
La Chute de Babel
Chapitre 2
— Gabrielle Curmieth !
La sagesse austère, la discipline infaillible et la rigueur implacable des néphilims étaient tels que les humains ne pouvaient en sonder la profondeur. Les classes étaient données aux adolescents plongés dans un silence concentré par le doyen du Bastion et jamais le moindre rappel au règlement n’était nécessaire. Lorsque cela arrivait, la sanction était exemplaire, mais le motif souvent plus bénin qu’un simple chuchotement en cours ou une erreur d’étourderie sur un rendu de leçon. Gabrielle n’ayant commis ni l’un, ni l’autre, l’attention des élèves se tourna vers l’enfant blonde au visage lisse et au regard peut-être aussi sévère que celui de son professeur. Elle venait d’être arrachée à la torpeur rêveuse dans laquelle elle baignait depuis un moment maintenant. Elle garda un silence digne, mais le doyen ne se laissa pas leurrer et exigea :
— Gabrielle Curmieth, pouvez-vous me répéter ce que je viens de dire, sur les origines de l’Humanité ?
Ceci était la raison exacte pour laquelle Gabrielle avait cessé d’écouter. Les leçons concernant les humains étaient plus rares que celles qui évoquaient la culture propre aux néphilims, mais elles étaient encore trop nombreuses au gout de Gabrielle qui grimaça avec ennui :
— Malgré les fouilles organisées lors de la construction du dixième anneau, l’Homme ne garde comme souvenir des civilisations pré-diluviennes que quelques récits religieux et témoignages architecturaux. Il est envisageable que les guerres, les abus et les activités humaines générèrent un cataclysme sans précédent que l’on nomme Déluge et que certains auraient longtemps attribué à une intervention divine. Quoiqu’il en soit, le monde tel qu’il était a été balayé et nous n’avons donc aucune idée de l’origine de l’homme.
Un silence opaque lui répondit et le doyen se racla la gorge pour reprendre doucement :
— Je n’ai tenu aucun de ces propos, Gabrielle… Quand nous évoquons l’Humanité, nous parlons de celle de Babel uniquement, et non des primates balbutiants pré-diluviens qui ne connaissaient la paix que comme une absence de guerre. De plus, l’intervention divine, même celle, plus admise, du dieu de Noé ou du Léviathan, est aujourd’hui remise en question par les érudits de Babel et nous n’avons pas la moindre idée de ce qui causa initialement la catastrophe du Déluge. La faute n’en revient peut-être pas aux hommes, même si, traditionnellement, ils ont toujours été blâmés pour cela.
Elle fronça les sourcils et l’attention confuse que lui rendirent ses camarades la mit mal à l’aise, surtout lorsque le professeur insista :
— Quand une civilisation perd ses raisons d’exister, de combattre, d’avoir des enfants, de les éduquer, de transmettre, à eux ou aux immigrants, ses convictions, sa culture, elle peut s’écrouler comme un arbre mort, qui a une belle apparence, mais qu’une simple pichenette suffit à abattre. Or, cela fait des siècles que les humains vivent en paix et prospèrent. Des siècles qu’aucun conflit n’a éclos et que les descendants de Noé, la triade, gouvernent avec justice, équité et lucidité. C’est sur ce sujet que porte la question du jour : la Création de Babel, ses aspirations et son visage au commencement.
Il laissa passer un bref silence, comme pour lui permettre de se rattraper, mais elle ne dit rien et il expliqua encore :
— Le Déluge venait de s’abattre. La terre était dévastée et l’humanité fut réduite, à ce moment, à des hordes en guenilles de survivants qui se nourrissaient de restes putréfiés. Souillée, cette nature viciée, amputée de son règne végétal et animal, fut pourtant le terreau fertile d’une foi nouvelle : celle en l’Humanité, non pas terrible et conquérante, mais audacieuse et unie, qui ne craindrait plus les éléments, puisqu’elle en deviendrait maitre !
