
La pensée bleue Tome I
Chapitre 3
Le lendemain, Koda se réveilla aux aurores, le premier rayon de soleil lui réchauffant doucement le visage. Elle se munit de grosses bottes imperméables et d’une salopette puis prit les bulbes d’oignon qui trônaient sur le meuble d’entrée avant de quitter la maison.
Elle salua la chienne des voisins qui venait toujours lui dire bonjour à son réveil.
— Désolé Neige mais je n’ai rien pour toi aujourd’hui ! Je me rachèterai demain, promis.
L’animal eut l’air de comprendre et partit rejoindre son maître sans demander son reste.
Koda se dirigea vers le potager et vit M. Stanley qui suivait tranquillement ses vaches.
— Bonjour M. Stanley !
— Oh, bonjour Koda ! toujours fraîchement réveillée à ce que je vois !
La jeune fille lui répondit simplement par un sourire. La brise était fraîche ce matin-là, elle dut maintenir avec force son chapeau de paille sur sa tête afin d’éviter qu’il ne s’envole. En voyant le travail qui l’attendait, elle se sentait déjà vidée de ses forces, mais elle se motiva en se disant qu’elle pourrait bientôt découvrir la nouveauté de la capitale.
Au bout de deux longues heures d’acharnement et de sueur, elle vit au loin sa mère arriver avec le petit-déjeuner.
— Ma chérie, je t’ai déjà dit de ne pas louper le repas le plus important de la journée ! Tu as besoin de forces pour tout ce travail que tu mènes, lui reprocha-t-elle en lui tendant le plateau.
— Merci, maman.
— Quand tu auras fini avec les artichauts et les radis, je voudrais bien que tu plantes ces graines dans le champ de fleurs. Ce sont des graines d’amaryllis, cela faisait longtemps que je voulais en avoir !
Koda essuya la sueur de son front et émit un long soupir.
— Si ça t’embête pas bien sûr, sinon laisse-les de côté, je le ferai en rentrant, tu en fais déjà tellement. Je dois juste accompagner ton père à la clinique pour ses examens.
— Ne t’en fais pas, je m’en occupe. Prends soin de toi c’est plus important, mon dos est encore en pleine forme !
Sa mère lui déposa un baiser sur la joue puis la laissa à son occupation.
— On sera de retour pour le déjeuner
Koda prit une tranche de brioche et vida son verre de jus d’une traite puis hésita de longs instants quand la carriole de ses parents se trouvait hors de sa vue. Des images de la veille lui revinrent en tête et elle se souvint alors de Yolan et des garçons qui n’avaient peut-être pas de quoi s’alimenter. Elle prit alors la brioche avec elle et se dirigea vers le petit bois.
En cours de route, elle voulut rebrousser chemin de nombreuses fois, se posant de multiples questions. Étaient-ils toujours là ? Avaient-ils réellement de bonnes intentions ? Cela n’était-il pas étrange qu’une fille de quatorze ans aille voir des inconnus au fin fond d’une forêt ? Et surtout, étaient-ils réveillés à neuf heures du matin ?
Mais l’absence de la bague autour de son doigt la conforta dans son idée : elle voulut revoir une dernière fois le bijou dont elle n’avait pu se passer depuis plus de six ans.
Elle prit donc le chemin habituel et une fois qu’elle se trouva devant le petit lac, elle ne vit personne.
— Salut Koda ! fit une voix derrière elle.
L’interpellée hurla d’effroi. En se retournant, elle fit face à un garçon qui faisait deux fois sa taille et dont le ventre était rond comme un ballon.
— Moi, c’est Jazz, enchanté et désolé de t’avoir fait peur ! On m’a dit que tu nous avais rendu visite hier mais j’étais occupé dans la forêt.
— Ah, tu es sans doute l’autre personne qui a tendance à se perdre ! reconnut Koda.
— Je ne me perds jamais ! s’énerva Jazz qui devint tout rouge. J’explore les horizons, c’est tout.
L’adolescente rit, ne croyant pas vraiment à son excuse, puis fut impressionnée par les cheveux orangés de son interlocuteur.
