
La chute d'une feuille d'automne
Chapitre 2
De nombreux médecins se sont relayés à son chevet nuit et jour afin de comprendre le mal dont elle souffrait. Mais malgré tous les efforts dispensés sur sa personne, les médecins furent impuissants et comprirent malheureusement assez tard quel était le mal dont elle avait souffert : une méningite d’une forme très rare touchant à peine 1 % de la population.
Ce fut un choc terrible pour ses parents qui après avoir eu à affronter le décès de leur fils ainé, ont dû faire face aux possibles conséquences de cette maladie sur leur fille.
Les conséquences furent, pour l’ensemble du corps médical, assez perturbant tout comme les symptômes dont la petite avait souffert car ils ne savaient pas grand-chose sur cette maladie.
En effet, Azéline eut à faire face à une perturbation physique et une perturbation physiologique assez étranges. D’une part, sans savoir pourquoi, ses cheveux étaient devenus blond très clair allant même parfois sur du blanc. Mais ce ne fut pas ce changement qui transforma sa vie à jamais…
L’autre changement fut la perte totale et définitive de sa voix. Azéline était devenue muette.
Cela perturba également à jamais sa mère qui depuis ce jour ne l’a plus jamais embrassée ou prise dans ses bras.
En grandissant, Azéline avait appris à vivre avec ses « changements » qui la rendaient unique et s’était très bien adaptée à eux. Elle aimait beaucoup ses cheveux doux comme de la soie et passait des heures et des heures entières à les brosser. De plus, grâce à son père, elle arrivait parfaitement à communiquer avec autrui. En effet, celui-ci avait fabriqué grâce à un morceau du chêne près du lac une petite ardoise munie d’une petite craie qu’elle portait attachée autour de son cou.
Au fil des années, Azéline s’était acclimatée à sa vie « spéciale » et s’assumait telle qu’elle était, et ce grâce au soutien de son père mais également de M. et Mme Daubry.
Eux, contrairement à sa mère, ne l’avaient pas rejeté et l’avaient même encouragé à ne pas s’apitoyer sur son sort. Comme le répétait souvent M. Daubry ; qu’est-ce que la normalité ? Une tenue, un visage, une couleur de peau commune ? Si Dieu voulait que nous soyons « normaux », il nous aurait tous fait pareil mais ce n’est pas le cas. Le Seigneur nous a TOUS fait de manière unique et libre de vivre la vie qu’il nous a offerte avec ses hauts et ses bas. Il nous a donné la vie et nous évoluons dans ce monde imparfait, faisant de notre mieux pour nous montrer dignes de respect et de confiance envers lui.
Il lui disait qu’il fallait toujours rester optimiste même si cela était difficile et qu’il y avait certes toujours mieux lotis que soi, mais également toujours pire. Il lui avait raconté que toute sa vie, son « seul » problème était son poids. Durant sa jeunesse, il était obèse et s’était battu pour perdre du poids mais bien qu’il eût atteint son objectif, la bataille ; quant à elle n’était pas finie et ne le serait jamais. Durant toute sa vie, il n’avait connu « que » ce problème et s’en contentait, se disant qu’il était pas trop mal tombé le jour du jeu des problèmes à sa naissance contrairement à d’autres personnes qui vivaient avec de plus « graves » et problématiques désagrément
C’est cette façon de penser qui avait permis à Azéline de vivre, prenant confiance en elle et en sa personne jour après jour.
De ses trois à ses vingt ans, sa vie était rythmée ainsi : étant loin du village, elle faisait l’école chez M. et Mme Daubry. 5 fois par semaine, ses journées étaient coupées par la théorie le matin et la pratique l’après-midi. Le couple disposant d’une imposante bibliothèque dans leur demeure et par la même occasion d’un immense savoir, il leur était facile de transmettre (comme à leurs enfants) tout ce qu’ils savaient du monde selon leurs aptitudes spécifiques.
De ce fait, Mme Daubry lui avait donc appris l’entretien d’une maison, les bonnes manières, la couture, la danse, le jardinage, ainsi que les sciences et la médecine (elle était fille de médecin et était elle-même une ancienne infirmière ; également sage-femme. C’est elle qui avait par ailleurs aidé sa mère à la mettre au monde, ainsi que son frère).
De son côté, M. Daubry lui avait appris l’histoire et la géographie, la littérature, le commerce, le sport, la cuisine, l’astronomie, la magie et sa passion pour les animaux ; notamment des chevaux.
Ce fut grâce à lui qu’Azéline fut capable de surmonter sa peur et de monter à cheval. L’équitation était devenue depuis ce jour, sa passion. Elle passait tous ses week-ends à l’étable à s’occuper de Pommier, Sapin, Vent-Doux et Tournessol ; les quatre chevaux de la ferme des Daubry. Elle les adorait, les chouchoutait, les montait toute la journée et il y avait même des jours où elle mangeait et dormait avec eux. Parfois, elle leur lisait également des histoires issues des livres de l’impressionnante bibliothèque du couple.
