Couverture du roman La fin

La fin

8.0 / 10.0
En juillet 2025, des extraterrestres envahissent la Terre, une planète qu'ils ont déjà colonisée par le passé et dont ils maîtrisent parfaitement l'histoire. Après une période de silence oppressant au sein de leurs monstrueux vaisseaux, les visiteurs diffusent un message mondial : ils sont là pour piller toutes les ressources. Alors que l'humanité tremble face à cette annonce, un petit groupe de scientifiques commence à soupçonner que leurs véritables desseins sont bien plus complexes.

La fin Chapitre 1

1

« Ils sont comment ? »

Amusé, Felt regarde son fils. Les gamins s’interrogent sur plein de choses. Pablo, un peu plus que la moyenne. Et dans la vie des gens du voyage, les occasions ne manquent pas.

« Lesquels ? Il y a des millions d’espèces…

— Bah, ceux qu’on va voir…

— Je m’en doutais, je te taquine. Ils sont petits par rapport à nous, mais leur planète est grande et belle. Ils sont très créatifs et ont fait pas mal de choses en peu de temps. Ils n’existent que depuis sept millions d’années terrestres, tu te rends compte ?

— Heu… Pas trop…

— On existe depuis deux milliards d’années terrestres. Presque trois cents fois plus !

— Ah oui, quand même ! C’est pour ça qu’ils sont bêtes ?

— Qui t’a dit ça ? Des idiots de ta classe ?

— Heu… Oui…

— Dix-mille générations pour arriver à ça ! dit Felt en riant. »

Sa femme Li les rejoint dans le jardin et s’assoit près d’eux. Elle sourit à son mari, compatissante. La curiosité de leur enfant les ravit, même quand ses questions deviennent un goutte-à-goutte agaçant. Aujourd’hui, il a l’air en forme. Devant sa mère, il en rajoute.

« Il paraît qu’ils ont seulement réussi à voyager sur leur satellite, la Lune, et qu’ils en sont très fiers ! C’est pas tordant ça, peut-être ?

— C’est vrai qu’on en a vu des plus évolués, mais nous aussi, nous sommes passés par là ! Et de toute façon, ce n’est pas pour ça qu’on y va… »

2

30 juin 2025

19 h 10

Pour la première fois depuis des semaines, une douceur relative caressait la côte bordelaise. Printemps de fournaise, pire que 2024, qui avait pourtant battu des records. Dans la cour poussiéreuse d’une ferme de Cardelin, deux petits vieux recommençaient à respirer. Finissant de refaire le monde avec une bonne bouteille, ils admiraient l’océan à travers les dernières fumerolles d’un barbecue. Entre deux phrases décousues, ils se laissaient bercer par le ressac des vagues porté par un vent d’ouest providentiel. En débarrassant, Raymonde n’entendait qu’une conversation laborieuse entre son mari et leur cinglé de voisin.

« Je vais me coucher, moi!

— C’est ça mémé, à demain !

— Bonne nuit, Raymonde.

— Bonne nuit, Gaspar! Et va pas me saouler mon homme, encore!

— Oui, bon, allez bonne nuit, dit Raoul. Voilà, la mégère est partie. Alors, ça s’arrose, ou bien ?

— Allez!... En plus demain c’est vendredi, le week-end approche.

— Qu’est-ce qu’on s’en fout, on est en retraite!

— Raison de plus! Allez, verse donc!

— Dis donc… C’est quoi ce truc là-bas ?

— Où ça? Je vois pas.

— Mais là, bordel! Un truc énorme, au loin! »

Gaspar chercha ses lunettes dans les milliers de poches du bleu de travail qu’il ne quittait jamais. Ancien pilote de chasse, il passait son temps à bricoler un vieux biplan. De partout, on le voyait faire l’idiot au-dessus des cultures cernant le bourg. Les villageois redoutaient de voir le fondu d’aviation s’écraser dans un champ, ou sur leur tête. Ils voyaient déjà le vieux partir en torche après un looping de trop, par excès de confiance en sa machine ou en lui-même.

Gaspar trouva ses lunettes et vit ce qui intriguait son ami.

