Suivre
Chapitres
Partager
Couverture du roman La passagère du side-car

La passagère du side-car

Sur les terres d'Afrique, Camille voit son existence basculer lors d'un accident de route. Enlevée et séquestrée, elle sombre dans un délire où rôde une ombre mystérieuse. Cette captivité forcée devient le miroir de ses propres prisons intérieures, entre fantasmes et terreurs profondes. Confrontée à cette présence obsédante, elle doit lutter pour son équilibre psychique. Sa fuite marquera le début d'une renaissance, transformant ce traumatisme en une quête de liberté absolue.
Chapitres
Partager

Chapitre 3

5

Je ferme les poings et tape sur ce mur dur qui me refuse la vie. Mes jointures saignent. J’appelle désespérément. Mes genoux plient, je glisse, me retrouve à terre. Qui peut m’entendre ? Ma voix revient en écho entre les murs, puis c’est le silence qui retombe comme un grand voile. Je fournis un effort désespéré pour retrouver ma raison et considérer ma situation. Que s’est-il passé ? Je suis prisonnière dans ce réduit. Pourquoi ? On ne séquestre pas quelqu’un sans mobile. Une rançon ? Un trafic sexuel ou d’organes ? Ma tête bourdonne d’interrogations. Tout cela paraît absurde, je ne suis pas assez riche ni suffisamment jeune.

Si mon geôlier apparaît, je dois rester calme et le faire parler. Il est mon seul lien avec l’extérieur, il faut que je sache où je suis. J’avais rendez-vous avec une cliente, elle va m’attendre, je lui avais promis de lui présenter des tissus pour sa chambre et de trouver ce vieux tandem pour son jardin. Comment la prévenir ? Comment va-t-elle faire sans mon aide ? C’était urgent, tout devait être prêt pour sa soirée d’inauguration de vendredi. Mais que puis-je faire ? Je ne sais même pas quel jour nous sommes. Comme un animal blessé, je lèche le sang qui coule de mes articulations meurtries. Pourquoi je ne me souviens de rien ? Ce trou noir, c’est terrifiant ! C’est un peu comme lorsque je prends des somnifères, je me réveille totalement hébétée et j’ai du mal à reprendre pied avec la réalité, mon esprit vacille et se perd.

Je transpire, mes dents s’entrechoquent sans pouvoir s’arrêter, la peur m’étreint. Surtout ne pas donner prise à la panique quime laboure les côtes, me ronge de l’intérieurMon corps est une tanière secouée par une tempête invisible qui souffle le chaud et le froid, il abrite un dragon, mon dragon intérieur, je tremble sous ses assauts. Sa gueule de feu est plantée dans un désert glacé, ses écailles se déploient, il va m’engloutir ! Je hurle. Un cri primal, libératoire, qui vient du plus profond de mon être, déchire le silence, m’assourdit. Qui a crié ? La bête que j’abrite ? Comment ne pas l’entendre ? Ne pas basculer dans la démence, m’accrocher aux branches de mes souvenirs.

6

Quand j’étais petite, j’habitais en Afrique, sur une grande île. Mon espace se limitait à la maison basse de terre ocre aux volets bleu vif, à la fontaine de céramique dans la cour carrée, au bananier protecteur, aux bougainvilliers roses et jaunes entrelacés et à la barrière verte devant la sente qui dégringolait de la colline du palais de la reine. Derrière la maison, il y avait ce ruisseau qui chantait nuit et jour sur les pierres plates, de petits oiseaux venaient s’y abreuver et piailler à qui mieux mieux. Il y avait aussi une grosse corneille qui régulièrement survolait la maison, se perchait sur les arbres alentour et n’arrêtait pas de croasser. C’était un vrai concert avec les poules et le coq du voisin. J’aimais les entendre vivre, c’était mon petit monde.

Timothée, lui, avait un lapin qui courait partout dans la maison, ses pattes menues résonnaient curieusement sur le carrelage. Je l’aimais bien, mais n’arrivais pas à le suivre. D’une grande vivacité, il détalait le long des carreaux à toute vitesse. Quand personne ne nous regardait, Timothée l’attrapait prestement, je pouvais m’approcher, portais sa fourrure tressaillante contre ma bouche et l’embrassais pour le rassurer. Je sentais cette vie palpiter sous mes caresses, j’adorais, je devenais lapine à mon tour.

Timothée, c’est mon frère, c’est un grand. Je ne le vois pas souvent. Il est aussi blond que je suis brune, tout bouclé alors que mon cheveu est raide. C’est un garçon silencieux qui lit beaucoup, souvent plongé dans ses collections d’images. Moi, je suis tout le contraire, « un tronc de l’air » dit maman, j’ai besoin de bouger tout le temps, je trouve fatigant de rester immobile. De temps à autre, je lui fonçais dessus, voulais rouler avec lui par terre, le chatouiller, rire de contentement, mais lui se tenait à distance. Même quand je le frappais de mes poings pour qu’il réagisse, il me regardait, imperturbable, il attendait que ça s’arrête. J’ai cessé de l’ennuyer, je me suis mise à jouer toute seule dans mon coin et lui dans le sien, à ses jeux à lui. J’ai appris à réfréner mes élans. Je le regardais, envieuse, mais feignais l’indifférence.

