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Couverture du roman La femme écartelée: Les enquêtes de Marc Deauville

La femme écartelée: Les enquêtes de Marc Deauville

Lors d'une promenade banale en réserve naturelle, un chien déniche une main humaine. Ce vestige macabre lance le commissaire adjoint Marc Deauville dans une affaire complexe. Identifier la victime n'est que le premier défi, car l'enquête se heurte vite à d'étranges pressions politiques. Pourquoi le pouvoir tente-t-il d'entraver le travail policier ? Malgré les interférences, l'équipe doit tout faire pour démasquer l'auteur de ce crime ignoble dans ce cinquième opus captivant.
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Chapitre 2

Je me sens flatté et je crois que je rougis légèrement.

« Merci, patron. Vos compliments me vont droit au cœur. J’essaierai de me montrer à la hauteur du rôle qu’on voudra bien me confier. Je suppose néanmoins qu’il y aura d’autres candidats. »

Il me rassure :

« Chez nous, personne. Quand bien même un étranger se présentait le moment venu, les rapports que j’ai déjà envoyés à la Ville et au ministère devraient être suffisants pour vous assurer le poste. Cela dit, n’en parlez encore à personne. Je ne veux pas que cela puisse perturber l’organisation du commissariat pendant la fin de mon règne. »

« Et pour conjurer le sort. »

« Précisément, Deauville. Voilà, vous connaissez mes intentions. D’ici là, poursuivez votre remarquable travail. Je suis heureux d’avoir pu contribuer, pour une part minuscule, à former le professionnel modèle que vous êtes devenu. »

« Vous êtes trop modeste. Vos conseils et votre exemple m’ont toujours été indispensables. Je ne serais pas devenu ce que je suis sans vous, patron. »

Je vois qu’il a la gorge serrée.

« Merci, Deauville. »

Il se lève pour me serrer la main. Je suis aussi ému que lui en quittant son bureau.

Alexandra me voit sortir du coin de l’œil et me demande en souriant :

« Vous avez reçu de bonnes nouvelles, commissaire ? »

On ne peut rien lui cacher.

« Je vous dirai mes petits secrets quand vous me direz les vôtres, Alex. »

Elle se met à rire en me suivant des yeux. Je rejoins mon bureau pour lire d’autres rapports. C’est l’aspect du métier qui me motive le moins mais il est important. Certains détails ressurgissent parfois lors d’enquêtes et permettent de les faire avancer plus rapidement. Une phrase ou un nom mémorisé peuvent éclairer soudain une investigation qui s’enlise.

Il est presque midi quand je reçois un texto de ma fille.

« Mon cher petit papa (elle exagère, nous avons la même taille, 1m75, comme Sabine), puis-je venir te tenir compagnie si tu déjeunes dans ton lieu de perdition habituel ? Ma prof de gym est absente à la première heure de l’après-midi. Ce n’est pas vraiment une perte et cela me permettra de passer du “quality time” avec mon géniteur, pour employer une expression chère à oncle André. »

C’est ainsi qu’elle appelle Lefebvre malgré l’absence de liens familiaux. J’avais l’intention de déjeuner sur le pouce à la cantine mais il est vrai que je dois profiter de toutes les occasions de passer du temps avec Erica. Elle volera bientôt de ses propres ailes et nous aurons moins de contacts avec elle. Cette pensée me rend tout à coup mélancolique. Je secoue la tête pour évacuer le petit nuage gris qui s’est accumulé dans ma tête avant de lui répondre.

« Bien sûr, bébé (elle déteste que je l’appelle ainsi). Je t’attends dans trente minutes au Gambrinus. »

Cet établissement, qui porte le nom d’un personnage légendaire dans nos régions, se trouve à deux pas du poste. Je le fréquente d’autant plus volontiers que leur menu est appétissant et démocratique. Quand j’arrive au dit café-restaurant, je suis accueilli par Nadège. Elle est l’autre raison qui a fait de moi un client régulier. La grande serveuse blonde affiche invariablement un sourire accueillant et est toujours d’humeur égale. Son galbe attrayant n’est pas, non plus, à négliger.

« Bonjour, commissaire. Comment allez-vous ? » me dit-elle, en me dirigeant vers ma table préférée. C’est une de celles d’où l’on peut observer les arrivées. Il s’agit là d’une déformation professionnelle. On ne se refait pas.

