
La pensée bleue Tome I
Chapitre 2
Koda n’avait pas passé une seule journée sans cette bague pendant les six années qui s’étaient écoulées depuis. Elle avait maintenant quatorze ans et semblait être totalement différente de celle qu’elle était six ans auparavant. Le départ de sa sœur lui avait appris à devenir plus mature et à se comporter comme elle : elle aidait aux différentes tâches ménagères sans que sa mère n’eût besoin de le lui demander. L’été, elle était toujours la première réveillée quand il fallait récolter les nombreuses pommes de terre, ce qui faisait la fierté de ses parents. Quant à son père, il avait beaucoup moins de choses à lui reprocher, mais elle n’accordait tout de même plus beaucoup de temps à la danse et avait complètement délaissé son repaire qui pourtant avait été pendant longtemps entretenu, par peur de croiser à nouveau ce regard violet : elle en avait fait la promesse à sa mère.
Le dimanche restait néanmoins son jour préféré. Les Gwyneth se rendaient en famille à la messe matinale et l’après-midi, sa sœur venait leur rendre visite à l’heure du thé. L’année de ses dix-huit ans, Noji avait épousé Dylan Carver, le jeune médecin du village voisin qui avait repris le cabinet de son père. Koda trouvait leurs douze années de différence étrange, mais à la vue de son père satisfait de ce mariage, elle n’y pensa plus.
Son aînée était toujours la même, consciencieuse et bienveillante, et profitait de ce jour pour ne rester qu’en compagnie de Koda. Elle culpabilisait de l’avoir laissée seule avec ses parents alors qu’elle savait mieux que quiconque à quel point certaines situations pouvaient dégénérer.
— Alors Koda, comment vas-tu ces derniers temps ?
Les deux sœurs s’étaient isolées du reste de la famille et avaient pris place sur des tabourets de la cuisine. Elles pouvaient toujours entendre les conversations de leurs parents mais elles réussirent à en faire abstraction.
— Ça va, papa ne nous crie plus vraiment dessus. Il a l’air de plus en plus épuisé à cause de sa maladie, et n’arrête pas de répéter qu’il n’en a plus pour très longtemps.
Noji émit un long soupir.
— Moi ça ne me fait ni chaud ni froid, commenta la cadette.
— Je comprends Koda, mais il s’agit de notre père, on ne peut pas dire des choses pareilles…
— Après tout ce qu’il nous a fait !? Noji, j’ai mis mon rêve de côté par sa faute ! Je me suis tuée à la tâche pendant tout ce temps pour que ton absence se fasse moins ressentir. Et c’était d’autant plus frustrant de savoir que je ne pourrais jamais t’égaler…
— C’est très honorable de ta part Koda, je t’assure que tu as fait ce qu’il y avait de mieux à faire. Maman a l’air beaucoup plus épanouie et papa a l’air d’être… moins lui je dirais. Mais tu as complètement oublié ton rêve ?
— Oui et non… Il m’arrive quelquefois de danser devant maman quand on se retrouve seules, et je lui ai déjà parlé de vouloir intégrer la Royal Academy ! Elle me soutient dans ma vocation mais papa… J’ose même pas imaginer sa réaction… Et puis j’ai déjà quatorze ans ! Les danseuses professionnelles de l’école sont généralement à peine plus âgées que moi…
Noji se leva en faisant grincer son tabouret et mit son index devant la bouche de sa cadette.
— Ah non, tu ne vas pas baisser les bras pour une question d’âge ! Tu as déjà fait tellement pour papa et maman, il serait temps que tu penses à toi !
Celle aux cheveux bleus haussa les épaules d’indifférence.
— En parlant d’âge, ça ne te chiffonne pas que Dylan ait douze ans de plus que toi ?
— Ah euh, au début si, ça me paraissait être bien plus un mariage arrangé qu’autre chose, mais on a appris à se connaître et… la nature fait bien les choses, répondit l’aînée avec de nombreuses rougeurs lui parsemant le teint.
Koda remarqua que sa sœur avait posé ses yeux et ses mains sur son ventre, comme s’il s’agissait là d’un instinct maternel.
— Noji ! tu es enceinte ! s’écria-t-elle, ce qui avait interrompu les conversations, dérangées par le cri de la cadette.
— Chut ! paniqua Noji.
— Koda moins fort, on ne s’entend plus parler dans cette cuisine ! intima leur père d’une voix grave.
Son aînée lui plaqua les mains sur la bouche, son visage devenant de plus en plus rouge.