Elle fit la moue et haussa une épaule :
— L’unification ne s’est pas forcément faite de plein gré pour tout le monde. Le premier roi Nimrod, petit-fils de Noé, eut comme seul mérite de troquer une vie nomade pour une vie sédentaire avec la révolution agricole et Babel avait besoin d’esclaves pour prospérer…
— Gabrielle ! Ceci n’est pas un sujet que je suis supposé évoquer en classe et je n’avais pas l’intention de m’épancher là-dessus.
Elle leva les yeux au ciel et il reprit plus vite pour ne pas lui laisser le temps de répondre :
— Tu as raison sur un point : la révolution agricole, qui arrive en même temps qu’une autre révolution humaine. Dans le cas de Babel, elle est biaisée car l’humanité ne naissait pas à ce moment, mais renaissait, toutefois, les experts l’ont utilisé pour tenter de comprendre la Source pré-diluvienne. Qu’elle est cette première révolution humaine dont je parle ? Celle qui fit de l’homme de Babel un Homme parmi les primates ?
Vexée et estimant que, comme à son habitude, le professeur digressait, Gabrielle ne fit pas mine de connaître la réponse et une autre adolescente se leva pour répondre d’une voix tintante :
— La première révolution humaine, qui, selon les érudits de Babel, marqua la naissance de l’Humanité Unie, fut la langue commune. La parole est ce qui définit un individu et si les voix se dispersent ou sont discordantes, alors tout est vain. Babel accorda l’humanité sur les concepts que seuls les mots font naitre : le temps, les émotions, le lendemain… La mort…
— Effectivement, la langue adamique fit disparaitre une névrose humaine, celle de l’avenir. L’utilisation du conditionnel, du futur, du subjonctif offrit au peuple de Babel la maitrise du futur, de sa vie. Ainsi, le travail de la terre, qui est une activité qui demande de se projeter à la fois dans l’avenir et le passé, est inhérente aux sociétés primaires. D’où une révolution agricole suite à une révolution linguistique.
Ravi de la réponse simple et sobre, le doyen Ephraïm applaudit brièvement et reprit sa leçon :
— Qu’est-ce que l’homme, au final ? Un être qui sait qu’il va mourir. Babel est la réponse pour conjuguer ensemble le caractère inéluctable de la mort et l’idée insupportable de la finitude dont souffrent les humains : celui qui embrasse la communauté vivra à travers elle tant qu’elle sera, c’est la raison pour laquelle la parole humaine doit se conjuguer au singulier. Quittant les cycles perpétuels de la vie nomade ou agraire, la tour qui s’élève vers les étoiles ne se reconnait plus aucune limite, et, même, donne enfin un sens à l’infini et éradique l’idée du terme. L’humanité passe d’une histoire cyclique, voire, inerte, à une histoire linéaire. L’homme est homme tant qu’il partage, qu’il apprend et qu’il transmet. Les néphilims ne sont pas si différents, mais sur quels points pourrions-nous comparer les deux races ?
Un autre adolescent leva une main avant de se lever sagement :
— Le péché originel. L’homme est la seule créature vivante capable de transgresser son code génétique volontairement. En temps pré-diluvéen, ce que l’on sait des autres espèces, les animaux, n’étaient ni bonnes, ni mauvaises et ne répondaient qu’à leur programme génétique lorsqu’elles attaquaient les autres, pour se nourrir, se défendre ou protéger leur territoire. L’homme, lui, est capable d’exploiter et de modifier son écosystème, de reconnaître et étudier sa conscience mais, aussi, de tuer pour tuer, de mentir pour cacher la vérité ou même de convoiter des choses qui ne sont pas à sa disposition. C’est la raison pour laquelle la nature humaine a besoin de culture, de règles et de codes. C’est la raison pour laquelle les lois de Babel sont si strictes.
Gabrielle roula les yeux au ciel et souffla sans même se lever :
— La destruction et la violence sont dans le code génétique humain comme elle se trouve dans la nature... Sans ça, comment cette race serait-elle capable de réguler sa démographie folle ?
— Gabrielle !
