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Couverture du roman La passagère du side-car

La passagère du side-car

Sur les terres d'Afrique, Camille voit son existence basculer lors d'un accident de route. Enlevée et séquestrée, elle sombre dans un délire où rôde une ombre mystérieuse. Cette captivité forcée devient le miroir de ses propres prisons intérieures, entre fantasmes et terreurs profondes. Confrontée à cette présence obsédante, elle doit lutter pour son équilibre psychique. Sa fuite marquera le début d'une renaissance, transformant ce traumatisme en une quête de liberté absolue.
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Chapitre 2

1

Au seuil de l’éveil, dans ce moment cotonneux où la lisière entre le temps et l’espace n’est pas encore définie, les couches profondes de l’inconscient enfoui, surgissent, éphémères, volatiles, qui ne se laissent pas aisément capturer. Les deuils obscurs, latents, inavoués, secrets, jaillissent comme des fontaines. Des masques, une multitude de masques, ils m’encerclent, m’étouffent, je veux les éloigner, des rideaux de mousseline blanche dansent, m’enveloppent, m’isolent, je les écarte.

Sur un cri, je m’éveille, frissonnante, dans la pénombre d’une cellule, repliée dans un coin, avec des rais de lumière qui dansent sur le sol. Silence oppressant, surface froide, odeur indéfinissable de renfermé, gorge sèche. Il fait sombre. Je n’arrive pas à accommoder, tout est flou. Mon corps se rappelle à moi, sens après sens, je peine à lever la main pour toucher mon visage. Des mots résonnent dans ma tête : « je ne veux plus entendre parler de toi, je veux te rayer de ma vie ». Il aurait… Ce n’est pas possible, je ne peux y croire. Et pourtant… dans le passé… l’inacceptable s’est déjà produit. Chasser cette pensée.

Je réussis à redresser le buste et enserre mes genoux avec force, mes jointures blanchissent sous l’effort, je tremble. Terrifiée, je prends conscience d’être prisonnière de quatre murs dans un lieu inconnu. Je suis reléguée, renvoyée, chassée du jeu de la vie. Je n’existe plus.

Une araignée, dans un coin, tisse sa toile. Compassion et gratitude m’envahissent pour cet arthropode qui me tient compagnie. Comment peut-elle survivre ? Il n’y a rien qu’un sol nu, des murs nus. Mon regard est aspiré par un mince rayon de lumière, je plisse les yeux… Là-haut, une ouverture avec des barreaux. Un jour ou l’autre, un moucheron viendra s’égarer près de la toile pour récompenser l’arachnide de sa patience et la régaler d’un festin de plusieurs jours.

L’araignée grossit, devient toute velue, elle est énorme, se rapproche, les poils de ses pattes dressés comme des lances, les chélicères en attaque, je suis le moucheron qu’elle guette. Ses yeux rouges malveillants, fendus d’une barre noire me fixent, m’hypnotisent, je suis prise dans ses filets, plus je me débats plus la toile se resserre. Ma répugnance infantile pour les aranéides se mue en terreur. Tétanisée, je pousse un cri d’effroi, maman n’est plus là pour faire barrière, je sens déjà son estomac se coller à moi telle une ventouse, elle va m’aspirer de l’intérieur, me vider de tous mes organes et me laisser exsangue, enveloppe vide sur la terre battue. Je replie mes jambes en défense contre moi pour la repousser de toutes mes forces, je m’attends à ce qu’elle gravisse mes chaussures mais elle recule lentement, sans me quitter des yeux, puis grimpe sur le mur, rétrécit, devient un point filant et disparaît dans une fissure invisible. Plus rien.

Va-t-elle revenir et me surprendre dans mon sommeil ?

Où suis-je ? Qui m’a enfermée ?

2

Me voilà plongée dans l’attente. De qui ? De quoi ?L’attente, c’est déjà terrible en soi : l’attente d’un regard, d’un sourire, d’un mot gentil, d’une lettre, d’un message, d’une voix. L’horrible attente, la terrible, l’affreuse, la cruelle, l’effrayante, l’hideuse, épouvantail sinistre. C’est ma vie. L’attente, toujours l’attente. Aujourd’hui, elle est sans visage, informe, indicible.

Que me réserve cet exil ?