— C’est l’anniversaire de Dylan dans deux jours, je comptais le lui annoncer comme cadeau… Il voulait que je lui donne un enfant depuis si longtemps maintenant, on a eu un peu de mal au début…
— Je vous envie toi et lui, vous avez l’air d’être heureux et il a l’air sympa, même si j’ai pas eu beaucoup d’occasions pour apprendre à le connaître. Je me demande si quelqu’un voudra bien de moi…
La brune émit un faible rire, puis un éclair passa dans ses yeux, qui les écarquilla
— Je sais ! Dylan m’a parlé de ses amis d’une noble famille qui habite la capitale ! Si tu leur tapes dans l’œil, tu pourras peut-être épouser l’un d’entre eux et vivre à Royal Town. Tu seras plus proche de ton rêve ! Et puis, papa ne pourra qu’accepter s’il s’agit de la capitale.
Koda sourit et laissa la joie envahir son visage, qui rayonnait tel un soleil d’été.
— Waouh, Noji, c’est une idée géniale ! Mais est-ce que c’est vraiment bien de laisser maman seule ici… ?
— Pense un peu à toi pour une fois ! Belle comme tu es tu ne voudrais pas laisser passer cette chance, si ? J’en parlerai à Dylan ! et je m’occuperai de maman cette fois-ci, crois-moi.
La cadette rougit suite au compliment qu’elle venait de recevoir puis acquiesça.
— Oh, d’ailleurs je voulais te montrer ce que j’avais fabriqué cette semaine ! J’ai suivi des explications dans un journal et je voulais qu’on l’essaye aujourd’hui.
Koda partit dans sa chambre et revint avec un objet plutôt large auprès de sa sœur.
— Un cerf-volant ! s’écria Noji. Il est magnifique, il faut qu’on aille l’essayer dehors !
— Oui, mais je ne sais pas si c’est recommandé pour les femmes enceintes…
Noji pouffa et donna un coup de coude à sa sœur. Une fois dehors, elles déroulèrent le fil relié à un bout de bois épais pour observer le cerf-volant s’élever dans les airs. Il était jaune et orange et avait été fabriqué à partir de feuilles dont Koda ne se servait plus pour l’école.
Par malchance, elles ne pensaient pas qu’un soleil éclatant pouvait cacher une bourrasque intense. En un coup de vent, le bout de bois leur échappa et le cerf-volant se dirigea vers le petit bois. Koda entendit sa sœur émettre un son de tristesse et la rassura.
— J’y vais, ne bouge surtout pas !
La plus jeune partit en direction du petit bois puis avant de franchir la clôture comme elle avait l’habitude de le faire, elle hésita quelques instants. La journée où elle avait rencontré le jeune garçon lui revint en tête avec une telle clarté qu’elle eut l’impression d’y être. Le cerf-volant passa au-dessus de sa tête et la rappela à l’ordre. Sans plus attendre, elle passa la clôture et se mit à courir en direction du lac.
Après une course effrénée au milieu des arbres, Koda aperçut enfin le cerf-volant atterrir dans un buisson, non loin de son ancienne cabane. Elle allait s’y diriger quand elle se rendit compte que sa cabane paraissait comme neuve, comme si elle n’avait jamais été abandonnée. Elle s’attendait au contraire à ce qu’elle ne retrouve que des vestiges. C’est là qu’elle vit un jeune homme accroupi au bord du lac, aiguisant ce qui lui semblait être une épée.
La bleue hésita grandement. Elle se dit qu’il pouvait s’agir d’une jeune recrue de l’armée royale partie en expédition ou simplement d’un chasseur en quête d’une nouvelle proie. Elle s’apprêtait à lui faire remarquer sa présence lorsqu’elle se reprit : s’il s’agissait d’un vagabond, ou pire, d’un vagabond aux yeux violets, elle ne se le pardonnerait jamais.
Koda se prit la tête dans les mains brusquement, ce qui fit craquer les brindilles sous ses pieds. Le garçon à l’écoute tourna furtivement sa tête et envoya sans prévenir un caillou d’une telle force qu’il réussit à laisser une marque sur le tronc qui se trouvait derrière la jeune fille.
— Mais vous êtes malade ! Un peu plus à côté et vous auriez eu de l’humaine pour le déjeuner !
— C’était peut-être mon but, fit le garçon avec insolence.
Koda déglutit. Puis, elle se consola en se disant qu’il n’avait pas les yeux violets, mais des yeux d’un gris profond.
— Je ne veux pas vous embêter, je veux juste récupérer mon cerf-volant.
Le jeune homme lui pointa l’objet de sa convoitise du bout de son épée et lui fit signe qu’elle pouvait passer. Elle se précipita vers le buisson et se dépêcha de le récupérer. Elle voulait seulement s’éloigner le plus rapidement possible de cet individu.
— Merci beaucoup, et bonne journée, se risqua-t-elle poliment.
Elle passa devant lui à grands pas quand elle le sentit lui prendre la main, ce qui la fit sursauter. Elle retira sa main instantanément, embarrassée de ce contact si soudain.
— Où as-tu trouvé cette bague ? lui demanda-t-il avec autorité.
— Pardon ?
— Cette bague, où l’as-tu trouvée ?