« Ben quoi, c’est un nuage ! Arrête l’alcool, gros ! »

3

19 h 25

Après une pause pipi au bord de la route, Richard regagna sa voiture. À peine installé au volant, son regard fut attiré par un nuage avançant à contresens, compact et en forme d’assiette. Mais pas la petite assiette à dessert. La chose s’étendait sur plusieurs kilomètres. Pourtant pas du genre craintif, Richard pâlit. L’objet qui venait vers lui le couvrirait bientôt. Courant sur la route perdue du désert espagnol telle une raie Manta sur les fonds marins, son ombre avala sa voiture. Le jeunehomme n’eut plus aucun doute sur l’origine du géant. À moins d’être victime d’un mirage, l’engin qui glissait en silence vers Madrid n’était pas terrien. Richard entra la clé de contact en tremblant, priant pour que sa Ford Fiesta d’étudiant fauché réagisse. Il la savait capricieuse, mais il avait la manie de couper le contact inutilement. Naturellement, l’épave toussota sans démarrer. Perdant ses nerfs, le jeune touriste s’agita en essuyant son front ruisselant.

« Putain de putain de bagnole de merde ! » hurla-t-il, frappant le volant. « Tu me fais ça maintenant, salope ! »

Il tenta un dernier tour de clé et miracle, le moteur ressuscita. Richard enclencha rageusement la première, soulevant un nuage de poussière en rejoignant le bitume. Sans pitié pour sa monture, qu’il ménageait en général, il poussa le moteur dans les tours. La relique atteignit les 150km/h en hurlant. Richard voulait à tout prix dépasser l’ombre du monstre, peu décidé à partager sa route avec elle jusqu’à Madrid. Comme si sa fuite lui confirmait la possibilité d’un danger, il avait de plus en plus peur. Sa panique le faisait… paniquer. Après une dizaine de minutes, il devança l’ombre du géant. De retour sous le soleil espagnol, il analysa la situation avec un rictus nerveux. Parti seul en vacances pour tout oublier, il se retrouvait pris en chasse par un vaisseau spatial. Son rire crispé s’effaça après un coup d’œil dans le rétroviseur. Une machine immense et inconnue l’accompagnait vraiment dans la fournaise espagnole.

4

21 h 32

« Non, je ne pense pas que la restriction du nombre de réfugiés soit souhaitable sur le territoire, en tout cas cela ne me semble pas prioritaire.

— Madame la chancelière… Si je puis me permettre, et je le pense vu nos rapports cordiaux, ne pensez-vous pas être victime, dans cette décision, d’une sorte de dette que l’Allemagne envers le monde entier ?

— Je pense que ça joue effectivement plus ou moins. Nous sommes pourtant tous conscients de n’y être pour rien personnellement, et qu’il s’agit de toute façon d’une dette insolvable. Mais il n’y a pas que ça. À quoi cela sert-il, mon cher Hoffmann, d’être un pays riche et peuplé de quatre-vingtsmillions d’habitants, si nous ne sommes pas capables d’accueillir cent mille réfugiés de plus ?

— L’opinion publique, madame la chancelière…

— Excusez-moi, Hoffmann, j’ai encore un appel de mon secrétaire…

— Je vous en prie.

— Oui, Karl ! Je vous avais bien dit, aucun dérangement! Vous devriez être parti, d’ailleurs, vous dormez là, ou quoi ?

— Madame, il s’agit d’un évènement tout à fait… spécial !

— Eh bien je vous écoute !

— Une invasion extraterrestre.

— Heu… Karl… Je suis consciente qu’au fil du temps, une certaine complicité s’est installée dans notre relation, et je suis la première à partager de bon cœur vos petites plaisanteries. Mais je pense que vous avez besoin d’être recadré. Vous ne pouvez pas interrompre un rendez-vous de la chancelière pour sortir une blague. Pourrie, en plus.

— Madame la chancelière ! Je suis tout à fait sérieux ! Un engin volant parfaitement identifié, de la taille d’une grande ville, stationne en ce moment sur Munich. S’il vous plaît, veuillez consulter internet, madame. Cela serait en effet une très mauvaise blague… Pas mon genre ! »

5

23 h 48

«Allo !

— Rodolphe ?

— Oui ! Qui est-ce, à cette heure ?

— C’est Éric ! C’est fou, professeur ! C’est fou ! Fou fou fou ! C’est fou !

