
La femme écartelée: Les enquêtes de Marc Deauville
Chapitre 3
Chapitre 2La main dans le sac
« Le central des services d’urgence m’a transmis la communication du promeneur. J’ai dû commencer par le calmer car je ne parvenais pas à le comprendre. Il m’a dit que, pendant une promenade au bois de la Saulière, son chien s’est échappé et lui a rapporté la main quand il a réapparu. Il lui a fallu un moment pour réaliser de quoi il s’agissait. Il nous a alors appelés et communiqué sa localisation. Il a noté les coordonnées indiquées sur l’appli GPS de son smartphone. »
Il me tend un papier sur lequel il a écrit la longitude et latitude.
« Merci, Triffaux, je m’en occupe tout de suite. Dites-moi les numéros des véhicules qui ont été dépêchés. »
« Le 12 et le 15. »
« Envoyez encore deux voitures. Dites-leur de bloquer l’accès aux lieux. L’endroit est-il facile à atteindre ? »
« Je connais le bois car je m’y rends souvent avec mes enfants. C’est une réserve naturelle et, à part une petite aire réservée aux jeux, les sous-bois sont interdits aux promeneurs. Les chemins ne sont pas carrossables et seule une petite route goudronnée donne accès à un parking. Les patrouilleurs ont été prévenus. Ils devront y laisser leurs véhicules. »
« D’accord. Je jette un coup d’œil sur une carte en ligne et je démarre. Prévenez le patron quand il rentre. Il voudra sans doute nous retrouver. »
Je sens, comme à chaque fois qu’un incident sérieux se présente, que l’adrénaline se met à circuler dans mes veines. Il faut garder la tête froide. Je passe d’abord dans la pièce annexe pour changer de chaussures. Je vérifie que j’ai mes deux téléphones en poche, le privé et le professionnel. Je me rends ensuite dans le local partagé par les inspecteurs. J’aperçois Dupuis et Beaulieu assis devant leurs écrans. Je leur demande :
« Vous savez où se trouve André ? »
Alain Dupuis me répond :
« Il est en déplacement pour recueillir un témoignage concernant une tentative d’effraction dans un commerce. Il faut le rappeler ? »
« Non. Gisèle et toi allez m’accompagner. Je vous dirai de quoi il s’agit quand nous serons en route. Changez de chaussures car nous allons dans le bois de la Saulière. »
Dupuis et Beaulieu se lèvent. Lui est un grand blond aux cheveux en brosse et à la silhouette imposante. Il me dépasse de 10 cm et je lui rends une trentaine de kilos. Elle est tout aussi blonde, les cheveux mi-longs maîtrisés par des barrettes. Elle entretient son physique dans la même salle de fitness que Dupuis et moi. Nous nous y croisons souvent quand nous n’utilisons pas la petite salle de mise en forme au sous-sol du commissariat.
« Rejoignez ma voiture quand vous serez prêts. J’avertis le docteur Kurosaki pour qu’il vienne nous rejoindre. »
Dupuis et Beaulieu se regardent car le fait que j’aie mentionné le médecin légiste de l’hôpital de Maurigny leur donne une idée de ce à quoi ils peuvent s’attendre.
Gisèle me demande :
« Devons-nous emporter notre arme de service ? »
Je secoue la tête.
« Ce ne sera pas nécessaire. Je vous attends dans cinq minutes. »
Pendant qu’ils s’activent, j’ouvre la carte de la localité sur mon téléphone. Le bois est à 10 minutes en voiture. Je vois la route qui mène au parking où je devrai me garer. Pendant que je rejoins mon véhicule, j’appelle l’hôpital pour demander si Kurosaki est disponible. La secrétaire me répond qu’elle libérera son agenda pour le reste de la journée. Je lui donne le lieu de rendez-vous pour qu’elle le lui transmette. Dupuis et Beaulieu me rejoignent et nous embarquons. Ils s’installent tous deux sur les sièges arrière. Je démarre sans utiliser la sirène ou les clignotants stroboscopiques intégrés dans les blocs optiques. Ces derniers remplacent utilement l’ancien système de gyrophare mais ne sont pas nécessaires en ce moment. Ce n’est pas la peine d’attirer l’attention sur ce que nous faisons,
« Que se passe-t-il, chef ? », demande Beaulieu.