— Euh, ici, quand j’avais huit ans… répondit-elle avec hésitation.
— Rends-la-moi, intima-t-il d’une voix ferme.
— Je me suis juré de la remettre en mains propres à son propriétaire et vous n’avez pas les yeux violets donc elle ne vous appartient pas !
Le jeune homme l’observa, l’air perdu, puis se mit à rire d’une voix douce.
— On me l’a volée il y a quelques années, celui qui possédait ces yeux était le coupable. Il a été arrêté puis mis aux cachots, mais personne n’a pu retrouver ce qui m’appartenait. Mais toi si. Alors, rends-la-moi, maintenant.
— Yolan, on t’a pas appris à dire s’il te plaît aux jeunes demoiselles ? Tu vas lui faire peur, la pauvre. Ce n’est qu’une petite femme sans défense, fit une voix rauque.
Koda frissonna quand elle entendit une nouvelle voix s’approcher d’eux. Le dénommé Yolan, lui, ne bougea pas d’un centimètre, comme s’il avait prédit que son camarade allait arriver à ce moment-là. Elle prit un instant pour observer les deux hommes qui se trouvaient face à elle. Yolan avait des cheveux pourpres plutôt courts et présentait une musculature assez fine, ses vêtements plutôt amples ne permettaient pas à Koda de déterminer sa morphologie. Mais elle craignait que derrière ces habits soit cachée une minceur frôlant l’anorexie.
L’homme qui venait d’arriver, quant à lui, avait de longs cheveux noirs rassemblés en une queue de cheval et des yeux aussi sombres que ceux-ci. Cette obscurité qui lui semblait bienveillante chez Noji n’était que malsaine chez cet individu. Il semblait un peu plus âgé que Yolan mais restait tout de même jeune, Koda ne lui donnait pas plus de vingt-cinq ans.
— J… je ne veux pas vous embêter plus longtemps, excusez-moi de vous avoir dérangés, bégaya la bleue.
— Oh non, ma belle, ne joue pas la princesse en détresse, ça fait fondre mon petit cœur, continua l’homme qui venait d’arriver.
— Tais-toi Rob, sers à quelque chose et va chercher Jazz, tu sais bien qu’il a tendance à se perdre, ordonna Yolan.
L’homme aux cheveux ébène poussa un juron et repartit s’enfoncer dans la forêt. La jeune fille comprit suite à cette discussion qui était le chef de la bande. Une fois que Rob n’était plus visible, le regard reconnaissant de Koda croisa celui de Yolan.
— Tu pensais pouvoir partir sans m’avoir rendu l’anneau ? C’est de l’argent que t’attends en retour ? Je suis désolé mais t’en trouveras pas ici, on n’a pas un sou à dépenser pour la première venue.
— Quoi ? Bien sûr que non !
— Alors, donne-la-moi, je t’en supplie.
Son ton avait l’air chargé en émotions. Elle crut même apercevoir un reflet violet dans ses yeux gris puis elle se frotta les yeux pour calmer ses hallucinations.
— De la reconnaissance en retour m’aurait suffi, mais elle a l’air de compter pour vous, dit-elle en lui tendant le bijou.
— … Pour toi, la corrigea-t-il, tu peux me tutoyer, je ne suis pas d’une haute classe comme ils aiment tant l’appeler et je ne pense pas être bien plus vieux que toi.
— J’ai quatorze ans, renchérit-elle
— Je ne faisais pas la conversation. Allez, file Koda.
— Comment tu… ?
— Quelqu’un t’appelle depuis tout à l’heure dans cette direction et je ne connais pas d’autre Koda. J’en déduis donc que c’est toi.
La jeune fille entendit enfin la voix cristalline de sa sœur.
— Zut, Noji !
Koda regagna l’orée du bois en courant, le cerf-volant bien serré contre elle. Elle aperçut son aînée qui l’attendait derrière la clôture.
— Je l’ai retrouvé accroché dans un buisson !
— Super, mais t’en as mis du temps, qu’est-ce qui t’a retenue ?
La fillette réfléchit rapidement. Faire part de sa rencontre ne ferait que rendre sa sœur suspicieuse et s’inquiéter pour quelque chose de futile.
— J’ai revu mon lieu préféré auprès du petit lac…
— Ah, tu parles de l’endroit où tu dansais petite ?
— J’ai toujours su que tu me suivais quand j’allais là-bas !
— Eh, j’ai toujours adoré te voir danser, c’était plus fort que moi ! Et j’espère que j’aurais à nouveau cette occasion et que lui aussi pourra avoir cette chance, dit-elle en caressant son ventre.
— Bien sûr, tout pour mon futur neveu ou ma future nièce !
Les deux filles plaisantèrent encore un bout de temps puis rentrèrent chez elles, bras dessus, bras dessous. Le cerf-volant virevoltait haut dans le ciel se confondant parmi les nombreux oiseaux dont le vol signait le retour du printemps.
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