— Que se passe-t-il, enfin ? J’espère bien que c’est fou ! Il est presque minuit ! »

Les yeux dans le vague et les cheveux en pétard, Rodolphe Caron ajusta ses lunettes par réflexe. Il se prit à y croire. Prêt à entendre, enfin, «LA » révélation. Si son assistant l’appelait du boulot à cette heure, peut-être avait-il quelque chose. La découverte espérée depuis qu’il avait assiégé le radiotélescope d’Arecibo, énorme oreille à l’affût du cosmos. La nouvelle dont il rêvait depuis sa plus tendre enfance.

« Vous avez vu la télé, professeur ? »

Raté. Éric avait apparemment craqué, le réveillant pour une peccadille. Un flash info pour un attentat ? Un tremblement de terre ? Guerre mondiale ? On pouvait voir ça demain, non ?

« Allumez la télé, professeur ! C’est fou !

— Mais quoi, enfin ? Accouchez, mon vieux ! Qu’y a-t-il, à la fin ?

— Des extraterrestres ! Des soucoupes volantes ! Partout dans le monde ! Une invasion, professeur !

— Vous avez bu… Ou vous prenez de la drogue ? Ou bien vous vous foutez de ma gueule ? Les trois, peut-être ?

— Allez voir, professeur, faites-moi confiance ! Ce n’est pas une blague !

— OK. »

Rodolphe Caron raccrocha, agacé mais curieux. Il traîna sa carcasse vers le salon, pour allumer le téléviseur perdu dans un désordre de savant fou. Sa maison n’était qu’un dortoir, pas son logis. Son logis c’était le télescope et sa famille, ses écrans. Quant à son environnement, c’était l’univers tout entier. Le scientifique alluma l’antique télé en ronchonnant.

Des vaisseaux spatiaux. Sur toutes les chaînes, dans tous les pays. Des soucoupes volantes parfaitement blanches et lisses, de la taille de Paris ou Rome, venues de nulle part. Cela ne pouvait être qu’un rêve absurde. Son assistant lui avait dit que ce n’était pas une blague, mais c’en était une, et une méchante ! Des années à tendre l’oreille pour détecter le plus petit signe de vie aux confins de l’univers, et ils débarquaient la bouche en cœur dans des soucoupes volantes de série B. Pourquoi aucun télescope ne les avait-il détectés, pas même notre bonne vieille loupe volante Hubble ? Rodolphe se sentit mal. Il se dirigea vers le bar, une mappemonde kitsch des années80. Il farfouilla en tremblant pour sortir une bouteille de whisky éventé, haussa le volume pour écouter un journaliste monté sur ressorts.

« Chers téléspectateurs, ce jour est un grand jour. En cet été2025, la question de la vie extraterrestre n’en est plus une. Si vous venez d’allumer votre télé, vous ne rêvez pas ! Des dizaines de vaisseaux titanesques stationnent depuis quelques heures sur le monde entier ! Les autorités appellent au calme. Je suis actuellement près de Nantes, totalement recouverte d’une de ces colossales et néanmoins splendides soucoupes volantes ! Personne ne comprend pourquoi nous ne les avons pas vues venir. Certains scientifiques avancent l’idée d’une façon de voyager de manière “dématérialisée”, avec la capacité d’apparaître où bon leur semble dans l’univers. Thèse folle pour nous, pauvres humains, mais imaginable vu l’avancement technologique sûrement abyssal de ces visiteurs ! Nous ignorons cependant pourquoi ils apparaissent dans des zones isolées, pour glisser ensuite sur des régions habitées ou des grandes villes. Certains pensent qu’ils souhaitent théâtraliser leur apparition, pour provoquer un effet de sidération. Nous sommes tous absolument incapables de mesurer ce qui nous arrive, tant le spectacle est magistral et dépasse tout ce que nous avons pu vivre jusqu’à présent !

—Merci Didier Malbert, en direct de Nantes. Nous allons maintenant du côté de l’Espagne, avec notre correspondante, Françoise Delsaut. Nous vous écoutons, Françoise… »

Caron réalisa. Oubliant le ridicule du scientifique pendu à ses radars depuis des années, une douce exaltation l’envahit, pour se transformer en délire libérateur. En slip dans son salon, il poussa un hurlement d’aliéné. Levant les mains, il renversa un peu de whisky sur sa tête de fou, puis sentit monter des larmes de joie. Nous n’étions pas seuls et c’était magnifique.

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Table des matières de La fin

Ch. 1 Ch. 2 Ch. 3
Ch. 4
Ch. 5
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