Suivre
Chapitres
Partager
Couverture du roman La Chute de Babel

La Chute de Babel

Après le meurtre du directeur de Babel, l'Amirale Gabrielle Curmieth est la suspecte idéale. Pour survivre au chaos, cette néphilim doit s'emparer du pouvoir et régner d'une main de fer sur la Tour. Parallèlement, le lieutenant Elie Kalah découvre ses racines royales lors d'une traque périlleuse avec le prince pirate Asaël. Entre soif de contrôle et désirs de vengeance, ce dernier s'est juré de provoquer l'effondrement définitif de la cité, scellant le destin de ces héros.
Chapitres
Partager

Chapitre 3

Dans une exclamation étouffée, Gabrielle fut éjectée du sommeil avec brutalité. Elle sentait encore le bout de ses doigts grésiller de ce pouvoir qu’elle n’avait jamais contrôlé. Fuyant les échos du cauchemar né de ses souvenirs, elle quitta son lit précipitamment. Le sommeil était, depuis toujours, le lieu où elle se sentait le moins en sécurité et elle l’esquivait autant qu’il s’évertuait à l’éviter.

Il était rare qu’elle s’assoupisse de la sorte, l’énergie si dense que son Feu lui partageait suffisait à ce qu’elle enchaine les jours et les nuits sans s’épuiser. Elle attendait généralement de bruler la moindre réserve d’endurance qui lui restait avant de s’offrir à une lourde narcose qui tutoyait plutôt l’inconscience que l’endormissement.

Inquiète à l’idée de voir ses limites apparaitre, elle qui se targuait de les repousser sans cesse, elle rejoignit la baie vitrée de son salon de réception en retenant un bâillement. Dormir, même une heure, était un luxe qu’elle ne pouvait prendre en ce moment. Son intuition soufflait qu’un bouleversement majeur arrivait.

Le dirigeable était spacieux et dénué du moindre ornement, mais ses sobres meubles étaient de grande qualité et modelés dans des matières nobles. Les pièces de la nacelle étaient actuellement fondues dans les ombres, car Gabrielle, curieuse d’apercevoir le scintillement des étoiles, avait coupé toutes ses lumières et inscrit un itinéraire en haute altitude sur son pilote automatique. Les astres ne pouvaient cependant rivaliser avec l’éclat de la tour de Babel. Le ciel, à des centaines de kilomètres à la ronde, était perpétuellement illuminé de cette torche phénoménale.

Pourtant, malgré l’atmosphère saturé de lumière, Gabrielle aperçut un trait éclatant trancher la voute céleste. Une prémonition accrocha son souffle et elle sortit sur son balcon pour fouiller le firmament à la recherche de la fortuite marque de fatalité fugace. Les vents d’altitude la happèrent immédiatement et chantèrent autour d’elle une mélodie aussi vieille que le monde. Ils tourbillonnaient déjà ainsi avant Babel, et continueraient bien après la chute du dernier homme.

Gabrielle l’écouta quelques instant, puis elle reporta son attention vers le haut.

La lecture des astres était un art dont seuls les seigneurs de la Citadelle se rendaient maitres, mais tous les néphilims y étaient sensibilisés. Déchiffrer ce qu’elle percevait de la calligraphie astrale lui apporta plus de confusion que de verdict. Ponctuation de ces phrases énigmatiques, une rayure imprévue bavait sur la constellation de Libra et pointait vers le Désert de Doudaël. Une comète.

Si inattendue.

Cette manifestation stellaire inopinée acheva de troubler Gabrielle et elle recula en abaissant son regard.

Le sol était si loin que Cirion, le bastion dans lequel elle était née, trente-cinq ans auparavant, n’était qu’un point dans la pénombre.