— Tu as de très beaux cheveux, complimenta Koda.
— Oh, c’est trop aimable, répondit-il. Devenons amis !
Plus qu’enjouée à cette idée, Koda hocha la tête, un sourire aux lèvres. Elle n’avait jamais vraiment eu d’amis mais cela ne la dérangeait pas quand elle connaissait la méchanceté des autres adolescents de son âge qu’elle avait pu côtoyer.
— Viens, on va rejoindre les autres !
Elle voulut le suivre dans la bonne humeur, mais elle eut des frissons quand son esprit s’arrêta sur l’image de Rob. Yolan était plaisant à regarder, Rob ne l’était pas du tout, même si son physique n’était pas à plaindre. Elle ne le portait juste pas dans son cœur, même si cela ne faisait qu’un jour qu’elle l’avait rencontré et qu’ils n’avaient échangé que deux ou trois mots.Jazz la fit entrer dans leur cabane, ou plutôt dans l’ancienne cabane de Koda. Elle trouvait que rien n’avait changé, pas même les feuilles qui tapissaient le sol.
— J’ai l’impression d’être de retour chez moi… soupira Koda, nostalgique
— Que fait-elle ici, Jazz ? demanda Yolan, agacé.
Il semblait être au beau milieu d’une conversation sérieuse avec Rob et n’appréciait pas être interrompu de la sorte. Celui aux cheveux sombres dispersa un peu de poudre à l’intérieur d’une feuille, qu’il ne tarda pas à enrouler, puis se dirigea vers l’extérieur. Koda connaissait bien cette poudre : il s’agissait de tabac.
Petite, elle avait vu son grand-père maternel avoir cette même habitude à chaque moment de la journée. Quelques semaines plus tard, il était décédé. Elle avait retenu depuis ce triste événement que le tabac s’avérait être mortel pour les hommes.
— C’est ma nouvelle amie, répondit Jazz, heureux.
— Allez jouer dehors alors… reprit celui aux cheveux pourpres.
— À vrai dire, j’ai rapporté de quoi petit-déjeuner !
— De la brioche ! s’exalta Jazz en voyant le pain, un filet de bave au coin des lèvres.
— En quel honneur ? demanda Yolan, suspicieux.
— Pour vous souhaiter la bienvenue… ? supposa Koda.
— Qui nous dit que tu n’as pas de mauvaises intentions ?
— Je pourrais vous poser la même question, soupira Koda. Et puis ce n’est pas une fille de quatorze ans qui pourrait vous causer du tort…
— Quatorze ans ! On a le même âge alors ! On pourrait être jumeaux, s’exclama Jazz.
L’adolescente tomba des nues. Celui aux cheveux orange était bien trop immense pour son jeune âge.
— En plus, c’est vous qui squattez ma cabane, je peux bien venir ici comme il me plaît, continua-t-elle avec fierté
— Comment ça ? firent Yolan et Jazz en chœur, avec curiosité.
Koda s’approcha du rocher sur lequel était assis Yolan et tendit son bras vers lui. Quand elle fut à moins d’une dizaine de centimètres de ce dernier et qu’elle s’agenouilla, le garçon aux cheveux violets eut un mouvement de panique.
— Q... qu’est-ce que tu fais ?
— Tu pourrais te lever juste une minute ou deux ?
Yolan obéit sans rien dire, sous le regard surpris de Jazz. Koda souleva la roche et vit toutes les pages des journaux qu’elle gardait, petite, comme elle s’y attendait.
— Ils y sont tous ! s’exclama l’adolescente qui se leva vers sa trouvaille et la prit dans ses bras.
— Des articles sur la Royal Academy ? s’étonna Yolan qui s’était penché au-dessus des nombreuses pages.
— Oh, tu connais l’Académie ? C’est mon rêve d’y entrer !
— Eurk, ta niaiserie va me faire vomir, fit Rob en revenant de sa pause cigarette.
Koda rougit de honte et baissa instantanément le regard.
