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Couverture du roman La playlist de Sophie - Les chroniques de Gramble 1

La playlist de Sophie - Les chroniques de Gramble 1

Entre les années 70 et aujourd'hui, ce récit nous plonge dans une odyssée temporelle marquant le début des chroniques de Gramble. On y suit les trajectoires liées de deux jumelles et de trois cousins, impliqués contre leur gré dans un trafic de drogue mené par un cartel en Floride. Explorant les méandres de l'amour et de l'identité, l'intrigue s'aventure même aux confins du purgatoire. Un premier roman où le suspense se mêle aux poids des héritages entre les générations.
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Chapitre 2

Gramble avait empoigné son sac et emprunté une succession de tapis roulants jusqu’au tram qui le conduisit au parking des voitures de location. Ces foutus parkings se ressemblaient tous. Ce satané gouvernement refusant de rembourser les frais de souscription à Hertz Gold, il perdait toujours à peu près trois quarts d’heure derrière les malheureuses familles du Midwest qui se plaignaient des frais facturés ou le Sud-Américain parlant à peine anglais qui essayait d’avoir confirmation de sa réservation.

Parcourant du regard le centre de location de voitures, il remarqua des fissures dans le sol en marbre – quelque peu choquant –, puisque le terminal datait de quelques années seulement. Encore une main-d’œuvre fournie par la Mafia et des matériaux de merde ? L’entrée en demi-lune était encombrée de gens impatients qui se pressaient aux différents guichets pour essayer d’obtenir leur voiture. Dans son travail, Gramble avait appris à surmonter sa fébrilité naturelle et était obligé de devenir très patient. Il avait creusé des grottes, à l’intérieur de sa conscience, dans lesquelles il pouvait s’asseoir en tailleur et fixer le feu du regard pendant que le monde se bousculait autour de lui.

Ses pensées le ramenaient alors à son enfance, non loin de là, en fait – à Miami –, avant l’exode de Mariel1, avant que l’argent de la cocaïne ne permette de construire le centre-ville, avant les Marlins de Miami2, avant les épisodes caniculaires, même. À l’époque où Miami était encore un coin relativement paumé grouillant de moustiques et peuplé majoritairement de WASP3. Bien sûr, il y avait des tensions raciales car les Haïtiens arrivaient, fuyant les horreurs du régime des Duvalier, les Dominicains aussi, fuyant les horreurs de Trujillo, après les Chiliens qui fuyaient le régime de Pinochet et les Cubains, celui de Castro, et sa population blanche s’était sentie quelque peu envahie. Longtemps, Miami avait été un refuge pour toute l’Amérique du Sud et les Caraïbes qui semblaient cultiver les dictatures comme les plantations de bananes (avec, respectivement, un soutien équivalent de la part de la CIA et de DelMonte Inc).

Quand il était enfant, la population était surtout composée des descendants blancs des colons qui avaient pris le chemin de fer de Flagler4jusqu’au bout de la ligne – certains continuant jusqu’aux ponts décrépits plus au sud vers les Keys – et créé des villes ouvrières telles que Hialeah avec ses courses de lévriers, des quartiers d’inspiration méditerranéenne comme Coral Gables, ou des paradis tropicaux tels Coconut Grove.

Le désordre tentaculaire de Kendall ne verrait le jour que quelques années plus tard. Il avait grandi dans un quartier de la classe moyenne inférieure mais sise à la lisière de la ville cossue des Gables, à un jet de pierre, littéralement, de Red Road, qui était située à une rue seulement de sa petite maison dont la cour avant était dominée par un pin gigantesque de plus de quinze mètres ; il l’escaladait enfant, se perchant en équilibre instable sur sa cime étroite et écartant ses branches minuscules pour apercevoir l’hôtel Biltmore, sur la terre promise des Gables. La cour arrière de sa maison comportait un limettier doux et un avocatier incroyablement fertile. Il se rappelait que les écureuils voraces dévoraient les avocats les plus mûrs avant qu’ils ne tombent par terre ; c’étaient d’énormes avocats vert foncé avec parfois un noyau de la taille d’une balle de tennis et une chair jaune exquise. Une pincée de sel et quelques gouttes de limette, et l’on avait un repas à part entière. Le

De l’autre côté de la rue, les voisins avaient dans leur cour avant un manguier et un goyavier dont ils cueillaient régulièrement les fruits sans savoir s’ils étaient d’accord pour le faire. Quelques pâtés de maisons plus bas se trouvaient la galerie marchande/le centre commercial du coin avec une épicerie où il avait décroché son premier boulot : Piggly Wiggly5(qui avait bien pu avoir l’idée d’un nom pareil pour une épicerie ?) Un jour, il s’était ouvert accidentellement le gras du pouce en ouvrant une brique de jus d’orange, ce qui lui avait valu huit points de suture et laissé une cicatrice de plus de cinq centimètres. Il y avait eu cette fois aussi où, travaillant de nuit et conduisant la machine de nettoyage des sols, il avait renversé un de ces casiers à bouteilles de six étages ; quel bazar ça avait été, cette mare de bibine qui s’écoulait en direction du rayon de surgelés.

Bon sang, le patron avait été furax. C’était dans la rue juste avant – et menant à la terre promise des Gables – que se trouvait une maison avec un gosse dérangé qui hurlait des insanités à chaque fois que Gramble passait. Il le faisait fébrilement, avec un sentiment de pitié mêlé de terreur, empruntant parfois la ruelle derrière le centre commercial pour éviter ce désagrément.

Un jour, il avait trouvé les plans d’un quartier entier baptisé CocoPlum, abandonnés là par une société d’architecture (étrange, car ce genre de société n’existait pas dans ce quartier résidentiel), mais il avait imaginé qu’il s’agissait de plans secrets pour pénétrer dans le centre commercial et le dévaliser en pleine nuit grâce à des tunnels et des entrées non surveillées. Mais c’était longtemps auparavant ; avant l’université, le mariage et les gosses, avant le travail, toutes ces responsabilités et ces contraintes qui lui donnaient le sentiment d’être prisonnier. Avoir été transplanté à Washington, DC, quelques années auparavant et y avoir fondé une famille ne le dérangeait pas, mais ces déplacements en Floride lui serraient parfois le cœur ; le soleil, le ciel azuré, les couchers de soleil incroyables, le temps magnifique… Une influence tellement plus positive pour l’esprit comparé aux longs hivers gris et froids de la côte Mid Atlantic et à la circulation effroyable qu’il y avait tous les jours à Washington DC. Enfin, à Miami, elle n’était pas vraiment fluide non plus,a fortioriavec tous les travaux et la population astronomique qui avaient explosé au cours des dernières décennies, mais en dépit des souvenirs d’enfance sombres qui le hantaient encore à la quarantaine, il continuait à se languir d’un lieu où il se sentirait vraiment chez lui – ce qui n’était pas franchement le cas à Washington. Oh, comme les plages lui manquaient parfois…

« OK, OK, on se calme », lança-t-il alors que quelqu’un essayait de lui passer devant, car pendant qu’il rêvassait, la queue avait avancé et il restait planté là dans un état d’hébétude autocentrée, empêchant les touristes impatients d’accéder à leurs voitures.

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