« Un promeneur a trouvé une main dans le bois. C’est une main de femme. »
« Il n’y a pas d’autres parties du corps ? »
« Non, seulement cette main. »
« Jusqu’à présent », ajoute Dupuis.
« Jusqu’à présent, en effet. »
Je reçois un appel d’un patrouilleur.
« Bonjour, commissaire. Ici l’agent Dailly de l’unité 12. Nous venons d’arriver sur place en même temps que ceux du 15. Je suis resté sur le parking pour vous attendre. Mes trois collègues sont allés rejoindre notre témoin. Ils se trouvent sur un sentier qui mène à la rivière, à 300 mètres vers l’est. »
« Nous arrivons dans cinq minutes, Dailly. Je vous demanderai de rester sur place pour accueillir deux autres véhicules de patrouille. Demandez-leur de sécuriser le sentier en aval et en amont. Dirigez d’éventuels promeneurs vers d’autres chemins. »
« D’accord, commissaire. Je vous attends. »
Nous arrivons bientôt sur le parking dans une petite clairière. Quatre voitures de police s’y trouvent déjà ainsi que trois véhicules civils. Dailly a déjà dépêché ses collègues pour effectuer la tâche que je leur ai demandée. Il nous salue quand nous sortons de ma voiture.
« Commissaire, inspecteurs. »
Il pointe du doigt.
« Le témoin se trouve dans cette direction. »
« Merci. Quand le docteur Kurosaki arrivera, qu’il vienne nous rejoindre. »
Deux agents sont occupés à placer des rubans de balisage entre deux arbres au début du chemin. Nous les soulevons pour nous diriger vers le lieu du rendez-vous. Des panneaux rappellent régulièrement que les promeneurs doivent rester sur les sentiers. Nous portons tous trois une longue gabardine que nous laissons ouverte. La végétation est toujours en mode hivernal. Les chênes dénudés laissent filtrer une bonne partie des rayons du soleil. Dans les clairières, les perce-neige ont déjà fait une timide apparition. Il ne nous faut que quelques instants pour rejoindre les trois patrouilleurs. Ils se trouvent dix mètres hors du sentier, occupés à réconforter le promeneur qui tient son chien en laisse. En nous voyant arriver, ils s’écartent un peu et nous saluent de la tête. L’homme a les cheveux gris et le visage de la même couleur. Il porte un jean et une veste fourrée au col relevé. Il tremble de froid malgré la douceur de la température. Son compagnon canin est un magnifique cocker roux qui agite joyeusement la queue et nous regarde avec intérêt. Il attend peut-être une récompense pour sa découverte. Gisèle a le réflexe de s’accroupir pour le caresser. Elle place ses mains autour de sa mâchoire et secoue ses longues oreilles pour le stimuler. Il répond en tirant la langue de satisfaction.
« Brave chien ! Comment t’appelles-tu ? »
L’homme répond automatiquement, comme dans un rêve.
« Il s’appelle Thibald. »
Je ne vais pas lui demander de me faire une déclaration tout de suite. Il faut laisser le pauvre homme se détendre un peu. C’est le moment de parler de tout et de rien pendant quelques moments.
« Quel âge a-t-il, ce beau garçon ? »
Le témoin sort de sa torpeur.
« Il est jeune. Il a dix-huit mois. Comme il est très actif, c’est moi qui le promène. Mon épouse s’occupe de ses parents qui sont beaucoup plus calmes. »
« Ils sont tous deux roux ? »
« Roméo est roux, Juliette est noire. »
Je vois le rapport.
« Shakespeare ? »
Il esquisse un maigre sourire.