Elle scella ses lèvres et ne chercha pas à soutenir le regard effaré de son professeur. L’autre adolescent se rassit en lui lança une œillade méfiante et le doyen reprit en soupirant :
— La différence entre l’homme et le néphilim ne se trouve pas seulement dans la génétique, effectivement, même si de profondes variations nous séparent. Il s’agit, effectivement, de notre incapacité à aller à l’encontre de notre nature. Meurtre, mensonge et ambition ne sont pas des tares que nous possédons, même si nous en avons d’autres… Nous le devons certainement à nos ancêtres, les anges, dont nous savons peu de choses… Contrairement aux hommes, nous n’avons pas besoin de transmission orale pour apprendre à vivre, notre mémoire culturelle et sociale est génétique. Cela ne nous permet pas d’évoluer ou d’apprécier le progrès et la modernité et c’est la raison pour laquelle la Citadelle, ainsi que notre culture et notre société, sont restées les mêmes depuis des siècles, là où celle de l’homme n’est que constante évolution. De plus, nous entretenons notre rapport à notre propre existence avec les temps du présents, alors que les humains pensent à tous les temps.
— Seuls les progrès technologiques, sociaux et scientifiques ont fait évolué le visage de l’Homme au gré des besoins de ses générations sur l’instant… Il n’y pas vraiment d’évolution puisque, pour chaque nouvelle acquisition en terme de technique ou savoir, l’humanité perd d’autres connaissances. De plus, dans sa psychologie, l’humain est resté le même qu’au commencement… Il n’évolue pas mais tourne en rond…
Le doyen n’eut besoin que d’un regard pour que Gabrielle se taise et il reprit en se raclant la gorge :
— L’Histoire de l’humanité est très limpide et facile à lire, car chaque anneau de Babel est resté figé dans le temps où il fut construit. Le premier est une splendeur de pierre et de briques. Des pyramides inversées, des temples du Soleil, un plafond soutenu de colonnes primaires et des jardins aquatiques témoignent de la simplicité mais, déjà, de la force des premiers constructeurs. Il n’y a, toutefois, aucun point commun avec le Quinzième Anneau dont les tours de verre et de béton sont toutes reliées par des réseaux numériques de pointe…
Enfin, la leçon reprenait et les élèves reprirent leurs pinceaux pour tracer des notes sur les parchemins d’algues :
— Une société agraire, vaste et bâtisseuse, telle que fut Babel lors de la construction du premier anneau, avait alors besoin de deux choses pour croitre, lesquelles ?
La question était portée à l’assemblée, mais son regard était rivé sur Gabrielle, qui menaçait, à nouveau, de se dissiper et, jugulant son ennui, elle se leva pour répondre sans entrain :
— Ordre et sécurité. Premièrement, pour cultiver les marais et construire une telle ville, il fallait protéger les ouvriers des autres tribus nomades post-apocalyptique diluviennes. Il y eu donc des soldats, certainement. D’un côté, ceux qui nourrissaient, de l’autre, ceux qui protégeaient. Il fallait ensuite logiquement gérer les stocks, puisque l’agriculture d’algue, de lichen et de mollusque entrainaient plus de résultat que la simple cueillette. L’écriture fut alors inventée, ou réinventée, et des scribes s’employèrent à répartir les surplus entre les bâtisseurs, les soldats et leur propre caste.
Elle n’avait ni hésité, ni prit le temps de réfléchir pour répondre à cette question dont, pourtant, il n’avait pas encore expliquer la réponse. Elle écopa d’un long regard indéchiffrable du plus vieux qui, finalement, hocha la tête :
— C’est exact. L’humanité était répartie en trois castes à ce moment : Les glébeux, en contact avec la terre, qui formaient le Socle, les soldats qui formaient la flotte et, enfin, le cadre administratif qui prit le nom du lieu où ils vivaient au sein de la tour : les Auxiliaires. Ainsi fonctionnait le premier anneau et, ainsi, fut partagée la royauté de Babel aux trois enfants de Noé : à Japhet, le sage, revint la gestion de l’agriculture, de la construction et l’artisanat, à Sem, l’audacieux ainé, la défense et la sécurité et, pour finir, à Cham, le plus turbulent et père du roi Nimrod, la régence et l’administration. Cette répartition originelle est restée similaire tout au long de la construction de la tour, depuis plus d’un millénaire maintenant, jusqu’à posséder le visage actuel : la Directrice, Adah ChamShinéar, héritière du pouvoir Auxiliaire, règne sur les institutions politiques, veille à l’intendance et contrôle l’administration, elle possède le pouvoir législatif. A ses côtés, Emmanuel SemShinéar, qui reçoit la puissance de la Flotte, possède le Premier Grade au sein du conseil exécutif et comme tous ses ancêtres avant lui, assure la sécurité et l’ordre ainsi que la mise en œuvre et l’application des lois. Le Préceptorat, la première chaire au sein de la Nef d’Opale, joyau culturel de l’Humanité, et la présidence du pouvoir judiciaire furent toujours donné à un descendant de Japhet, les enfants de la connaissance, mais la douloureuse disparition de cette lignée au siècle précédent est une amputation dont Babel saigne encore.