Je me revois petite, toute petite, entourée de masques. J’ouvrais tout grand les yeux mais ne voyais rien que des trous sombres. Ces masques blancs penchés sur mon berceau qui me protégeaient étaient autant de boucliers qui me renforçaient dans mon isolementJ’entendais des voix assourdies, voulais tendre mes bras vers elles, sentir la chaleur de leur souffle, mais ne pouvais les atteindre. Impuissante, j’attendais et jouais avec la danse des tulles blancs dans la lumière qui éclaboussait mon lit

Ici, il n’y a que du gris. Peut-être pourrais-je jouer avec les rais de clarté qui se sont égarés jusqu’à moi ? Je ferme les yeux, sens la lumière à travers mes paupières closes, respire profondément, régresse, laisse les sensations me pénétrer. Je suis bien au chaud dans un cocon douillet et soudain me voilà propulsée dans un boyau obscur, cerclé de rouge, je ressens la peur panique de ma mère.

J’ai failli repartir parmi les ombres et tout autour de moi le silence s’est densifié. J’ai appris à vivre avec ce silence, ce manque de tendresse, ce manque de mots, de chaleur, de peau, ce manque de tout. Je me suis fermée, murée, comme aujourd’hui.

Est-ce cela que je suis en train de revivre ?

3

Je presse ma joue sur le mur, juste là où passe la lumière, une imperceptible chaleur s’en dégage, celle de la peau de ma nourricecontre mon corps d’enfant. Portée dans le dos de ma Nénène, à la mode africaine, les chants vibrent tout le long de mon dos, je ferme les yeux, heureuse. Mes petits pieds ballottent à la cadence des reins qui se courbent et se redressent. Des couleurs vives m’assaillent, des bleus, des jaunes, des ocres. Le bruit de l’eau qui court s’imprègne dans tout mon corps et me fait vibrer de plaisir. Je suçote mon doigt, me délecte.

Soudain, le contact d’un métal froid. Je détourne la tête, une voix me gronde. Qu’on me laisse en paix, je n’ai pas faim, il me suffit de boire la vie. Je pleure et bientôt me retrouve seule avec mon chagrin si lourd. Cela recommence, indéfiniment.

Portion de souvenirs coupés, tronqués.

Une voix douce me parle, un regard aimant me couve, la nourriture glisse cuillère après cuillère, j’avale docilement. Le goût sur ma langue, c’est doux, rafraîchissant, réconfortant comme Bilou, mon nouvel ami, un ours brun qui me console, partage mes joies et mes peines profondes. Je le serre fortement contre moi, caresse sa fourrure, sens son velouté sous ma main. Tante Clara me murmure des mots tendres tout contre mon oreille, joue avec mes menottes, me chatouille le ventre, et soudain, me soulève dans les airs… J’ai l’impression de voler.

Avec tante Clara, j’existe. Je me noie dans cette volupté.

4

Juste à cet instant, alors que je retrouve la sensation moelleuse de la toison de Bilou sous mes doigts et la quiétude de la voix chuchotée de tante Clara, apparaît de nulle part un minuscule mulot qui me fixe de ses yeux noirs. Stupéfaite, je regarde ce tout petit être. J’imagine le toucher soyeux de son poil, puis en un éclair la vision disparaît. Que se passe-t-il ? Quel est donc cet endroit où les choses apparaissent et disparaissent ? Tout paraît si étrangeJe voudrais me redresser, mes membres engourdis et tremblants ne répondent pas, je réussis péniblement à m’appuyer au mur

Où donc a disparu ce mulot ? L’image du « Kiki » de mon enfance surgit dans mon cerveau embrumé et se superpose au mulot de la cellule. Je l’avais trouvé dans la cour de notre maison de campagne, je revois son corps tout petit pour une queue démesurée. Je l’avais mis dans une boîte et l’abreuvais de lait chaque jour. Un matin, je l’ai retrouvé couché sur le dos, tout raide, le ventre rond et distendu, sa longue queue toute droite. Je m’étais sentie coupable. Maman m’avait dit de ne pas trop le nourrirKiki est mort d’avoir trop mangé

Moi aussi je meurs d’indigestion, de l’indigestion de ma vie.

Est-ce pour cela que ce mulot réapparaît dans mon délire ?

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