
La passagère du side-car
Chapitre 3
5
Je ferme les poings et tape sur ce mur dur qui me refuse la vie. Mes jointures saignent. J’appelle désespérément. Mes genoux plient, je glisse, me retrouve à terre. Qui peut m’entendre ? Ma voix revient en écho entre les murs, puis c’est le silence qui retombe comme un grand voile. Je fournis un effort désespéré pour retrouver ma raison et considérer ma situation. Que s’est-il passé ? Je suis prisonnière dans ce réduit. Pourquoi ? On ne séquestre pas quelqu’un sans mobile. Une rançon ? Un trafic sexuel ou d’organes ? Ma tête bourdonne d’interrogations. Tout cela paraît absurde, je ne suis pas assez riche ni suffisamment jeune.
Si mon geôlier apparaît, je dois rester calme et le faire parler. Il est mon seul lien avec l’extérieur, il faut que je sache où je suis. J’avais rendez-vous avec une cliente, elle va m’attendre, je lui avais promis de lui présenter des tissus pour sa chambre et de trouver ce vieux tandem pour son jardin. Comment la prévenir ? Comment va-t-elle faire sans mon aide ? C’était urgent, tout devait être prêt pour sa soirée d’inauguration de vendredi. Mais que puis-je faire ? Je ne sais même pas quel jour nous sommes. Comme un animal blessé, je lèche le sang qui coule de mes articulations meurtries. Pourquoi je ne me souviens de rien ? Ce trou noir, c’est terrifiant ! C’est un peu comme lorsque je prends des somnifères, je me réveille totalement hébétée et j’ai du mal à reprendre pied avec la réalité, mon esprit vacille et se perd.
Je transpire, mes dents s’entrechoquent sans pouvoir s’arrêter, la peur m’étreint. Surtout ne pas donner prise à la panique quime laboure les côtes, me ronge de l’intérieurMon corps est une tanière secouée par une tempête invisible qui souffle le chaud et le froid, il abrite un dragon, mon dragon intérieur, je tremble sous ses assauts. Sa gueule de feu est plantée dans un désert glacé, ses écailles se déploient, il va m’engloutir ! Je hurle. Un cri primal, libératoire, qui vient du plus profond de mon être, déchire le silence, m’assourdit. Qui a crié ? La bête que j’abrite ? Comment ne pas l’entendre ? Ne pas basculer dans la démence, m’accrocher aux branches de mes souvenirs.
6
Quand j’étais petite, j’habitais en Afrique, sur une grande île. Mon espace se limitait à la maison basse de terre ocre aux volets bleu vif, à la fontaine de céramique dans la cour carrée, au bananier protecteur, aux bougainvilliers roses et jaunes entrelacés et à la barrière verte devant la sente qui dégringolait de la colline du palais de la reine. Derrière la maison, il y avait ce ruisseau qui chantait nuit et jour sur les pierres plates, de petits oiseaux venaient s’y abreuver et piailler à qui mieux mieux. Il y avait aussi une grosse corneille qui régulièrement survolait la maison, se perchait sur les arbres alentour et n’arrêtait pas de croasser. C’était un vrai concert avec les poules et le coq du voisin. J’aimais les entendre vivre, c’était mon petit monde.
Timothée, lui, avait un lapin qui courait partout dans la maison, ses pattes menues résonnaient curieusement sur le carrelage. Je l’aimais bien, mais n’arrivais pas à le suivre. D’une grande vivacité, il détalait le long des carreaux à toute vitesse. Quand personne ne nous regardait, Timothée l’attrapait prestement, je pouvais m’approcher, portais sa fourrure tressaillante contre ma bouche et l’embrassais pour le rassurer. Je sentais cette vie palpiter sous mes caresses, j’adorais, je devenais lapine à mon tour.
Timothée, c’est mon frère, c’est un grand. Je ne le vois pas souvent. Il est aussi blond que je suis brune, tout bouclé alors que mon cheveu est raide. C’est un garçon silencieux qui lit beaucoup, souvent plongé dans ses collections d’images. Moi, je suis tout le contraire, « un tronc de l’air » dit maman, j’ai besoin de bouger tout le temps, je trouve fatigant de rester immobile. De temps à autre, je lui fonçais dessus, voulais rouler avec lui par terre, le chatouiller, rire de contentement, mais lui se tenait à distance. Même quand je le frappais de mes poings pour qu’il réagisse, il me regardait, imperturbable, il attendait que ça s’arrête. J’ai cessé de l’ennuyer, je me suis mise à jouer toute seule dans mon coin et lui dans le sien, à ses jeux à lui. J’ai appris à réfréner mes élans. Je le regardais, envieuse, mais feignais l’indifférence.
J’ai réussi peu à peu à afficher le visage impassible, sans émotion, d’une petite fille sage aux nattes brunes serrées, bien en harmonie avec les règles sociales qu’on m’inculquait inlassablement, chaque jour. J’ai muselé mon soleil intérieur.
Rentrer dans un moule neutre et m’y fondre.