— Les Japhet ont causé leur propre perte en étudiant des savoirs qui aurait dû disparaître dans les eaux du Déluge… Le Souffle que nous possédons tous ne saurait être altéré par d’obscures rituels et la puissance acquise de cette manière n’est qu’illusoire.
— Ceci n’est pas le sujet, Gabrielle.
Les néphilims ne pouvaient pas mentir, certes, mais ils étaient doués pour passer à côté des sujets sensibles et le doyen exposa d’une voix plus forte :
— Rois Ziz, Léviathan et Béhémot… Ces trois titres sont donnés à seulement un enfant de chaque ligne royale principale toutes les deux générations. Elles n’ont connu aucune rupture depuis Noé. Avant cela, ils doivent suivre une formation rigoureuse et similaire à celle de nos seigneurs, car les Souffles Supérieurs qu’ils possèdent par leur noble naissance surpassent de loin ceux des communs. Chaque ligne est façonnée par les caractéristiques du Souffle lié. Qui pourrait, par exemple, me parler des descendants de Cham ?
Plusieurs mains se levèrent et le doyen donna la parole à une adolescente néphilim au regard acéré et dont la chevelure dorée était laissée libre :
— Les Griffons ne sont pas considérés comme les plus sages, au contraire, leur audace et leur insolence leur sont souvent reprochées. Toutefois, leur intelligence et la vivacité de leur esprit surpassent tous les autres, même celles des empereurs de la Citadelle. Ils méprisent les armes et toute forme de conflit, mais leur habileté à manipuler les mots les dispenses bien souvent de la moindre confrontation ouverte. Leur Souffle s’apparente à celui du vent, qu’il savent incarner sous forme de tornades ou de courants aériens… Même s’ils ne sont pas combattants, ils restent des meneurs d’hommes d’exception et d’aussi bons voltigeurs célestes que nos seigneurs.
Il hocha la tête et désigna un autre élève qui se leva sans rechigner :
— La ligne éteinte de Japhet, maintenant.
— Les Capricornes étaient sages et stables. Ils avaient la mémoire des choses et le gout pour le savoir. Ils évitaient les conflits tant qu’ils le pouvaient, mais leur défense étaient toujours infaillible et dense, donc, même s’ils ne prenaient jamais la peine d’attaquer en premier, ils ne rechignaient pas à faire face à l’adversité. La connaissance était leur héritage, même s’ils s’en défiaient autant qu’ils l’admiraient et leur Souffle commandait à la terre et la gravité. C’étaient les héritiers de Japhet qui avaient longtemps assuré l’équilibre entre les Cham et les Sem, car ces derniers ont toujours été plus difficiles à contrôler.
— Pourquoi dîtes-vous cela ?