J’ai réussi peu à peu à afficher le visage impassible, sans émotion, d’une petite fille sage aux nattes brunes serrées, bien en harmonie avec les règles sociales qu’on m’inculquait inlassablement, chaque jour. J’ai muselé mon soleil intérieur.

Rentrer dans un moule neutre et m’y fondre.

7

Mes parents s’absentaient souvent et parfois m’emmenaient avec eux quand personne ne pouvait me garder ou que Nénène allait dans sa famille. Timothée, lui, partait voir Paul, son ami, un autre grand. C’est ce qui est arrivé ce jour-là. Je m’en souviens dans les moindres détails. Une immense peur m’avait saisie, une peur panique, comme aujourd’hui.

Nous étions partis tôt en Jeep. Pendant tout le trajet, ils avaient parlé entre eux, m’ignorant totalement, comme d’habitude ; il faut dire que maman n’était pas contente car une fois de plus je n’avais pas voulu manger et l’avais retardée en courant chercher Bilou que j’avais oublié sur le divan. Maintenant, je suis assise sagement, toute droite sur le siège arrière, les genoux serrés. Mes nattes brunes tressautent au rythme des cahots de la piste. La voiture s’arrête, ils sortent chacun de leur côté, fusil à l’épaule, et claquent les portières. Ce bruit sec et les pas qui s’éloignent résonnent encore dans ma tête. Papa et maman me disent de ne pas bouger : « Sois sage, on revient ».

Me voilà, seule, silhouette indécise dans l’ombre de la voiture. La Jeep est immobile sous le soleil, le feuillage du baobab est trop haut pour me mettre à l’abri des rayons qui filtrent et tapent sur la tôle. Je sens l’air vibrer d’odeurs que je connais bien, quelque chose de moite, de doux et d’âcre en même temps, c’est comme lorsque je blottis mon visage dans la fourrure de Bilou.

Je glisse subrepticement du milieu du siège vers la fenêtre, gonfle le ventre, aspire la chaleur, la retiens en moi, ferme les yeux. Des bruissements me parviennent, des frôlements, comme des murmures étouffés ; toute une vie est là, toute proche, qui anime cette immensité dans laquelle je me sens perdue, abandonnée. Je panique, mon cœur bat très fort dans ma poitrine, la chaleur est devenue insupportable. Où sont-ils ? Des feulements, une branche qui craque et l’envol subi des canards sauvages. Un félin a dû s’approcher de la mare. Là–bas. Où se trouvent papa et maman ? En plissant les yeux, il me semble entendre des voix, au loin, très loin.

J’appelle : « Maman ! Papa ! »

Ma main s’alourdit sur la poignée de la portière, un grincement léger, je glisse à terre. Inconsciente du danger qui guette, j’avance. Toute la vie sauvage bourdonne autour de moi, je me sens observée par mille paires d’yeux. Je me ferme et m’interdis de regarder à droite ou à gauche. Je tente de résister mais malgré moi, lève mon regard. Le soleil m’éblouit, mes paupières battent en retraite, deux grands yeux de velours noir s’imposent, s’abaissent sur moi. Je m’immobilise, aspirée par le mystère de ce regard. Le long cou et le visage tacheté remontent vers le ciel.

J’étouffe un sanglot, me remets en marche à petits pas précipités, toute rigide, tête baissée, sur mes sandales rouges. Je me concentre sur les voix lointaines qui, soudain, au détour d’un buisson, deviennent pleinement audibles. Les voilà, enfin ! Je me mets à courir et stoppe net. Maman a sa main en visière et papa est penché. Surtout ne pas me faire remarquer, je vais me faire gronder. Ne plus faire un mouvement, ni de bruit, repartir discrètement, maintenant que je suis rassurée. J’amorce un demi-tour, la voix furieuse de ma mère retentit dans mon dos : « Elle n’en fera jamais d’autres. Sortir de la voiture, il faut vraiment être complètement inconsciente ! Dépêche-toi de retourner à la Jeep. » Elle tire sur les canards sauvages. Pan ! Pan !, crache la carabine

Mes pas pressés me portent vers la Jeep, vite, vite. Avec des hoquets contenus, je ravale mes larmes.

Quand ils reviennent, je garde les yeux fermés. Ils parlent fort, je serre encore plus fort mes paupières closes. Ils montent, les sièges grincent sous leur poids, les deux portières claquent simultanément. Les yeux de mon père : un éclat vert, bref, qui s’évanouit aussitôt.

Retrouver la fourrure de Bilou et serrer son petit corps contre moi.

Toute ma vie est contenue dans ces premiers instants. Pas un mot, pas un regard, c’est comme si je n’existais pas.

