
La pourvoyeuse du Diable
Chapitre 3
Il était bavard, un brin hâbleur.
Charlotte connaissait ce genre d’individus.
Son instinct, affûté par l’expérience de la vie et ses talents de journaliste, le classait de suite dans la case quatre-vingt/vingt : 20 % de vérité et 80 % grande gueule.
En général, Charlotte s’en amusait, démêlant le vrai du faux, trouvant rapidement le défaut de la cuirasse. Celui-ci ne ferait pas exception.
La partie de poker menteur pouvait commencer.
Tous les deux étaient sur la même longueur d’onde : en dire assez pour amener l’autre à se découvrir et pas trop pour ne pas perdre la partie.
« Le beau Patrice » donna les raisons de sa virée à Cherbourg, il avoua même le mensonge fait sur Internet pour séduire celle qu’il allait voir pour la première fois : le visage d’un de ses potes à la place du sien. (Un mensonge doit toujours être habillé d’une part de vérité.) Charlotte le taquina, disant qu’il n’aurait pas dû, qu’il avait du charme.
Par contre de sa vie passée, il ne parla que de ses amours, « Mossieur » était le chéri de ces dames vantant ses conquêtes sans lendemain, ses peines de cœur (omettant ses tendances à la jalousie et ses violences), oubliant la prostitution, la drogue et autres deals l’ayant mené en cabane.
Égocentrique, le gars, il posa quelques questions sans vraiment faire attention aux réponses. Une seule parut saugrenue à Charlotte : « C’est marrant, votre pelle dans votre coffre, toute seule ! »
La machine à mensonges se mit en route :
— Je fais beaucoup de route ! Même en hiver ! Vous est-il déjà arrivé, en pleine nuit, d’être pris dans une congère, sans âme qui vive autour ?
— Je dois vous avouer que non !
— Eh bien ! Croyez-moi, c’est flippant, et si vous n’avez pas de pelle pour vous dégager, il ne faut pas avoir vu de film d’horreur une heure avant ! Prise une fois mais pas deux !
Le gars éclata de rire.
— Vous êtes peu compatissant !
— Excusez-moi ! Vous n’aviez pas de téléphone ? Votre mari aurait pu venir vous secourir ! Ou vos voisins !
— Un téléphone, si ! Mais ni mari ni voisins !
J’habite en pleine cambrousse dans une maison léguée par mes parents ! En hiver, c’est la galère, même les corbeaux ne s’y aventurent pas.
****
« Le beau Patrice », jusque-là, n’avait pas trop fait attention à la conductrice.
C’était une jolie brune. Elle était représentante en produits de beauté (c’est ce qu’elle lui avait dit). Elle ne devait pas avoir beaucoup d’efforts à faire : elle était un catalogue à elle toute seule.
Tout était dans la discrétion, bien que l’habitacle de la voiture soit clos, son délicat parfum ne montait pas à la tête (il avait horreur de ça, ça lui donnait mal au crâne). Il n’avait même pas remarqué son maquillage, celui-ci était si léger, il soulignait à merveille la courbe de ses yeux.
Ses lèvres pulpeuses, mais point trop, mettaient en valeur une dentition qui devait faire la ruine des dentistes !
Il se demandait pourquoi il n’y avait pas fait attention plus tôt ! « je commence à vieillir », pensa-t-il.
Son regard continua à descendre, il examinait maintenant Charlotte tel un maquignon sur le champ de foire. Pour sa poitrine du 90 C, il en était certain ! L’échancrure de son corsage laissait entrevoir une peau nacrée et douce à la main ornementée par un soutien-gorge en dentelle.
Bien qu’elle portât une jupe, il devina à la fermeté de ses mollets tendus sur les pédales que c’était une femme sportive.
Bref une bête de concours !
Une telle beauté dans son cheptel, et son avenir aurait été assuré. Le maquereau remontait à la surface. Il avait quitté ce marécage suite à des bisbilles avec un autre « maque » mais les réflexes étaient toujours là.
Son intuition lui disait qu’une fille comme ça, seule dans la nature, il devait y avoir un loup quelque part. Elle travaillait dans un milieu où il était impossible qu’elle soit une oie blanche. Pas de mari, certes, peut-être un petit ami ou une petite amie, la question se posait !
« Le beau Patrice » n’avait pas froid aux yeux mais il sentait qu’une attaque franche était exclue.
— J’ai été un temps représentant auprès de la grande distribution. On payait nos mises en avant avec des échantillons, les choses ont bien changé, je pense ! Vous faites comment maintenant ? Je n’ai pas voulu être indiscret mais comme votre coffre est vide !
Charlotte sentit le piège. Elle répondit du tac au tac, impassible.
— En grande distribution ? Je ne sais pas ! Je fais des petites boutiques indépendantes, mais je peux vous répondre pour les échantillons. C’est un milieu qui vit en saisonnalité. La prochaine saison, c’est la rentrée de septembre : retour de vacances égal renouvellement du maquillage. Aujourd’hui était mon dernier jour avant mes congés donc bilan avec mon chef et prévisions pour la rentrée.
Ma nouvelle collection, et les échantillons qui vont avec, n’arrivera qu’en août ! J’aurais su que je vous rencontrerais, j’aurais pu vous en glisser quelques-uns pour votre nouvelle compagne.
(Fermez le ban !songea-t-elle.)
— Excusez-moi ! c’est vrai que j’y pensais un peu ! Je suis pris à mon propre jeu. Votre mari doit avoir du mal à vous cacher quelque chose ; vous êtes une fine mouche !
(Il veut savoir si je suis seule, pensa Charlotte.)
— Ni mari ni qui que ce soit ! Je vous l’ai déjà dit ! Je tiens trop à mon indépendance et là, je pars me ressourcer dans la maison de mon enfance !
Elle avait appuyé intentionnellement sur le mot « indépendance ».
Elle avait senti la tentative d’intrusion dans sa vie privée. Il n’en était pas question.
Au jeu du chat et de la souris, il se croyait le chat, mais la souris savait qu’il ne pourrait gagner que si elle le désirait.
— Vous ne m’avez pas dit votre prénom ! Moi, c’est Christiane mais on m’appelle Chriss ! Et vous ?
— Patrice ! Mes amis m’appellent.
— Pat ! le roi de l’épate ! le coupa-t-elle.
Ils éclatèrent de rire. La glace était rompue.
Volontairement, elle avait donné son deuxième prénom. Depuis quinze ans, elle n’utilisait plus que lui, Charlotte était morte le jour de ses seize ans. Chriss était d’ailleurs son nom d’auteur pour le journal.
— Chriss ! c’est joli ! Chriss, cristalline, comme votre voix.
(Je rêve ou il me drague, pensa Charlotte.)
— C’est comme ça que vous séduisez les femmes ?
— Uniquement les plus ravissantes !
— Et bien sûr, elles sont toutes ravissantes !
(Touché ! Coulé ! Il en était pour ses frais.)
Ils arrivaient à Bayeux. Leurs chemins allaient bientôt bifurquer. Le « beau Patrice » tenta un coup de poker.
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