Elle s’en détourna aussi vivement et se réfugia dans l’habitacle du Brasérius. Elle rejoignit ses appartements en ajustant sa toge néphilim, toutefois, après un regard sur son agenda, elle lança une commande vocale pour perdre de l’altitude et retira finalement la broche qui tenait son vêtement. L’étoffe glissa au sol et elle s’habilla de son uniforme d’officière de l’aéronautique. Une tunique et un pantalon en draps gris de fer foncé tirant sur le bleu. La veste militaire était sévère et cintrée, à boutons semi-bombés, faits d’or, estampés en relief de deux ailes déployées. L’étoile en leur centre ainsi que l’aiguillette sur son col marquaient son appartenance au conseil d’état-major. Le ceinturon, porté haut à la taille, était en laine de fibre noire avec bélière et garnis de médaillons dorés estampés de la tête du kraken. Elle ramena ses cheveux dans un chignon serré, qu’elle cacha sous un képi noir, à galons et soutaches d’or.

Enfin, la broche étoilée de l’Amiral Olympien, plus haute distinction militaire avec son homologue, le maréchal Azalé, fut accrochée à sa poitrine. Une paire de bottines blanches, des gants immaculés et un sabre d’apparat complétaient la tenue.

Gabrielle se couvrit le visage d’un masque à oxygène tandis que le dirigeable abordait les hauts hangars de Métropolis, le Quatorzième Anneau.

Appréciant la douce lumière de la nuit à travers laquelle elle glissait en silence, Gabrielle revint sur son balcon et s’accouda à la balustrade. Elle s’offrit aux vents du ciel en ajustant son taux d’oxygène. La chaleur des ateliers se heurtait à la bise d’altitude dans des rafales agitées. Le chant des alizés devenaient, en Babel, une ode à l’impact humaine sur son environnement, qu’elle occupait sans s’y lier.

Les bâtiments de Métropolis étaient uniquement faits d’acier et de verre. Gigantesque nef renversée, le hangar militaire ne ressemblait à rien de ce que la nature aurait pu créer. Il surplombait les nuages comme s’il voguait sur une mer de coton et tutoyait les étoiles.

Gabrielle accosta entre une locomotive aussi grande qu’une maison et un monocycle rutilant. Son dirigeable, élaboré à la mode du Treizième Anneau, semblait en décalage temporel, avec ses ornements torsadés et sa toile dorée, face aux véhicules à vapeur et à rouage de la zone aussi pratiques qu’esthétiques.

A peine mit-elle un pied sur le quai d’honneur, qu’une escorte de gardes montés sur des quadrupèdes mécaniques, véritables centaures de vapeur et de rouages, se détacha sans un mot pour la suivre le temps qu’elle traverse les passerelles d’acier, fendant une foule de soldats, d’ouvriers et d’officiers qui s’écartèrent et s’inclinèrent sur son passage. Au-dessus, des dirigeables militaires manœuvraient dans un ronronnement discret et, sous ses pieds, les trams filaient dans un chuintement strident.

— Amirale Curmieth !

Le cri perça le ronronnement constant du Quatorzième Anneau et, immédiatement, les sagittaires se mirent en garde. Gabrielle les apaisa d’un signe de main, mais ne ralentit pas pour autant. Elle garda un visage impassible et une attitude digne lorsqu’une petite femme au monocle d’étain ouvragé, assise sur une machine bipède qui accourait vers eux dans des grandes foulées volatiles, brandit un stylographe et une tablette tactile. Un polaroïd automatique était greffé sur son épaule et un minidrône enregistreur aux rouages complexes et à quatre hélices bourdonnait dans son sillage, ne laissant aucune doute quant à sa profession : une tabloïd.

— Amirale ! Quelques mots à propos de l’Inauguration du nouvel Acte ? Quel est votre sentiment à l’idée de remplacer les rois ?

La voix stridente interpella plusieurs quidams qui trainaient dans le hall et, peu à peu, Gabrielle sentit une véritable attention opaque se concentrer sur elle. Elle poussa un soupir et ralentit le pas. Consciente que chacun de ses mots, son attitude et ses intonations étaient enregistrés, pesés et analysés par toute sorte d’experts de tous anneaux, elle hésita à garder le silence. Toutefois, la journaliste assise sur son mécha à pattes d’autruches vint jusqu’à la limite imposée par les centaures, qu’elle surplombait, pour apostropher à nouveau la conseillère :

— Le Léviathan et la Ziz, les derniers rois de Shinéar, ont été assassinés il y a vingt ans et le gouvernement intérim qui a pris le relais n’a pas encore prouvé son efficacité… Vous en faites partie, Amirale, car vous cumulez plusieurs postes, et possédez le Deuxième Grade du Conseil Exécutif… N’êtes-vous pas d’accord avec moi pour affirmer que la situation s’enlise et sort de votre contrôle ?