— L’on dit que les Krakens sont l’incarnation du Chaos, du Désespoir et du Danger et que la Mort serait leur culte … Sans leurs cousins Cham et Japhet pour les tenir en laisse et les équilibrer, ils peuvent aussi bien protéger la paix que se déchainer contre elle… Sem était l’ainé de Noé et celui qui fut témoin de l’ancienne humanité. Ceux qui portent son nom sont les gardiens de la nouvelle et font en sorte qu’aucun retour en arrière ne soit envisageable. Ils auraient dans leurs mains le pouvoir de convoquer les eaux du Déluge à nouveau, ou pire, si jamais l’humanité venait encore à faillir. Les plus puissants sont capables de convoquer la foudre et la tempête ou intervenir sur le métabolisme de leurs ennemis pour les tuer d’un regard. L’enseignement que les héritiers de Sem suivent pour devenir kraken serait jalonné de sang…
Quelques murmures suivirent l’explication du jeune néphilim et le doyen eut un sourire entendu :
— Ce ne sont que des commérages de marécage… Les Sem, au même titre que les Japhet et les Cham, protègent et guident l’humanité. Les enfants de ces trois lignées n’obtiennent le prestigieux titre de capricorne, kraken ou griffon qu’au terme d’une formation éprouvante, certes, mais cela consiste à maitriser au maximum le potentiel de leur Souffle hérité de Noé en personne. Il n’a jamais été question de corrompre ces nobles pouvoirs à des fins viciées. Le roi SemShinéar lui-même ne porterait jamais atteinte à la vie d’un homme s’il n’est pas acculé...
Il avait parlé avec un sourire gentil, mais son regard maintenant glacé était fixé sur Gabrielle qui gardait une attitude honorable. Il salua son effort d’impassibilité d’un hochement de tête avant de poursuivre :
— Il est un Souffle, toutefois, qui les dépasse tous les autres…
Encore, plusieurs mains se levèrent et la voisine de Gabrielle se mit debout :
— Draco Magnus, le Dragon des Néphilim… Contrairement à Léviathan, Ziz et Béhémot, il ne se donne pas de parent à enfant, comme pour la royauté humaine, mais se lègue parmi les seigneurs après avoir été choisi par ceux-ci ou par l’Empereur précédent. Cela fait douze ans que Godazoth Ormel en est le réceptacle et l’intendant Erith Thadis a été désigné comme son héritier. Il poursuit tous les jours auprès de l’Empereur une formation très rigoureuse et complexe pour être prêt à devenir Dragon lorsque son temps sera venu. Les sept seigneurs néphilims ont tous une affinité avec le Feu qui se décline sous différentes manières : immunité, contrôle, invocation… qui diffère selon l’ange dont ils descendent. Ormel est celui de la Purification, dont les flammes dorées sont les plus chaudes, Oprah est la Rédemption et s’incarne sous forme de napalm bleu, Thadis, la Purification, est comme la lave et-
— Bien. Parlons maintenant des autres souffles et leur réceptacle.
L’adolescente commençait à s’emballer et Gabrielle aurait apprécié l’intervention du doyen, si elle n’avait pas ressenti de nombreuses attentions glisser dans sa direction à la mention des autres receptacles. Son regard se riva au sol lorsqu’un adolescent prit la parole sans attendre l’autorisation de son professeur :
— Les nobles, humains ou néphilims, reçoivent dès leur naissance des aptitudes et des compétences qui leur permet de maitriser le souffle, plus ou moins fort, qui est en eux. Ce sont les souffles supérieurs. Une fois qu’ils développent l’habilité de le sentir, ils s’engagent sur une voie longue et fastidieuse pour apprendre à le contrôler et devenir, à terme, Kraken, Griffon ou Capricorne. L’on sait aussi que certains humains, dans leur quête de savoir interdits et ténébreux, s’éprirent des Ténèbres et des arts noirs, assoiffés par une vie éternellement invariable et gorgées de forces insondables. Certains savent comment invoquer en eux des puissances et des entités malignes qui les guident sur une voie sans retour. Ceux-là portent le même nom que les choses qui grouillent dans le désert : des altérations. Ou, plus simplement, des démons.
Le professeur hocha la tête :
— Et les plus dangereux de tous, il est vrai.
— Parmi les néphilims, il est aussi des réceptacles maudits qui ont en eux les incarnations de ces entités mauvaises et corruptrices, nous les nommons « aberrations » et, si la galanterie néphilim interdit que le moindre mal ne leur soit fait et, même, si l’on prend la peine de les guider pour les aider à soigner le mal qui est en eux, cela ne suffit généralement pas à leur promettre une longue et belle vie. D’autant plus qu’ils sont les cibles favorites des démons, qu’ils attirent comme un phare dans les ténèbres.