« Bien, Nadège. Je ne te demande pas comment tu te portes car tu as l’air en pleine forme. »

Elle me répond d’un sourire à faire fondre toutes les glaces du Groenland. J’ai le temps de commander une eau pétillante quand ma fille fait une entrée tonitruante, comme à son habitude. Elle s’adresse d’abord à Nadège :

« Bonjour, jolie madame. »

La serveuse commence à connaître Erica et, pour des raisons qui dépassent mon entendement, la trouve drôle et sympathique.

« Bonjour, jolie demoiselle. Que nous vaut l’honneur ? »

« J’ai un peu de temps libre grâce à une migraine providentielle de ma prof de gym. Cela me permettra de chaperonner mon paternel. »

Elle se débarrasse de sa veste qu’elle accroche à un portemanteau avant de lui demander :

« Vous savez pourquoi il a besoin d’un chaperon ? »

Nadège secoue la tête et fronce les sourcils, intriguée.

« Cela s’appelle l’andropause. Les hommes d’un certain âge ont, semble-t-il, besoin de s’attirer l’intérêt de femmes plus jeunes. C’est une manière pour eux d’essayer de retarder une évolution irrémédiable qui conduit à la décrépitude totale. J’espère qu’il ne vous embête pas trop. »

J’ai vu qu’elle a essayé de me dissimuler un clin d’œil lancé à la serveuse. Nadège se met à rire et s’adresse à moi :

« Votre fille est une comédienne née, monsieur Marc. J’apprécie ses visites. Elles illuminent ma journée. Sa présence devrait être remboursée par la sécurité sociale. »

Je lève les yeux au ciel avant de dire à Erica :

« Prends place et, de grâce, mets ta langue au repos pour quelques minutes. »

Elle prend place à mes côtés et me pose un baiser sur la tempe, sous le regard attendri de la serveuse.

« Pour moi, ce sera un coca et la même chose que papa. »

Je m’inquiète.

« Une salade ? Pas un hamburger ? »

« Non, j’ai décidé de traiter mon corps comme le temple qu’il aurait toujours dû être. »

On ne peut jamais savoir si elle est sérieuse ou si elle se moque gentiment du monde.

« Alors, deux César, Nadège. »

Quinze minutes plus tard, nous déposons nos couverts de concert. Je n’ai pas eu à subir son babillage pendant ce temps. Je prends le risque de la relancer.

« Comment va mon ami Igor ? »

Celui-ci est la dernière flamme dans la vie sentimentale d’Erica. J’ai déjà eu l’occasion de le plaindre mentalement pour ce que ma fille lui fait subir. C’est un garçon délicat et sensible qui a du mal à encaisser les assauts verbaux de sa dulcinée qui confond trop souvent taquineries et remarques acerbes.

« Justement, je comptais t’en parler. »

Elle redevient soudain sérieuse. Enfin, je le crois.

« Nous continuons à nous voir mais je me désespère de lui. Il est trop timide, trop timoré à mon goût. Nous nous fréquentons depuis que Martin a repris sa liberté et il n’a pas encore progressé au-delà des baisers chastes et des caresses superficielles. »

J’espère ne pas comprendre où elle veut en venir.

« Tu comptes prolonger ta relation avec lui ? »

« Je ne sais pas. Je me demande parfois si ma présence lui fait vraiment plaisir. Il est difficile de savoir ce qu’il en pense car il est fort taciturne. »

« Il faudrait sans doute qu’il ait l’occasion de placer un mot. »

Elle sourit.

« Tu vas encore dire que je suis bavarde. »

Elle redevient pensive.

« J’aurai des décisions importantes à prendre dans les prochains mois. J’ai beaucoup plaisanté en parlant de mon avenir mais je pense m’orienter vers des études scientifiques. Je ne suis pas sûre d’avoir besoin d’un petit ami en ce moment car cela m’empêche de me focaliser. Il faudra juste que j’aie le courage d’en parler à Igor car il est vrai qu’il est très sensible et je ne voudrais pas le blesser. »

Je considère que tout commentaire serait superflu. Je laisse le silence s’installer entre nous. Erica pose sa tête sur mon épaule, ferme les paupières et se met à chantonner doucement. Je profite d’un rare instant de complicité entre elle et moi. Une demi-heure plus tard, je suis de retour au poste. Alexandra me signale que Loïc Laurent, notre jeune collègue, voudrait me voir.

