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Couverture du roman La playlist de Sophie - Les chroniques de Gramble 1

La playlist de Sophie - Les chroniques de Gramble 1

Entre les années 70 et aujourd'hui, ce récit nous plonge dans une odyssée temporelle marquant le début des chroniques de Gramble. On y suit les trajectoires liées de deux jumelles et de trois cousins, impliqués contre leur gré dans un trafic de drogue mené par un cartel en Floride. Explorant les méandres de l'amour et de l'identité, l'intrigue s'aventure même aux confins du purgatoire. Un premier roman où le suspense se mêle aux poids des héritages entre les générations.
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Chapitre 3

I ride the dirt; I ride the tide for you

I search the outside, search inside for you

To take back what you left me

I know I'll always burn to be

The one who seeks so I may find

And now I wait my whole lifetime

Outlaw of torn and I'm torn.

The Outlaw Torn,Metallica (1996)

Samuel

Des touristes impatients, Samuel Feinstein en voyait tous les jours à Paris. Ils faisaient la queue pendant des heures devant la tour Eiffel, attendant de monter au sommet pour admirer la vue et faire un selfie. Ils étaient entourés de marchands ambulants – de porte-clés en forme de Tour Eiffel, de tee-shirts marqués « I LUV PARIS », de lampes de poche clignotantes, d’affreuses grenouilles en caoutchouc, de bouteilles d’eau hors de prix, de perches à selfie – semblables à des nuées de mouches sur les merdes de chien omniprésentes sur les trottoirs parisiens. Et avec ça, les colonnes de cars de touristes qui s’étendaient de part et d’autre des rues comme des fils de fer barbelés (cette pensée le faisait frissonner machinalement). En revenant du travail, il passait en voiture devant la tour Eiffel, avançant à grand-peine sur la voie Georges Pompidou sur la rive droite. Tous les jours derrière des files interminables de feux de freinage rouges. Des heures dans les bouchons qui conféraient à sa vie quelque chose de sisyphéen et de frustrant parce qu’il mettait une heure et demie à parcourir dix kilomètres et ce, deux fois par jour tous les jours. De quoi le rendre dingue.

Au travail, les réunions commençaient systématiquement avec un quart d’heure de retard sans ordre du jour, et quand on en sortait, on en savait moins qu’en y entrant. Et puis, il y avait les transparents PowerPoint abrutissants que l’on se contentait de recopier à chaque fois d’un poste à l’autre, en édulcorant et en déformant légèrement leur message par rapport à leur incarnation précédente, altérant la vérité pour la faire coller à une autre réalité (ou à d’autres faits ?) que, selon la direction, il fallait absolument communiquer. Enfin, il y avait les accents. Bien que Samuel eût appris le français au lycée et que sa mère fût originaire de Montréal, de sorte qu’il parlait cette langue plus ou moins couramment mais avec un accent qui, lui avait-on dit, était charmant et sexy, l’on tenait absolument à s’exprimer dans une espèce de franglais dans ces réunions. « So, in Ow-steen Take-sass we have made some sort of a progray. And eef you louk at zis chart, and here I rally ask you to fuckus attention beekos eet is creetick, u wheel see zat we are gainin-gue on ze competeetion in zees sector globalee ». C’était comme écouter dix paires d’ongles égratigner en même temps un tableau noir. Et en entendant ce « fuck-us », il devait toujours s’empêcher de sourire. Samuel n’étant pas du genre à nager à contre-courant, aussi peu éclairés fussent ses congénères, il se contentait de faire ce qu’on lui disait.

Il avait trouvé cette mission de consultant pour un gros fournisseur de logiciels français, initialement pour une période de six mois qui durait maintenant depuis trois ans, mais sa patience était à bout. Être célibataire et grassement payé à Paris avait de nombreux avantages, mais il ne se sentait toujours pas chez lui et c’était parfois d’un ennui mortel. Il y a longtemps, il rêvait souvent d’être Snargle, capitaine d’un vaisseau spatial en quête de vies et de civilisations nouvelles (rêverie inspirée de toute évidence par son amour pour Star Trek, qui était rediffusé tous les samedis après-midi de son adolescence). Et maintenant, voilà qu’il était à Paris, dans les bouchons, se sentant excité et seul, au lieu de se diriger vers la planète Algeron-IV à la vitesse normale, Warp 6.

Tout à coup, il se sentit un peu à l’étroit dans son pantalon au souvenir de la nuit qu’il avait passé le vendredi précédent avec la fille qu’il avait ramenée du James Hetfeeld’s Pub (soit le chanteur de Metallica, James Hetfield, détenait des droits d’auteur sur son patronyme, soit l’imprimeur n’avait jamais repéré la faute d’orthographe). Il n’aimait pas vraiment aller au pub, mais après avoir vu un film de superhéros à gros budget qui l’avait considérablement déçu, il avait traversé les Grands Boulevards en sortant de son cinéma préféré, le Max Linder Panorama, pour aller boire une bière. La fille était là avec une amie au bar, et ils avaient engagé la conversation.