La néphilim serra les lèvres et, calmement, elle exposa d’une voix assez forte pour être entendue des curieux. Une foule s’étaient approchée pour entendre ce que celle qui siégeait à l’un des plus hauts Grades du conseil de Babel avait à leur dire :

— Non, la situation ne sort pas du contrôle. Toutes les personnes qui sont assises au conseil, à défaut d’être des griffons ou des krakens, sont des présidents de parti, des ministres, des haut-officiers ou des hauts-précepteurs… La perte des descendants de Noé, il y a vingt ans, nous a amputé, certes, mais grâce à l’effort collectif, la Tour se porte bien et, aujourd’hui, sa croissance reprend.

— Êtes-vous certains de ne pas précipiter les choses en annonçant l’ouverture d’un acte démocratique ?

— Non. Cela fait des mois que nous sommes prêt à nous élever d’un nouvel étage. Jonas de Thyatire, notre directeur, et Barthélémy Cléoph, notre Premier Grade, sont tous les deux catégoriques : avec ou sans roi, nous ne stagnerons plus.

— Mais vous êtes des communs, nés sans pouvoir… Comment pouvez-vous prétendre régner à la tête des Hautes-Sphères et vous partager le pouvoir législatif et exécutif de l’ensemble de la Tour des Hommes comme le firent avant vous Léviathan, Béhémot et Ziz ?

Plusieurs bourdonnement strident parasitèrent son champs auditif et elle regretta d’avoir ralenti. De nombreux mini drônes enregistreurs tournoyaient maintenant autour d’elle comme des mouches au-dessus d’un cadavre. Signe de l’arrivée imminente de tout autant de journalistes et une voix masculine l’interpella à son tour comme un homme accourait vers elle :

— Madame, n’êtes-vous pas d’accord avec moi si je dis que cette situation dessert particulièrement bien aux néphilims ? Après tout, l’Écimage a laissé Babel sans dirigeant… Depuis la perte des Krakens et des Griffons, le conseil est sous l’influence des semi-anges…

— Je n’ai rien à répondre à ça. Ce sont des humains qui ont voté pour moi à chaque élection au conseil, pas des néphilims. Ce sont les humains, encore, qui m’ont honoré du plus haut grade militaire au sein de la brigade olympienne après que j’y ai fait mes preuves pendant plusieurs années… Et, si sa majesté l’Empereur tient aujourd’hui une place honorifique au conseil des Sages, c’est parce qu’il porte Draco Magnus. Il est l’unique réceptacle de bête d’Uruk encore en vie suite à la disparition brutale de la reine Adah ChamShinéar, du roi Emmanuel SemShinéar ainsi que leurs héritiers. Ce sont les hommes qui lui ont demandé de prendre cette place en attendant de trouver un moyen de pallier à cette perte.

— Et vous ? N’êtes-vous pas intéressée par le Premier Grade ou le Directorat ?

— Ces deux titres sont entre de bonnes mains. J’ai déjà beaucoup à faire à la brigade olympienne et au Deuxième Grade. Le Directeur Jonas de Thyatire possède lui aussi un Deuxième Grade au conseil et nous travaillons donc ensemble le plus souvent, sous les prodigieux conseil du Haut Précepteur Cléoph, notre Premier Grade qui fut déjà, je vous le rappelle, conseiller des princes et des rois en leur temps.

Certains opinèrent avec ferveur. Beaucoup de masses populaires, qui avaient été horrifiées, vingt ans auparavant, d’apprendre la perte des élites dirigeantes et qui s’étaient attendus à voir la Tour sombrer à cause de ça, étaient aujourd’hui galvanisées par l’idée que des humains de naissance commune soient capables de jouer dans la cour des rois semis-dieux avec succès. D’autres étaient moins enthousiastes et Gabrielle fut interpellée alors qu’elle allait reprendre sa marche :

— Pensez-vous vraiment être apte à prendre la suite des rois, Deuxième Grade ? Même si les héritiers des titres de rois Léviathan, Ziz et Béhémot ne sont plus, il reste d’autres descendants de Noé de haute naissance qui gouvernent les anneaux inférieurs et qui seraient parfaitement légitimes à la tête de Babel… Pourtant, vous les avez écarté avec des mesures strictes et leur refusez tout droit de participer à la vie politique de la tour !