« Vous pouvez me l’envoyer, Alex. »

J’ai rejoint mon bureau depuis quelques minutes quand il frappe à ma porte. Je l’invite à entrer et à prendre place face à moi. L’inspecteur est tiré à quatre épingles. Il doit avoir une trentaine d’années. Il est de taille moyenne, bien bâti, les cheveux châtains impeccablement coiffés. Ses yeux bruns pétillent d’intelligence. Il paraît sûr de lui mais sans arrogance.

« Bonjour, commissaire. Je ne me présente pas car vous me connaissez, bien que je n’aie pas encore collaboré directement avec vous. Votre réputation a largement dépassé ces murs et je serais honoré de pouvoir faire partie de votre équipe quand vous jugerez avoir besoin de moi. Je suppose que Lefebvre vous a dit qu’il m’a chargé de surveiller les procédures dans l’attribution d’un important marché public. »

Il a une belle diction et s’exprime avec facilité. Ce sont des qualités que j’apprécie car l’oral est une partie importante de notre métier. Il étale une élégante prosodie, un art en voie de disparition. Il me fait une très bonne impression.

« Il m’a parlé d’une source anonyme qui dénonce des pots-de-vin. Les accusations sont apparemment très vagues », dis-je.

« Oui. Si d’autres informations me parviennent, je pourrai approfondir mes investigations. D’ici là, je n’ai pas beaucoup à faire dans le cadre de ce dossier. J’ai néanmoins obtenu une copie du cahier des charges de la Ville puisque Maurigny est le maître d’ouvrage du projet. Je l’ai transmis à mon frère qui est architecte pour qu’il puisse voir si tout semble en ordre. Cela ne m’éclairera pas sur d’éventuels dessous-de-table mais j’aurai une idée plus précise de ce dont il s’agit. »

« Votre frère souhaite-t-il être rémunéré pour cette prestation ? »

« Non, commissaire. Ce sera l’affaire de quelques heures et il le fera gracieusement. »

« Très bien. Je suppose qu’entretemps vous avez d’autres choses à faire ? »

« Oui, commissaire. J’ai du pain sur la planche. Je ne voudrais pas qu’il en soit autrement. »

Je me lève pour lui serrer la main et lui dire :

« Je n’hésiterai pas à faire appel à vous quand ce sera nécessaire. Si vous voulez, vous pouvez m’appeler “chef”, comme plusieurs de vos collègues. Moi, je finirai par vous tutoyer. »

Un sourire sincère éclaire son visage. Je sens que le courant passe entre nous. Je le vois s’éloigner dans le couloir, d’un pas décidé. Quelques minutes plus tard, j’examine des messages envoyés par un de nos informaticiens. Il me signale qu’il clôture un dossier d’escroquerie par internet. Je suis à nouveau ébahi par la crédulité des victimes de cette forme de cybercriminalité. Le dossier concerne une dame célibataire de 70 ans qui a envoyé plusieurs sommes importantes à un homme qui prétend venir la rejoindre à Maurigny pour l’épouser. C’est un beau Nigérian de 25 ans qui se dit éperdument amoureux d’elle. Elle a fini par avoir des doutes. Je ne peux que soupirer et secouer la tête. Heureusement, nos spécialistes parviennent souvent à localiser les escrocs. Le plus dur reste d’obtenir des mandats d’arrêt et la collaboration de la police locale dans des pays parfois très lointains. Ma réflexion est interrompue par l’agent de la permanence qui vient frapper à ma porte.

« Excusez-moi, commissaire. Comme le patron est parti déjeuner, je vous transmets l’information. J’ai reçu un appel paniqué d’un promeneur. J’ai immédiatement dépêché deux véhicules de patrouille sur place. »

« De quoi s’agit-il ? »

« Cette personne a trouvé une main dans le bois de la Saulière. »

Je ne suis pas certain d’avoir bien compris. Je le regarde, le front plissé.

« Une main, dites-vous ? »

« Oui, une main détachée de son propriétaire. Ou de sa propriétaire, plus exactement. C’est une main de femme, une main gauche. »

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