— Retourne dehors, Rob, intima Yolan
— Ouais ! On s’attaque pas aux rêves des autres et encore moins à celui de mon amie, répondit Jazz du tac au tac.
— Alors ça y est, elle est l’une des nôtres maintenant ?
Yolan se redressa et prit Rob par le bras pour l’emmener à l’extérieur. La jeune fille se retrouva seule avec le garçon aux cheveux orange.
— Je pense que je devrais y aller, je ne voudrais pas que vous vous disputiez à cause de moi…
— Ne t’en fais pas pour ça, Rob a toujours été grincheux, et encore plus que le chef, t’imagines !
— Le… chef ?
— Oui, Yolan ! Il a pas l’air féroce mais c’est le meilleur d’entre nous. Faut dire, rien ne l’arrêtera pour accomplir son rêve !
— Il a un rêve lui aussi ? Trop cool !
— Oui celui de remporter le tournoi du Colisée ! Tous les quatre ans, les meilleurs épéistes s’affrontent dans le Colisée de Royal Town et les gagnants remportent un titre de noblesse et le premier prix !
Koda eut l’impression d’avoir des étoiles dans les yeux tant elle n’en revenait pas. Les termes « tournoi », « Royal Town », et « épéiste » la laissaient admirative.
— C’est pour ça que la première fois que j’ai vu Yolan, il aiguisait une épée… se dit-elle. Je ne savais pas qu’une telle activité aurait pu exister !
— Je suis plutôt doué moi-même eh eh, se vanta-t-il.
— Est-ce que tu penses que tu pourrais me montrer quelques mouvements, demanda Koda timidement.
— Bien sûr, on peut s’y mettre tout de suite si tu veux ! Par contre, on essayera de ne pas nous faire repérer par Rob, il a un avis assez tranché en ce qui concerne les femmes et les épées…
L’adolescente acquiesça mais éprouva un étrange sentiment de dégoût depuis qu’elle avait rencontré Rob. Elle se sentait rabaissée à ses côtés par le simple fait d’être née femme. C’était la première fois qu’elle ressentait une telle injustice. Elle observa le ciel et se rendit compte que le soleil se trouvait presque au-dessus de sa tête.
— Mince ! Il faut que je retourne planter les artichauts ! Je reviendrai sûrement plus tard dans la journée, je suis ravie de t’avoir rencontré en tout cas, lui lança-t-elle en courant en direction de chez elle.
— Pareil pour moi, et merci pour la brioche ! cria Jazz assez fort pour que Koda puisse l’entendre dans sa course frénétique.
Bien que paniquée par le retard qu’elle avait pris dans ses plantations, elle était heureuse de s’être fait de nouveaux amis.
✥✥✥
Une fois de retour dans le potager, elle rattrapa ses deux heures de retard en plantant les artichauts et les radis sans prendre aucune pause. Cependant, ses parents arrivèrent avant même qu’elle n’ait pu prendre les graines d’amaryllis dans sa main.
— Je suis rentrée ma puce ! Viens vite, je vais nous préparer un bon plat revigorant !
— Je suis désolée maman, je n’ai pas pu planter tes amaryllis…
— Ce n’est pas un problème, on le fera cette après-midi, on ira plus vite à deux de toute manière, lui sourit-elle.
Pendant le déjeuner, sa mère lui expliqua qu’elle avait dû laisser Parod à la clinique mais qu’elle irait le chercher après avoir planté les fameuses fleurs. Après avoir englouti son plat de poisson frit accompagné d’une salade du potager, les deux femmes se rendirent dans le champ de fleurs. Elles prirent une bonne heure pour finir leur tâche, puis la mère de Koda laissa sa fille une nouvelle fois pour retourner à Bruise City, là où se situait la clinique médicale.
Cela arrivait au bon moment, Koda voulant absolument retrouver son nouvel ami aux cheveux orange.
✥✥✥
— Et là, tu t’avances le dos droit en canalisant ta force sur ta lame, puis BAM, coup d’estoc !