« Oui. Trois personnages de sa tragédie romantique. »
Je remarque à présent qu’un des agents, derrière le témoin, tient dans ses mains gantées un sac en plastique. Celui-ci contient probablement une pochette transparente avec l’objet rapporté par le chien. Il a eu la bonne idée d’utiliser un sac opaque pour l’y placer.
« Vous habitez dans les environs, monsieur… »
« Lallemand. Michel Lallemand. Nous habitons le quartier des Renards, juste au nord du bois. Quand nous ne promenons pas les chiens, nous faisons du jogging ou du vélo dans la chênaie. »
« Je ne me suis pas encore présenté. Je suis le commissaire adjoint Deauville de la police de Maurigny. Mes collègues sont des inspecteurs qui m’aideront dans mon travail. Vous permettez que je vous pose quelques questions à propos de l’incident. »
Il avale sa salive et agite le menton.
« Allons-y. Je voudrais rentrer chez moi le plus vite possible. J’ai prévenu mon épouse que je serais en retard mais je ne lui en ai pas dit la raison. »
« Nous ne vous retiendrons pas plus longtemps que nécessaire. Un de mes inspecteurs enregistrera votre déclaration. Nous rédigerons le rapport et je vous demanderai de passer au poste pour apposer votre signature demain ou après-demain quand vous vous sentirez mieux. »
Je fais signe à Dupuis d’utiliser son application pour commencer à enregistrer.
« Racontez-moi, si vous êtes prêt. »
Il se racle la gorge mais sa voix est à peine audible.
« Vers 14 h 30, j’ai détaché Thibald pour le laisser s’ébrouer. Comme je vous l’ai dit, il est jeune et a besoin d’exercice. Comme il n’y avait personne dans les parages, je l’ai libéré pour qu’il se dérouille les pattes. Je sais que c’est interdit mais ce n’est pas un chien dangereux. Vous avez pu le constater par vous-mêmes. »
Je secoue la tête comme pour l’absoudre et l’encourager à poursuivre son récit.
« Il est parti pendant cinq minutes. J’ai commencé à l’appeler mais il s’est fait désirer. J’ai crié de plus en plus fort avant de le voir revenir. J’étais soulagé de le revoir. Quand il s’est approché, j’ai vu qu’il tenait un objet dans la gueule. Il m’a fallu un moment pour réaliser de quoi il s’agissait. J’ai d’abord cru à un gant, puis à une main de mannequin. C’est quand il l’a déposé à mes pieds que j’ai remarqué le vernis à ongles. »
Il revoit la scène et ferme les yeux.
« Le vernis à ongles gris. »
Gisèle a eu une idée.
« Vous permettez que je promène Thibald pendant quelques minutes ? Je vais essayer de retrouver l’endroit de la découverte. Je suis certaine qu’il pourra me le montrer. »
« Oui, allez-y, madame. »
Il passe la laisse à Beaulieu.
« D’où est-il revenu ? »
Lallemand lui indique la direction.
Gisèle affiche son plus beau sourire avant de s’adresser à un des policiers.
« Nardi, vous pouvez m’accompagner ? Vous avez un sac en plastique, une pochette et des gants ? »
L’agent lui montre tous les objets demandés.
« Suivez-moi. »
En passant devant moi, elle me souffle :
« Il doit bien y en avoir une autre quelque part. »
Thibald semble enthousiaste à l’idée de refaire une partie de son trajet forestier, même s’il doit être tenu en laisse. Je profite du départ du chien pour lui demander :
« Désirez-vous boire un peu d’eau ? J’ai des bouteilles fraîches dans ma voiture. »
« Merci, commissaire. J’aspire à une chose : rentrer chez moi pour prendre une aspirine et me coucher tôt. »
« Je vous comprends. Je vous remercie aussi de nous avoir appelés promptement. Une enquête qui démarre vite a de meilleures chances d’aboutir. »
Il agite la tête sans conviction et j’ai peur qu’il finisse par s’évanouir tant il semble instable sur ses pieds.
Vous aimerez aussi





