver, nous vous cherchions.
— Ah oui ?
— Dorégon, là où nous vous conduisons, se situe à trois mois de marche de l’endroit où nous nous trouvons actuellement. Nous avons quitté la capitale il y a donc trois mois de cela maintenant pour nous diriger vers l’endroit où nous étions supposés vous trouver.
— Je ne comprends pas vraiment.
Valérian lâcha un soupir.
— Votre arrivée a été annoncée par une prophétie.
— Une prophétie ?
— Oui.
— Et que dit-elle exactement ?
— « Au jour de l’An l’étoile éclatera,
Dans le ciel la lumière brillera,
Un terrien entraînant l’autre,
Égarés par-delà l’Ailleurs ils seront,
Dans les Hautes-Plaines ils échoueront. »
— Ce n’est pas très clair pour moi, confessa Kylian.
— Il n’y a rien de plus normal, il s’agit d’une prophétie, lui répondit Valérian. Le jour où nous vous avons trouvés se déroulaient les festivités pour célébrer le Nouvel An. Lorsque nous étions dans les Hautes-Plaines, nous avons entendu le son d’une explosion, il correspondait assurément à l’éclatement de l’étoile cité dans la prophétie. L’explosion a illuminé le ciel. En revanche, nous butions sur le mot « terrien ». Nous en avions conclu que vous veniez d’un autre monde, notamment grâce à la référence de l’Ailleurs. Et enfin, quant au lieu où nous pouvions vous trouver, les Hautes-Plaines, la dernière phrase était très claire.
Kylian jeta un regard en direction d’Axel. Il ne quittait pas des yeux Valérian et semblait boire toutes ses paroles. Au moins avait-il cessé de broyer du noir, c’était rassurant.
— D’accord, fit-il, mais c’est tout ?
— Comment ça ?
— Je veux dire, cette prophétie annonce-t-elle seulement notre arrivée ? Si c’est le cas, il n’y a rien d’extravagant là-dedans.
— Non, il existe plusieurs autres prophéties que nous n’avons pas encore déchiffrées.
— Ah oui ? Et quelles sont-elles ?
— Nous en discuterons un peu plus tard, prenez le temps de digérer toutes ces informations. Vous venez de subir un choc violent avec le crash de votre avion, et la découverte de ce monde doit vous ébranler. Laissez à votre esprit le temps d’analyser ce qu’il se passe et de l’assimiler, voulez-vous ?
Malgré son envie de refuser, Kylian supposait à juste titre que Valérian refuserait catégoriquement de leur en dire davantage. Il accepta donc malgré lui et soupira.
— Trois mois… Ce voyage risque d’être très long, marmonna-t-il.
Comme plus personne ne pipait mot, Kylian se perdit dans ses pensées et son regard, inconsciemment, dériva jusqu’à un jeune elfe dont le visage ne lui était pas familier. Ses yeux, d’un bleu argenté et curieusement vifs, sondaient avec insistance Axel, mais son ami ne remarquait rien et s’amusait avec une brindille d’herbe. Alors Kylian s’approcha de lui et se pencha pour chuchoter à son oreille :
— L’un des elfes t’observe constamment… Tu sais qui c’est ?
— Oui, il s’agit de Lewis, le magicien des chevaliers. C’est lui qui m’a soigné.
— Un magicien ?
— Apparemment.
Kylian posa ses yeux sur Lewis et probablement le magicien le sentit-il, car il le regarda avant de talonner son cheval et prendre la tête du convoi.
***
Le geste discret de Lewis obligea Valérian à sortir des rangs pour rejoindre le magicien, sans que les deux garçons qu’ils avaient sauvés ne s’aperçoivent de rien. Arrivé à sa hauteur, Valérian ne le regarda cependant pas, afin d’éviter d’attirer l’attention sur eux.
— Que se passe-t-il ?
— Ne le sens-tu pas ?
— Je ne suis pas magicien, Lewis, comment pourrais-je sentir quoi que ce soit ? A moins que tu ne me parles d’une odeur, mais venant de toi, ça serait assez étonnant…
— Je perçois quelque-chose d’étrange venant d’Axel.
— Étrange comme… malsain ? Mauvais ?
— Non, pas forcément. Plutôt indéfinissable.
Valérian tourna légèrement la tête, le regard sombre, et considéra Axel sous un œil attentif. Pourtant, rien ne lui semblait étrange à part le fait qu’il soit humain. Qu’est-ce que Lewis percevait chez lui qu’ils n’avaient pas vu ?
— Penses-tu pouvoir rapidement découvrir de quoi il retourne ?
— Je l’ignore, Valérian.