Jazz frappa le tronc d’arbre ce qui l’entailla verticalement. Koda fut impressionnée. Ils s’étaient retrouvés un peu plus loin dans la forêt, là où un grand espace s’offrait à eux, caché par les nombreux buissons et feuilles. Seul le chant des oiseaux se faisait entendre.
— À moi, à moi !
Son ami lui prêta son épée, puis elle se mit face à un autre arbre. Seulement, au moment de donner le coup comme Jazz l’avait fait auparavant, elle ne réussit même pas à planter la lame dans le bois et le pommeau lui rentra dans le ventre ce qui lui coupa le souffle. Elle tomba au sol, se prit le ventre dans les bras et se tordit de douleur.
— Koda ! Est-ce que ça va ? s’inquiéta Jazz.
La jeune fille leva son pouce en direction de son ami, et se releva cinq minutes plus tard. Elle se remit face à l’arbre qui l’avait battue à plate couture, et voulut attaquer de nouveau, cette fois-ci avec énervement.
— La plante de tes pieds n’est pas parfaitement perpendiculaire à ton dos et ta poignée n’est pas assez ferme, fit une voix qu’elle reconnut.
Ils se retournèrent et virent Yolan adossé contre un tronc, son épée dans le dos. Ce dernier écarta quelques branches feuillues de son visage et se rapprocha des deux autres. Jazz trembla de tout son corps et se cacha les yeux de peur que son chef ne fasse de mal à son amie qui n’avait pas obtenu son autorisation pour pratiquer à sa place. Yolan se plaça aux côtés de Koda et déplaça correctement ses jambes à l’aide de son pied et passa un bras autour de sa taille pour renforcer sa prise autour de la poignée de l’épée. L’adolescente sentit le feu lui monter aux joues en sentant le corps de Yolan collé au sien. Ils donnèrent le coup ensemble d’une synchronisation inégalée et l’arbre tomba au sol. Elle cria de surprise à cause du vacarme provoqué par la chute de l’arbre et Yolan eut simplement un sourire en coin. Jazz cria d’admiration et alla taper dans les mains de Koda pour la féliciter.
— Mais je crois bien que c’est Yolan qui a tout fait… Tu es vraiment exceptionnel ! le complimenta-t-elle.
Quand elle se retourna pour lui faire face, Yolan avait déjà disparu.
— Bah, où il est passé ? demanda Koda.
Le garçon aux cheveux orange mit ses mains en visière mais ne réussit pas à le retrouver. Yolan s’était éclipsé derrière un arbre, toujours un sourire en coin suite aux compliments de la jeune adolescente.
Après une heure d’entraînement intense, Koda remercia Jazz et lui demanda de remercier Yolan de sa part. Elle accompagna le garçon de son âge à la cabane afin d’éviter qu’il ne se perde, puis elle repartit un peu déçue de ne pas avoir pu faire tomber un arbre à elle seule, mais Koda était déterminée à revenir s’entraîner jusqu’à y parvenir.
✥✥✥
La lune prit la place du soleil, haut dans le ciel. Sa lueur éclatante éclairait l’obscurité des sous-bois. En plein milieu de la forêt, les trois amis s’étaient mis autour d’un feu de camp, faisant griller des poissons qu’ils venaient de pêcher.
— Alors, ce verdict ? demanda Rob.
— Elle ne me laisse pas indifférent, c’est sûr, répondit Yolan.
— Ah la la, les femmes et les épées ne font pas bon ménage, je vous l’ai dit…
Jazz ouvrit la bouche de surprise et eut un regard choqué.
— Comment t’es au courant ? demanda Jazz.
— Il nous avait suivis, pouffa Yolan. Tu ne l’avais pas remarqué ?
Jazz secoua la tête négativement.
— Elle ne vaut rien, les arbres étaient à peine fissurés, renchérit Rob. Rien de très impressionnant.
— Au contraire. Tu n’as même pas pris le temps d’observer l’arrière des arbres. Ils étaient tous détruits. C’est bien pour ça que je l’ai aidée. Cette gamine a du potentiel, trancha Yolan, une étincelle d’émerveillement dans les yeux.
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