En fait, c’était elle qui l’avait abordé alors qu’il se plaignait au du barman du choix limité de bières.

— Hé, fiche-lui la paix, tu veux ? On est à Paris ici, alors, contente-toi d’une bière française ou prends une Guinness, au lieu d’être pénible comme ça, lui avait-elle lancé.

Déconcerté par son agressivité, il s’était tourné pour regarder sa jolie silhouette et ses beaux yeux verts mais, agacé, il avait répondu :

— Voyons, comme ce bar porte le nom du chanteur d’un groupe californien, il est légitime que je m’attende à y trouver de la bière californienne, non ? Enfin, comme ils sont incapables d’écrire correctement son nom, je suppose qu’ils ne peuvent pas non plus commander d’IPA6

— L’IPA ? Qu’est-ce que c’est ?

— Une variété de bière que les Anglaisenvoyaient à leurs troupes en Inde à l’époque coloniale, et qui contenait plus de houblon et d’alcool pour ne pas s’éventer pendant le trajet du Royaume-Uni (où le houblon était cultivé) en Inde (où il n’y en avait pas) car les bières blondes et brunes supportaient mal le voyage.

— OK, monsieur Je-Sais-Tout. Eh bien, nousn’avons pas ce genre de bière en France. Pourquoi ne pas faire avec et commander un cocktail, au lieu de t’en prendre à ce barman et de nous interrompre, moi et mon amie ?

— En fait, je ne m’appelle pas M. Je-Sais-Tout, mais Samuel, et on dirait que ton amie a déjà trouvé quelqu’un d’autre à qui parler.

De fait, l’amie en question l’avait laissé tomber et s’esclaffait bruyamment au coin du bar avec un expatrié ivre qui ressemblait à un étudiant avec ses lunettes rondes, son sac à dos et son menton mal rasé. Elle marqua un temps d’arrêt et concéda :

— Ouais, tu as sans doute raison. Je m’appelle Adèle. Heureuse de faire ta connaissance, Samuel. Tu viens d’arriver à Paris ? Tu n’es pas Français, c’est évident !

— Non… merci de me le faire remarquer.

— Je suislà depuisquelques années et je travaille dans l’informatique à Vélizy. Le trajet jusque là-bas est infernal, mais pour le moment, ça me permet de payer mes factures.

— L’informatique, hein ? Tu es un geek, alors ?

— Eh bien, je suppose, oui. Et toi ? Tu traînesdans les bars uniquement pour embêter les expats qui n’aiment pas la bière française, ou tu as une vie en dehors de Hetfeeeeeld’s ?

— Ha, Hetfeeeelds. Très drôle. Eh bien, en fait, je suis rentrée de Miami il y a peu, et je suis encore en train de retrouver mes repères et de renouer avec d’anciens amis.

— Ouais, je vois ça. Comme ta copine a déjà la langue aufond de la gorge de ce type à l’extrémité du bar, je parierais que tu vas partir sans elle.

— Bon, vu que tu es venu ici tout seul, tu ne t’appelles pas vraiment M. Sociable non plus. Tu comptais lever une nana et te la taper ? C’était ça, le Grand Projet de Samuel ?

— Hum… Eh bien, non, ce n’était pas ça, monprojet. J’ai vu la dernière grosse production hollywoodienne au Max Linder de l’autre côté de la rue, et ça m’a tellement déprimé que je suis venu prendre une bière ici avant de rentrer chez moi par le dernier métro. Rien de plus croustillant que ça, pour être honnête.

— Eh bien, puisqu’on fait dans l’honnêteté, jesuis assez crevée et je ne vais pas tarder à m’en aller. Où habites-tu ?

— Près du canal Saint-Martin ; et toi ?

— Drôle de coïncidence – moi aussi, près du métro Jaurès.

— Hum… Il semblerait que nous rentrions par le même métro, alors. Pourquoi ne pas faire le trajet ensemble ?

— Je ne sais pas ; tu as peut-être une idée derrière la tête, M. Honnête.

— Qui ne tente rien n’a rien, pas vrai ? Écoute, je necrois pas que je vais terminer cette Guinness froide (tu sais qu’on est censé la servir à température ambiante et non fraîche, hein ?) – du coup, si tu es prête à y aller… au fait, qu’est-ce que c’est ce cocktail que tu bois ?

— Un Long Island iced tea, mon préféré ! S’il vous plaît, le monsieur qui vous a agressé et moi aimerions bien payer nos boissons7

— Tu n’étais pas obligée de dire ça, quand même ? Merde, alors !

— Oh, allez, M. Sensible, un peu d’humour, OK ?

— Oh, tu me proposes de payer ma boisson, comme c’est galant de ta part. Mon chevalier à l’armure étincelante.