Durant cette période, elle fut également proche de son père, mais pas de sa mère. Celle-ci s’était d’ailleurs montrée assez réticente à ce qu’elle passe ses journées à prendre du bon temps et ne rien faire contrairement à ce que faisait son frère au même âge qu’elle. Mais son mari lui disait qu’il ne fallait pas la comparer à son frère, qu’elle était frêle et fragile et qu’il fallait la ménager après ce qu’elle avait subi dans sa jeune vie. De plus, il lui disait que son avenir n’était pas de finir dans une ferme ce à quoi sa femme lui répondait rouge de colère :
— ET MOI ? TU CROIS QUE MON AVENIR C’ÉTAIT DE FINIR DANS UNE FERME ? DE VOIR MON PÈRE MOURIR TOTALEMENT FAIBLE ET USÉ DE LA VIE !
Néanmoins, d’un autre côté cela l’arrangeait que sa fille ne passe pas toutes ses journées avec elle, car elle ne pouvait tout simplement pas la voir.
Contrairement à son mari, elle n’avait pas fait le deuil de son fils et ne pouvait pas le remplacer dans son cœur. Elle ne comprenait d’ailleurs pas les raisonnements philosophiques de son mari et cela la rendait encore plus folle de chagrin.
Malgré ce manque d’amour maternel, et après un début difficile dans ce bas monde, ces années furent les plus belles de la vie d’Azéline jusqu’au drame qui la marqua à jamais.
Un jour d’été de 1964 et alors qu’elle lisait sur le banc de bois ; sculpté par André, à l’ombre du chêne familial au bord du lac où son père pêchait, elle fut aux premières loges du tragique événement qui suivit.
Alors qu’il était sur la barque au beau milieu du lac, la ligne de sa canne à pêche se tendit d’un coup sec et il eut juste le temps de la prendre avant qu’elle ne passe par-dessus bord mais ce geste lui causa sa perte. En effet, avec la puissance du possible poisson harnaché à l’hameçon, André passa par-dessus bord. Ne sachant pas nager, il se débâtit comme il put ; essayant d’agripper la coque de sa barque sans succès.
Étant témoin de l’incident, Azéline vit son père se débattre. Ne pouvant appeler à l’aide et sachant que sa mère était à l’autre bout du domaine, elle voulut entrer dans l’eau mais en fut incapable ; totalement tétanisé par les cris de son père et la peur… la peur de faire quelque chose, la peur de prendre une décision la peur qui tétanise tellement un être humain que son sang se glace et le fait figer dans la terre.
Après plusieurs minutes, elle réussit cependant à vaincre cette peur et à entrer dans l’eau. Elle parcourut quelques mètres avant de voir son père sombrer au fond du lac. Elle plongea aussi vite qu’elle le put et le ramena sur la berge totalement inanimé. Elle essaya de lui prodiguer les premiers secours mais il était trop tard… son père avait quitté ce monde.
Azéline fondit en larmes… silencieuse assise à ses côtés. Elle ne vit pas sa mère arriver par derrière ni la pression exercée par celle-ci pour la faire tomber à la renverse afin de prendre place à côté de son défunt mari.
Après un instant de tristesse la tête baissée sur lui, elle la releva et Azéline put distinguer du fond de ses yeux, sa colère, une colère brulante comme le soleil qui lui fit comprendre que sa vie allait changer… non pour le meilleur, mais pour le pire.
Sa mère se leva, se porta à sa hauteur et lui assena une gifle qu’Azéline ressent encore aujourd’hui puis elle lui lança au visage son ardoise qui s’était détachée de son cou et lui somma de lui raconter ce qu’il s’était passé.
Après de longues minutes à écrire le drame mot pour mot, sans omettre aucun détail, sa mère lui redonna une seconde gifle encore plus forte que la première qui la fit saigner du nez.
— VILAINE FILLE ! lui dit-elle hors d’elle. TU ÉTAIS LÀ, TU AS TOUT VU ET TU AS EU PEUR. TON FRÈRE LUI NE SE SERAIT PAS POSÉ DE QUESTIONS, IL SE SERAIT JETÉ À L’EAU SANS HÉSITER ! IL N’AVAIT PEUR DE RIEN LUI.
Puis se rapprochant plus près de son visage elle continua plus calmement malgré un ton de voix aigu et strident.
— Ton frère était un héros de guerre petite peste. Il a fait et connu des choses que tu ne feras et ne connaîtras jamais dans ta vie. En faisant ce que tu as fait, tu as terni sa mémoire.
Elle lui donna une troisième gifle tellement puissante qui lui fit tourner la tête, en giclant du sang sur sa robe humide
— TU TACHES TA ROBE, JE NE T’AI PAS ÉLEVÉE AINSI PETITE SOUILLON !
À la quatrième gifle, des larmes coulèrent sur ses magnifiques joues rondes et rosées (par les gifles de sa mère).
— Je ne veux pas t’entendre ! Crois-moi qu’à partir de maintenant, la belle vie, c’est fini !
Et pour une fois… une promesse fut tenue car à partir de ce jour, sa vie fut un calvaire. Elle fut obligée de travailler à la ferme, délaissant Mr et Mme Daubry, leur cours, sa passion de l’équitation et tout ce qui faisait de sa vie un paradis pour entrer en enfer.
Sa mère avait ; par ailleurs, interdit aux Daubry de revoir sa fille.
Depuis ce jour, Azéline n’a plus jamais eu de nouvelles d’eux.
Vous aimerez aussi