Gabrielle resta impassible, même lorsque le doyen reprit sur le ton de la conversation :
— Certes. Le feu que portent les aberrations est jugé mauvais et vicieux. Il sait où se trouvent les failles de son porteur et il s’y infiltre pour mieux le contrôler. Il leur partage des connaissances qu’ils ne devraient posséder et souille leur nature… Là où un véritable néphilim se trouve incapable de meurtre, de mensonge ou de duperie, les aberrations deviennent les maitres des tricheries et leurs coups viciés peuvent facilement se retourner contre leurs plus proches camarades. Comme les seigneurs, ils sont capables de faire apparaître les flammes, mais là s’arrête la ressemblance, car ils n’ont aucune maitrise de leur Feu, dont la couleur est souvent noire, et celui-ci croit en force et en détermination à chacune de ses utilisations, jusqu’à ce qu’il ne ronge intégralement son porteur.
— C’est la raison pour laquelle les aberrations sont d’ordinaire affiliées à la légion Taw de Gomæ… Celle qui évolue sous le sol et où les missions sont généralement sans retour.
— Ceci est hors propos, Sephet.
Le jeune néphilim, qui était resté debout, s’inclina et se rassit sans rien exprimer, mais Gabrielle connaissait déjà l’animosité que lui vouait Sephet.
Il était le fils de l’intendant de la garnison, et, comme les élèves projetaient instinctivement la hiérarchie du bastion sur leur propre génération, il était respecté et écouté. Ses avis devenaient ceux de tous et, la plupart du temps, cela concernait Gabrielle et la place qu’elle ne devrait pas avoir parmi eux. Elle était celle qui lui permettait de jouir de son autorité et de sa légitimité sur les enfants de leur génération. Même s’il n’en abusait pas et conservait envers elle une certaine clémence, à la manière des néphilims, il ne cachait pas la méfiance qu’elle lui inspirait.
Toutefois, les semis-anges étaient réellement incapables de penser à mal ou de chercher à porter atteinte à l’intégrité d’un être vivant tant que leur survie n’était pas en jeu et Sephet n’était pas vicieux. Il avait, plusieurs fois, tenté d’user de cette ascendance pour offrir à Gabrielle un statut plutôt honorable parmi ceux de leur âge. Mais la jeune fille n’avait cessé de le repousser et le dénigrer. Elle s’était souvent moquée de sa discipline exemplaire et sa satisfaction de répondre rigoureusement à la moindre des attentes des officiers du fort là où elle-même appréciait de suivre ses propres inspirations et de remettre en cause l’autorité des adultes qui se trouvaient alors démunis face à elle. Une rivalité grandissante entre les deux enfants avait aujourd’hui mué en hostilité et, face à Gabrielle, Sephet avait appris à contourner la noblesse néphilim pour jouer sur le même terrain qu’elle : celui des mots et des idées. Si elle avait sa pugnacité pour elle, lui gardait l’intégralité de la loyauté des enfants de leur génération derrière lui.
A nouveau perdue dans ses rêveries, Gabrielle entendit de loin le professeur saluer la classe avant de prendre congé, mais elle revint à elle lorsque Sephet l’interpella :
— Ce que l’éminent Ephraïm n’a pas dit, c’est qu’une aberration finie toujours par fusionner totalement avec son Feu et devient affamée de choses qu’elle ne devrait même pas convoiter… Le prestige, la gloire, la connaissance… La puissance… Le pouvoir…
— Je ne convoite rien de tout ça.
— Comment savoir si tu dis la vérité ? Les néphilims ne peuvent pas mentir ni aller à l’encontre de leur nature, mais les aberrations, si.
— Je ne peux pas mentir.
Elle assura en le regardant dans les yeux et il haussa une épaule :
— Dans ce cas, assure-moi que tu ne désires pas autre chose qu’une humble existence à Cirion, en tant que piqueuse, comme nous tous.
Elle ouvrit la bouche, mais, comme bloqués dans sa gorge, aucun mot n’en sortit et une étincelle passa dans le regard de Sephet :
— Dis-moi que tu n’es pas un danger pour nous, que jamais tu n’outrepasseras les ordres de tes supérieurs ou ne tenteras de prendre leur place par la force ou la malice.