7
Mes parents s’absentaient souvent et parfois m’emmenaient avec eux quand personne ne pouvait me garder ou que Nénène allait dans sa famille. Timothée, lui, partait voir Paul, son ami, un autre grand. C’est ce qui est arrivé ce jour-là. Je m’en souviens dans les moindres détails. Une immense peur m’avait saisie, une peur panique, comme aujourd’hui.
Nous étions partis tôt en Jeep. Pendant tout le trajet, ils avaient parlé entre eux, m’ignorant totalement, comme d’habitude ; il faut dire que maman n’était pas contente car une fois de plus je n’avais pas voulu manger et l’avais retardée en courant chercher Bilou que j’avais oublié sur le divan. Maintenant, je suis assise sagement, toute droite sur le siège arrière, les genoux serrés. Mes nattes brunes tressautent au rythme des cahots de la piste. La voiture s’arrête, ils sortent chacun de leur côté, fusil à l’épaule, et claquent les portières. Ce bruit sec et les pas qui s’éloignent résonnent encore dans ma tête. Papa et maman me disent de ne pas bouger : « Sois sage, on revient ».
Me voilà, seule, silhouette indécise dans l’ombre de la voiture. La Jeep est immobile sous le soleil, le feuillage du baobab est trop haut pour me mettre à l’abri des rayons qui filtrent et tapent sur la tôle. Je sens l’air vibrer d’odeurs que je connais bien, quelque chose de moite, de doux et d’âcre en même temps, c’est comme lorsque je blottis mon visage dans la fourrure de Bilou.
Je glisse subrepticement du milieu du siège vers la fenêtre, gonfle le ventre, aspire la chaleur, la retiens en moi, ferme les yeux. Des bruissements me parviennent, des frôlements, comme des murmures étouffés ; toute une vie est là, toute proche, qui anime cette immensité dans laquelle je me sens perdue, abandonnée. Je panique, mon cœur bat très fort dans ma poitrine, la chaleur est devenue insupportable. Où sont-ils ? Des feulements, une branche qui craque et l’envol subi des canards sauvages. Un félin a dû s’approcher de la mare. Là–bas. Où se trouvent papa et maman ? En plissant les yeux, il me semble entendre des voix, au loin, très loin.
J’appelle : « Maman ! Papa ! »
Ma main s’alourdit sur la poignée de la portière, un grincement léger, je glisse à terre. Inconsciente du danger qui guette, j’avance. Toute la vie sauvage bourdonne autour de moi, je me sens observée par mille paires d’yeux. Je me ferme et m’interdis de regarder à droite ou à gauche. Je tente de résister mais malgré moi, lève mon regard. Le soleil m’éblouit, mes paupières battent en retraite, deux grands yeux de velours noir s’imposent, s’abaissent sur moi. Je m’immobilise, aspirée par le mystère de ce regard. Le long cou et le visage tacheté remontent vers le ciel.
J’étouffe un sanglot, me remets en marche à petits pas précipités, toute rigide, tête baissée, sur mes sandales rouges. Je me concentre sur les voix lointaines qui, soudain, au détour d’un buisson, deviennent pleinement audibles. Les voilà, enfin ! Je me mets à courir et stoppe net. Maman a sa main en visière et papa est penché. Surtout ne pas me faire remarquer, je vais me faire gronder. Ne plus faire un mouvement, ni de bruit, repartir discrètement, maintenant que je suis rassurée. J’amorce un demi-tour, la voix furieuse de ma mère retentit dans mon dos : « Elle n’en fera jamais d’autres. Sortir de la voiture, il faut vraiment être complètement inconsciente ! Dépêche-toi de retourner à la Jeep. » Elle tire sur les canards sauvages. Pan ! Pan !, crache la carabine
Mes pas pressés me portent vers la Jeep, vite, vite. Avec des hoquets contenus, je ravale mes larmes.
Quand ils reviennent, je garde les yeux fermés. Ils parlent fort, je serre encore plus fort mes paupières closes. Ils montent, les sièges grincent sous leur poids, les deux portières claquent simultanément. Les yeux de mon père : un éclat vert, bref, qui s’évanouit aussitôt.
Retrouver la fourrure de Bilou et serrer son petit corps contre moi.
Toute ma vie est contenue dans ces premiers instants. Pas un mot, pas un regard, c’est comme si je n’existais pas.
Aujourd’hui, je n’existe toujours pas et les silhouettes familières ne sont plus. Aujourd’hui, je suis toujours dans l’attente. J’attends qu’il vienne à moi, se penche avec sollicitude.Pourquoi es-tu parti si loin ? Reviens. Petite renarde assise sur son derrière, oreilles dressées à l’affût du bruit d’un pas, j’attends. J’entends le bruissement des feuilles, je sens l’odeur de l’herbe coupée, son odeur, la douceur de son souffle. Caresse-moi, ébouriffe ma tignasse, danse avec moi, je t’attends. Ne me laisse pas seule sur ma chaise, prends-moi dans tes bras. Ce quadrille, il est pour nous, tends-moi la main !
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