
La pourvoyeuse du Diable
Chapitre 2
Elle releva la couverture qui recouvrait le cadavre. La mort, encore récente, n’avait pas eu le temps de faire son œuvre sur la rigidité de l’homme. Seule sa tête était encapuchonnée dans un sac poubelle ; pour le reste, il était aussi nu que le jour de sa naissance.
Charlotte regarda le cadavre sans la moindre pitié pour l’homme, sa virilité ramenée à l’état de celle d’un bébé venant de naître. Quelques heures auparavant ; il se pavanait fièrement devant elle, flamberge au vent.
Le malheureux auto-stoppeur n’avait pas pris cette heureuse rencontre à sa juste mesure. Il avait quitté, au petit matin, Chartres pour Cherbourg afin d’y retrouver une amoureuse rencontrée sur le net.
Le parfum de l’aventure, le manque d’argent l’avaient poussé à user de ce moyen de transport.
Jusqu’ici, le trajet s’était déroulé sous de bons auspices. Il avait réussi à trouver un poids lourd qui montait sur Le Mans, ce qui lui tira une belle épine du pied et des cailloux sous les souliers.
Le chauffeur en veine de confidences lui avait narré toute sa vie, et comme l’auditeur lui avait paru sympa, le gars l’avait invité au resto.
Quand on a la chance avec soi, il faut savoir la prendre !
Ce compagnonnage lui fut profitable puisque le routier l’aida grâce à ses relations dans le milieu à trouver un autre conducteur qui le mena jusqu’à Argentan.
De cette ville, il ne connaissait que les murs de la prison.
À ce rythme, il sera sous les fenêtres de sa dulcinée dès le soir. Seul hic, elle ne l’espérait que le lendemain. Il avait donc le temps de musarder et de trouver un gîte pour le soir.
Sa priorité pour l’heure était de s’éloigner au plus vite de la ville. Elle lui rappelait trop son séjour forcé à la centrale pénitentiaire locale suite à une proximité trop prégnante avec le milieu de la prostitution. « Le beau Patrice », c’était lui, ne voulait pas tomber par inadvertance sur un de ses anciens geôliers.
Il décida donc de poursuivre un peu sa route pour se rapprocher de sa destination finale.
Dormir à la belle étoile ne lui faisait pas peur.
Il avait sorti son carton indiquant Cherbourg, quêtant une âme charitable.
Le beau temps est un allié précieux pour l’auto-stoppeur, plus il fait beau plus les gens sont de bonne humeur et se sentent l’âme généreuse d’un bon samaritain.
Ce mois de juin augurait un bel été. Quelques voitures passèrent sans ralentir
Une 407 stoppa.
Charlotte rentrait d’un reportage sur un terrible accident qui avait coûté la vie à toute une famille.
La route, espace de liberté pour certains, s’était muée en faiseuse d’anges, meurtrière insouciante du droit de vivre sereinement.
Charlotte ne s’émouvait pas facilement mais là, toute une famille, c’était trop ! Vu les âges, cela aurait pu être la sienne. C’était à gerber (sa rédac chef n’aurait pas aimé le mot mais il était juste).
La vue de l’auto-stoppeur lui sembla un moyen propice pour chasser le spleen qui commençait à l’envahir. Un bout de chemin sans avoir à penser aiderait sans doute à le faire fuir.
Quel imbécile ! Faire du stop à un endroit aussi dangereux. Impossible de s’arrêter sans risquer le carambolage !Heureusement, un décrochement une cinquantaine de mètres plus loin lui permit de se garer !
Un regard dans le rétroviseur ! Il se hâtait lentement : tout ce qu’elle détestait. Elle faillit redémarrer. Le lourd barda qu’il trimballait lui donna un peu de compassion : elle patienta.
Arrivée à hauteur de sa porte, elle baissa sa vitre.
— Je monte sur La Manche, je peux vous avancer !
— Ce sera avec plaisir ! Merci à vous !
— Mettez vos affaires dans le coffre. J’ouvre !
Charlotte déverrouilla le coffre. Celui-ci était vide, seules une pelle américaine et une paire de gants de chantier l’occupaient.
Il y déposa son sac en prenant soin d’écarter la pelle. Son sac recelait toute son existence, il ne voulait pas le déchirer.
— Merci de me prendre en charge ! C’est sympa !
— Pas de quoi ! La route commençait à me paraître longue ! Et vous voir chargé comme vous êtes, j’ai eu un peu pitié !
— Oui ! C’est ma vie de nomade ! Un jour ici, un autre là. Mais il me faut un minimum de confort tout de même.
L’homme avait un accent qui sentait bon le Sud. Charlotte apprit qu’il venait de l’île de beauté : un Corse pure souche.
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