— Je ne… veux le mal de personne.
— A moins que cela ne t’empêche d’obtenir ce que désire l’abomination qui est en toi, n’est-ce pas ?
Plus pâle, elle serra les lèvres et fit un pas en arrière comme les autres élèves s’approchaient pour la dévisager sévèrement.
— Tu connais l’ordre des choses, Gabrielle… Au-dessus des communs, il y a les Souffles élémentaires, qui n’ont pas été éduqué, puis, au-dessus de tous, marquant le sommet et la base, les souffles supérieurs maitres de leurs pouvoirs : griffon, capricorne, kraken et les sept seigneurs néphilims. Ils répondent tous à seulement quatre réceptacles exceptionnels qui n’apparaissent qu’une fois toutes les deux générations. Les rois et l’Empereur : Léviathan, Ziz, Béhémot et Draco Magnus… Loin en dessous, il y a les irrégularités, ensuite les défaillants et, enfin, les aberrations, sur la même marche que les cambions, les descendants de Caïn et les démons.
Il ne manqua pas l’étincelle dangereuse qui s’alluma dans le regard de son interlocutrice et il insista :
— Tu causeras notre perte à tous si tu restes ici. Ce n’est pas pour rien que les gens comme toi sont mis à l’écart et envoyés en première ligne sur les missions suicides au plus profond des entrailles de la terre… J’ai déjà essayé de te mettre en garde, mais jeter à terre la seule personne qui te tend la main semble être ta spécialité. Tout ce que j’ai à te proposer maintenant est de rencontrer mon père pour être enfin mise à la place qui est la tienne : sous le sol. Si cela vient de toi et que ça arrive avant que tu ne fasses du mal, peut-être connaitras-tu un sort plus doux chez les Taw qu’ici.
Gabrielle resta silencieuse car, au fond d’elle, comme les remous d’un cap en tempête, son Feu, si irascible, s’amassait et grondait de colère, affluent au bord de son épiderme, prêt à jaillir à la moindre faille. Sephet dû le sentir, car il se mit lui-même en garde, se dressant instinctivement entre elle et les autres adolescents. Répondant au danger qu’elle générait, il montra les dents :
— C’est tout ce que je te souhaite, Gabrielle. Ton départ est la meilleure chose qui puisse t’arriver, mais pas seulement à toi… même tes parents regrettent aujourd’hui de t’avoir mise au monde et te considèrent d’avantage comme un danger que comme leur propre fille. La lignée Curmieth sera irrémédiablement souillée tant que tu vivras !
Elle serra les poings et tous firent un bond en arrière lorsqu’un cercle de flammes fut tracé à ses pieds. Sephet serra la mâchoire, et il gronda d’un ton plus bas :
— Je ne veux pas en arriver là, mais, dans quelques années, je serai responsable de la sécurité de Cirion… Je refuse de perdre qui que ce soit à cause d’une erreur d’évaluation de mon père. Si je dois ouvertement provoquer ton Feu pour révéler à tous la raison pour laquelle je ne te fais pas confiance, alors je le ferai. Car je sais que la chose qui est en toi est déjà trop violente pour être contenue, et ce n’est que le début…
— Ho… C’est donc ça… Tu veux évaluer la puissance de mon Feu, Sephet ?
La voix était descendue de quelques octaves, si glacée et si douce à la fois qu’elle fit tomber la température de plusieurs degrés et le silence qui suivit ressemblait à un vacarme.
Gabrielle, ou bien autre chose, venait de parler en se redressant et en ouvrant ses poings doigt après doigt, appelant un vrombissement sourd et constant qui venait de partout et nulle part à la fois. Même Sephet fit un pas en arrière, un seul, car il sut, à cet instant, qu’un cap venait d’être franchi et qu’il serait le responsable de la mort de la dizaine d’adolescents présents dans la pièce. Il n’eut pas besoin de se retourner pour comprendre que toutes les issues étaient maintenant bloquées par des flammes noires, voraces et ardentes qui enflaient de manière vertigineuse.
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