
La Concubine d'El Cabeza
Chapitre 2
L'ancien plonge de nouveau la cuillère de bois dans la casserole de paella aux moules et aux fruits de mer et il en dépose une généreuse quantité dans son assiette. Je me demande comme toujours où il met toutes ces calories qu'ingurgite ce grand maigre.
Entre deux moules, le vieillard me pose une question qui me met quelque peu mal à l'aise.
— Tu as laissé aller Jun?
Je confirme d'un simple haussement d'épaules et mon regard se porte sur la mer dont nous avons une vue superbe de la terrasse qui se situe sur la façade du domaine qui donne sur les côtes espagnoles. Je prends une gorgée dans mon verre de Tinto de Verano fait de limonade rafraichissante et de ce vin que nous a offert un des novices à son entrée dans la confrérie.
En principe, par mon attitude générale, l'Ancien devrait savoir que je n'ai pas envie de m'étendre sur le sujet. Mais s'il le sait, il choisit comme trop souvent de l'ignorer.
— Pourquoi l'as-tu envoyé vers Choe? C'est un mauvais maitre, tout comme il était un mauvais disciple!
Mon regard se porte de nouveau sur l'Ancien. Il ne m'est pas permis de l'appeler autrement même si nous sommes de la famille et qu'il est en fait mon grand-père. La seule marque d'affection entre nous, c'est ce repas du dimanche après-midi que nous partageons chaque semaine dans ses appartements privés qui se situent dans une résidence secondaire tout à l'ouest de notre vaste domaine et donc très loin de la résidence principale.
Autrement, l'Ancien me permet parfois de déroger à la règle et de prendre un verre de grappa, une boisson qu'il affectionne, avec lui un soir ou l'autre. Si je lui témoignais plus d'affection, se serait considéré par les autres membres de notre confrérie comme un signe de faiblesse. Ce n'est pas tant une confrérie qu'un groupe d'élite. Une ligue d'assassins. Les meilleurs des meilleurs!
— La Costa! Je t'ai posé une question!
La Costa. Une autre manière de mettre de la distance entre nous. Je ne suis pas Rafael, mais en ce moment, je ne suis pas non plus El Cabeza. Ce qui veut dire que ce n'est pas à El Cabeza, le chef de la ligue d'assassins des Torpederos, mais à un de ses anciens novices qu'il s'adresse, dans une relation de maitre à disciple.
Je le toise du regard. Grand-père oublie parfois que je ne suis plus novice et qu'à la place que j'occupe présentement, je n'ai pas d'ordre à recevoir de personne! Pas même de lui!
— J'ai mes raisons l'Ancien! Je sais ce que je fais et je n'ai pas besoin qu'on me rappelle tous ceux qui ont échoué à me voler la place que j'occupe. Je me souviens des noms de chacun d'entre eux.
Ceux qui ont échoué. Autrement dit, ceux qui m'ont défié et qui ont perdu le combat. L'Ancien suspens son geste, une bouchée de riz au safran se portant à sa bouche, de sa seconde assiettée déjà bien entamée. Il me dévisage de ses deux pupilles sombres.
— Tu as raison. finit-il par décider. Ce ne sont pas mes affaires... Cependant, si cela a rapport avec les événements survenus à Madrid... Il en va tout autrement.
Je le regarde du coin de l'œil. Il est évident que l'Ancien va à la pêche aux informations. Je ne tombe pas dans son piège. Je déguste la dernière de mes moules et je m'attaque aux langoustines tout en lui répondant avec indifférence:
— Ces événements ne me concernent pas. Je n'étais pas visé personnellement puisque je suis immunisé contre cet agent chimique et que Choe le savait très bien.
Nous savons tous au sein de la confrérie, qui a fourni cette bombe sale aux terroristes. Choe, bien entendu. Tout comme tous les membres de la confrérie depuis les dix dernières années savent qu'El Cabeza, et donc moi, se rend à Madrid au moins une fois par mois pour prendre un peu de bon temps dans le club du Dragon d'or dont il est membre. Tout le monde sait aussi que j'aime bien, quand j'y suis de passage à Madrid, participer aux festivités locales quand l'une ou l'autre des soumises ou des autres grands maitres du club m'y invitent. Choe était membre de la confrérie jusqu'au jour où il me défia pour tenter de prendre mon titre et perdit le combat de manière assez pathétique. Il sait donc toutes ces choses.
Cependant, nous nous sommes quittés en excellents termes. (Du moins en apparence). Mais il est évident que je n'aurais jamais cédé Jun, qui est un de mes meilleurs éléments, à Choe sans avoir une intention cachée... L'Ancien croit que cela a un rapport avec cet agent chimique qu'il a vendu à des profanes. Il croit que c'est la raison de ma colère et la raison principale pour laquelle j'ai envoyé un de mes hommes après de lui sous l'apparence d'une transaction d'affaires...
L'ancien a raison et il a tort tout à la fois.
Comme je ne semble pas prêt de lui confier mes motivations, le vieillard délaisse ce sujet pour en aborder un autre.
— Il te reste seulement huit ans pour concevoir un héritier...
Concevoir. Quel vilain mot pour un acte qui devrait être le produit d'un amour partagé et non le fruit d'une décision froide et calculée.
Je le dévisage avec mauvaise humeur.
L'ancien poursuit sur sa lancée. Il a repéré quelques candidates de valeur, avec des gènes parfaits et qui feraient d'excellentes concubines... Notez qu'il n'est pas ici fait mention d'une mère ou d'une épouse... Non. Ce que désire l'Ancien, ce n'est qu'une pondeuse qui me ferait de beaux enfants. Progénitures qu'il pourrait commencer à former dès leur plus jeune âge tout comme ce fut le cas pour moi...
L'Ancien ne fait pas de sentiment. Il s'impose à lui-même et aux autres une très grande discipline que je ne possède pas très franchement. Je suis un homme à femmes et je les aime toutes contrairement à l'Ancien dont je soupçonne que la seule chose qui le fait bander est la discipline qu'il impose aux autres, et en particulier les châtiments corporels.
Il me vient une image très claire, de ce fameux jour où lui et mon propre père m'avaient expliqué que je n'avais plus besoin d'une maman à présent, que c'est pour cette raison qu'elle allait partir vivre autre part. La seule et unique fois où j'ai cherché à la retrouver, mon père m'avait battu très sévèrement et l'Ancien n'avait pas daigné me venir en aide, le regardant s'exécuter sans broncher.
Sauve-toi par toi-même. Personne ne le fera pour toi.
C'est la devise de notre ordre.
Je n'ai jamais battu mon père. Il était trop fort.
Vous aimerez aussi