— La prophétie a peut-être annoncé l’arrivée de ces deux humains, mais s’ils étaient mauvais ? Nous les connaissons à peine et nous avons pris des risques considérables pour aller à leur rencontre le jour où ils débarqueraient. D’autant plus qu’ils sont plus jeunes que je ne le croyais. Ce que nous faisons est-il bon, tu crois ?
— Si jamais ils nous posent problème, Valérian, nous serions en mesure de les stopper. Ils ont plutôt l’air inoffensif, perdus et désorientés. A leur place, j’aurais été dans le même état émotionnel qu’eux. Je ne pense pas que nous ayons quelque-chose à craindre de leur part. Nous pouvons leur parler des autres prophéties.
— Bien, très bien. Nous aborderons le sujet ce soir ou demain matin. Nous allons bientôt atteindre Falhorne. Là-bas, nous trouverons une auberge pour y dormir la nuit.
— A vos ordres.
— Lewis ?
— Mmh ?
— Je suis vraiment très heureux de te savoir à nos côtés.
— Je me contente simplement de suivre les ordres du roi, il n’y a rien d’exceptionnel à ma présence ici.
— Peut-être, mais ta réputation te précède et certains prétendent que tu refuses les tâches ingrates, comme l’escorte d’une cavalerie.
— Crois-moi, Valérian, cette escorte n’a rien de banal et cette mission est plus importante qu’il n’y paraît. La protection de ces deux humains est notre priorité. Ils ne doivent absolument pas mourir. Rien ne doit leur arriver, c’est compris ?
— Nous veillerons à leur sécurité. Encore merci.
Lewis inclina poliment la tête et Valérian s’éloigna pour rejoindre les chevaliers.
Comme l’avait annoncé Valérian, ils arrivèrent aux abords d’un petit village alors que le jour commençait à décliner. La surprise fut de taille pour Kylian et Axel quand ils aperçurent les premières maisons des villageois, à l’aspect rudimentaire et sûrement non fournies en électricité. Les quelques rares personnes qui travaillaient encore à l’extérieur maniaient des outils manuels et fournissaient un travail physique assez dense qui laissa les deux jeunes hommes perplexes, avec l’impression d’être revenus plusieurs dizaines d’années en arrière.
Ils s’échangèrent un regard inquiet tandis que Terendis stoppait la charrette au-devant d’une auberge de fortune. Une fois les chevaux attachés et nourris, les chevaliers entrèrent à l’intérieur de l’auberge, accompagnés par Kylian, Axel et Lewis. Les quelques personnes qui se trouvaient là se tournèrent vers eux, l’œil mauvais, et un silence plana dans la pièce. Kylian se sentit aussitôt mal-à-l’aise et baissa les yeux, gêné d’être le centre de mire. Ce ne serait sans doute pas la première fois qu’il attirerait ainsi l’attention puisque personne ici ne savait ce qu’était un être humain. Valérian se dirigea vers le comptoir et paya plusieurs chambres.
— J’espère que ces créatures ne sont pas hostiles, grommela l’aubergiste en désignant les deux garçons.
— Non, soyez rassurés.
Une fois les clés en main, Valérian les distribua et chacun s’en alla de son côté. Évidemment, Kylian et Axel partageaient la même chambre. Une fois seuls, Kylian ferma la porte à clé et s’assit sur l’un des lits, soulagé.
— Enfin seuls…
— C’est dingue, tout ce qu’il nous arrive ! s’exclama Axel.
— Oui et quelque-chose me dit que nous ne sommes pas arrivés au bout de nos surprises. Des elfes, Axel. Nous voyageons avec des elfes ! Est-ce que tu aurais cru ça possible ?
Un sourire se dessina sur les lèvres de son ami et il s’étala de tout son long sur le lit.
— Le confort d’un vrai lit, ça m’avait manqué…
— Nous devrions en profiter pour nous reposer. Ce n’est pas dit que nous passerons toutes nos nuits dans une auberge, sur un lit confortable, observa Kylian.
— Oui, sûrement. Kylian, crois-tu que nous faisons bien de les suivre ?
— Je n’en sais rien. Je ne connais rien de ce monde, je ne peux pas me prononcer là-dessus. Tout ce que je peux faire, c’est espérer que nous sommes avec les bonnes personnes.
Axel acquiesça.
— Je payerais cher pour avoir un bon chocolat chaud entre les mains…
— Et moi pour manger un délicieux steak bien saignant.
Malgré la fatigue qui s’installait, ils restèrent éveillés quelques heures de plus à énoncer tout ce qui leur manquait, jusqu’à ce que le sommeil finisse par les emporter.
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