— Un compliment chasse l’autre, avec toi, c’est ça ?

En fait, son impertinence ne déplaisait pas à Samuel – c’était sexy –. Ils prirent le même métro et descendirent à la station où il habitait, et avant que l’un et l’autre n’aient réalisé ce qu’il se passait, ils se retrouvèrent au lit chez lui. Mais, malgré l’intimité partagée et la conversation échangée (sans parler d’un fabuleux rapport sexuel), elle ne l’avait pas encore rappelé. Qu’était-ce donc que cette histoire qu’il lui avait racontée ce soir-là ? Ils écoutaient Beyoncé (sur l’iPhone d’Adèle branché sur le baffle de Samuel) et il fut brusquement inspiré – malgré la musique et plutôt grâce à l’atmosphère d’intimité, en fait – de réciter spontanément :

***

Imagine que nos corps sont des instruments…

Nos doigts et nos langues jouent sur notre peau, engendrant notes et harmonie :

Allongée sur le ventre, un effleurement du pied crée une note aiguë alors qu’une légère caresse de la jambe produit une longue vibration de la corde d’alto.

Tandis que mes lèvres remontent, embrassant les jambes et les cuisses, le volume augmente légèrement.

Pincer légèrement les fesses et couvrir leurs contours de petits baisers accélère le rythme tandis que caresser le creux du dos produit un son de basse plus profond.

L’extrémité des doigts atteint les épaules, et l’instrument est retourné sur le dos, le bout de ses seins pointant vers le haut.

Un baiser engendre un son de cuivre aigu tandis qu’une caresse sous la poitrine rend une tonalité plus proche du ténor. Les mains descendent, et le volume augmente.

Le son d’une trompette bouchée annonce que les lèvres sont entrouvertes, tandis qu’une explosion de cymbales signale que la fleur est exposée, luisante…

***

C’était presque comme s’il était canal d’une muse invisible, mais cela avait donné lieu à des heures d’amour passionné. Il n’arrivait tout simplement pas à comprendre pourquoi elle ne le rappelait pas. Était-elle intimidée ? En fait, peut-être avait-elle un petit ami mais ne le lui avait pas dit ? Qui sait... Était-il trop impatient ? En tout cas, il ne lui tardait pas d’être au lendemain en « mission » chez un client où il se retrouverait dans un immense open spacenon chauffé (les salariés étaient littéralement en manteaux d’hiver devant leur ordinateur, lui avait-on rapporté) avec la pire cafétéria qu’on puisse imaginer, mais située à des milliers de kilomètres d’un restaurant proposant une nourriture comestible. Et pourtant, il n’était pas un cordon bleu. Putain. Il espérait terminer cette mission et déménager ailleurs. Il n’arrivait pas à croire que cela faisait déjà trois ans qu’il avait fui Novato et la Californie. Bizarre comme les choses en venaient à sembler normales au bout d’un certain temps. Il était toujours en train de fixer les feux de freinage avenue de New York à côté du Palais de Tokyo, quand le téléphone de sa voiture de location retentit avec la mention « Appel inconnu », et il décrocha le « mains libres ».

— Bonjour, c’est Samuel Feinstein. C’est qui àl’appareil8?

— Oh, c’est moi, Adèle, tu te souviens, Adèle de l’autre soir ?

— Oh, bien sûr, désolé, oui, comment ça va ?

— Moi ? Ça va. J’ai juste été très occupée et je voulais te rappeler.

— Oh, pas grave, je suis dans ma voiture, et…

— Hé, qu’est-ce que tu fais ce week-end ?

— Eh bien, il faut que je regarde mon agenda…

— Parce que je devais aller à ce concert avec une copine, et elle m’a laissé tomber. Du coup, je me demandais si tu voulais y aller avec moi ?

— Hum… Je t’ai déjà dit que ton anglais était excellent ?

— Eh bien, je crois que tu me l’as dit le week-end dernier, mais j’ai passé du temps à Miami, tu te rappelles ? Quoiqu’il en soit, qu’est-ce que tu en dis ? Tu veux venir avec moi samedi ?

— Eh bien, je pense que je suis dispo. C’est quel groupe qui passe ?

— Tu te souviens des Pixies ? « Where is My Mind » dans le film Fight Club ?

— Pas possible ! C’est vrai ?

— Si, c’est possible ! Elle éclata de rire. Je suis sérieuse ! Bon, alors, Kim Deal a quitté le groupe, mais il paraît que le nouveau bassiste est vachement bon.

— OK, alors, hum… On se voit avant ou…

— Non, je suis prise ; on n’a qu’à se retrouver devant le Zénith à… disons 19 h 30 ?

— Ça marche ! Alors, euh…

— Super ! On se voit là-bas.

Et elle raccrocha.

Waouh ! Vraiment ? Alors, là, ça changeait tout. Cela faisait des années qu’il n’avait pas écouté les Pixies. Doolittle, Surfer Rosa9…

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