Aujourd’hui, je n’existe toujours pas et les silhouettes familières ne sont plus. Aujourd’hui, je suis toujours dans l’attente. J’attends qu’il vienne à moi, se penche avec sollicitude.Pourquoi es-tu parti si loin ? Reviens. Petite renarde assise sur son derrière, oreilles dressées à l’affût du bruit d’un pas, j’attends. J’entends le bruissement des feuilles, je sens l’odeur de l’herbe coupée, son odeur, la douceur de son souffle. Caresse-moi, ébouriffe ma tignasse, danse avec moi, je t’attends. Ne me laisse pas seule sur ma chaise, prends-moi dans tes bras. Ce quadrille, il est pour nous, tends-moi la main !

Continuez à regarder !
L'histoire devient intense ! Passez sur l'application pour continuer la lecture
Débloquer tous les épisodes
Ouvrir le site officiel

Vous aimerez aussi

Couverture du roman Chaïm, une itinérance
8.6
Plongé dans les tourments tragiques du début du XXe siècle, ce récit suit l'épopée de Chaïm. Jeune Juif polonais, il fuit la violence des pogroms et l'austérité de son milieu religieux pour chercher refuge en France, terre d'espoir et de liberté. Poussé par ses idéaux, il poursuit son combat en s'engageant dans les brigades internationales. Son voyage le mène alors sur les fronts d'Espagne, où il lutte avec ferveur pour défendre ses convictions profondes.
Couverture du roman French touch
9.5
Paris, 2001. L'assassinat d'un célèbre DJ et de sa compagne devant l'Empire, club prisé de l'élite mondiale, secoue la capitale. La commissaire Clémentine Roussel, dont la sœur est l'une des victimes, infiltre l'enquête. Entre hédonisme techno et souvenirs douloureux, elle débusque des trafics complexes. Ses découvertes révèlent alors le financement occulte d'une cellule terroriste inconnue, menaçant l'équilibre occidental au cœur de l'effervescence de la nouvelle économie.
Couverture du roman Fuis moi
7.9
À la tête des Ragazza, une organisation criminelle exclusivement féminine, Enza impose sa loi dans l'ombre. Alors que des rivalités sanglantes éclatent, la chef de clan doit faire face à son propre destin. Pourquoi cette femme n'éprouve-t-elle plus aucun remords ni la moindre peur en tuant ? Entre action et secrets, découvrez le parcours d'une dirigeante au sang-froid glacial, devenue un monstre sans cœur dans un monde de mafia impitoyable.
Couverture du roman La légende du magicien inné
8.5
Autrefois liés par une amitié indéfectible, Ricky et Nate Nan étaient les prodiges admirés de leur clan. Mais cette fraternité vole en éclats quand Nate trahit son compagnon d'enfance. Déchu de son rang de jeune maître et désormais méprisé par les siens, Ricky est considéré comme un incapable. Face à cette cruelle injustice, il jure à son père de prendre sa revanche. Sa quête est claire : punir le futur successeur du clan et reconquérir l'honneur et l'héritage qu'on lui a volés.
Couverture du roman L'ombre des corbeaux
8.1
Alina, mère de trois enfants, vit sous le joug de la cruelle Morgane après avoir fui une secte familiale. Enceinte d'Evan, elle s'évade avec l'aide de Gabriel, un routier solitaire au passé sombre. Durant leur cavale périlleuse, une confiance fragile s'installe entre la jeune femme et son protecteur. Face aux menaces qui rôdent, Alina doit surmonter ses traumatismes pour protéger sa famille. Entre passion et rédemption, elle découvre enfin l'espoir d'un amour véritable.
Couverture du roman Ma liaison avec l'Alpha
8.4
Léa, orpheline depuis ses treize ans, a été élevée par son tuteur charismatique, Gabriel, un homme au succès fulgurant et à la réputation d'alpha dans le monde des affaires. À l'approche de son dix-huitième anniversaire, Léa surprend une scène troublante : Gabriel s'enlace avec une assistante au regard mystérieux dans le bureau privé où elle a toujours cru que la confiance régnait. Ce moment inattendu éveille en elle une tempête de sentiments : admiration, colère, et une fascination brûlante pour cet homme qui a toujours été son protecteur. Déterminée à renverser la situation, Léa concocte un plan audacieux pour séduire Gabriel. Mais alors qu'elle s'approche de lui avec une confiance nouvelle, le tuteur se débat entre ses responsabilités et un désir qu'il croyait réprimé. Que cache vraiment Gabriel derrière son allure d'homme sûr de lui ? Peut-il résister à l'attraction grandissante pour cette jeune femme qui n'est plus l'enfant qu'il a élevée ? Les événements prennent une tournure dramatique lorsque Léa découvre un secret choquant sur le passé de Gabriel – un secret qui pourrait tout détruire entre eux. Sera-t-elle capable de gérer les conséquences de ce qu'elle a découvert ? Leur relation est-elle condamnée à être un jeu dangereux, ou peut-elle se transformer en quelque chose d'encore plus profond ? Alors que les tensions montent et que les passions s'enflamment, Léa doit faire face à des choix déchirants : sacrifier son cœur pour protéger celui qu'elle aime ou plonger tête la première dans cette romance interdite, peu importe le risque ?