Le regard gris de Gabrielle accrocha celui d’une vieille dame dignement assise sur le balcon luxueux d’un haut quadrupède mécanique aux foulées pachydermes. Son corset vert de velours côtelé et sa chic ombrelle à ressort clamaient la classe aristocratique dont elle était issue. Gabrielle la considéra de basse noblesse et elle répondit sans patience :

— J’estime avoir assez justifié ces mesures face aux Hautes Sphères. Toutes les réponses à vos questions se trouvent dans mes propositions de lois sur la transition démocratique et républicaine. Toutes ont été acceptées positivement à l’assemblée, donc ce n’est pas ici que je vais les défendre.

L’aristocrate leva le menton et siffla d’un ton plus venimeux alors que plusieurs exclamations fusèrent entre les pro-monarchiques et les antimonarchiques :

— Trois lignées royales se sont partagées le pouvoir de Babel depuis ses fondations ! Sem, Japhet et Cham, les enfants de Noé, furent les premiers rois de la triade et leur dynastie était la colonne vertébrale de la tour ! Pendant dix siècles, l’humanité a été unie derrière leurs voix qui n’en formaient qu’une et c’est pêché, arrogance et narcissime que de croire que vous, madame Curmieth, une néphilim du désert, avez le potentiel de prendre en marche les éclats brisés d’une dynastie phénoménale foudroyée en plein vol pour remplir de votre égo l’abysse que leur disparition inflige à la tour !

— La colonne vertébrale dont vous parlez était tordue et poreuse en certaines vertèbres. Les rois n’étaient que des hommes qui jouaient avec un pouvoir qui les dépassaient et qui s’est retourné contre eux. Depuis la révolution populaire du Onzième Anneau, ils n’étaient plus les bienvenus en politiques et, même si l’on écoutait leurs conseils, leur gouvernement était déjà partagé avec les représentants du peuple. Ce n’était qu’une question de temps avant que l’humanité ne s’affranchisse totalement de leurs privilèges seulement dû à leur naissance !

— Blasphème ! Les rois de Shinéar n’avaient d’humain que l’enveloppe charnel ! Leurs pouvoirs, leur puissance et intelligence supérieure n’étaient plus à prouver. Ils avaient des failles, certes, mais leur règne était éclatant et solide le plus souvent. Ils avaient le mérite de porter l’humanité et ils ont grandi avec elle ! Ils étaient des Dieux !

— Vos dieux sont morts !

Fut crié quelque part dans la foule, puis ce fut le chaos. Plusieurs exclamations supportèrent celle de la vieille femme, levée sur son quadrupède, mais d’autres ripostèrent de plus belle et se placèrent derrière Gabrielle pour affirmer bruyamment leur opposition et souligner de leurs affirmations les répliques de la blonde :

— L’attentat contre les familles royales a été commis par un Sem, un prince kraken ! Et non un néphilim ou un commun du peuple… C’est un descendant d’une ligne proche qui a monté les guerriers krakens contre les familles principales ! Balak le Sang-Dêchoirement refusait justement d’accepter la séparation du pouvoir et avait décidé que la tour ne pouvait être dirigée que par un descendant de Noé ! Vous m’accusez de narcissisme et arrogance, mais les rois et leurs proches étaient les premiers à souffrir de ces tares ! Ils en sont morts.

— Ce n’est pas parce que je refuse de donner ma voix à une bêcheuse du désert que j’accorde mon crédit à Balak SemAcepeth ! Ses Sangs-Dêchoirements ont massacré les familles royales et entravé les classes politiques pendant cinq ans, mais ils ont échoué à prendre le contrôle de la tour… Ils n’étaient pas préparés pour régner sur l’humanité et ils ont fait l’erreur de bouder les institutions centenaires mises en place par les vrais rois pour établir leurs propres lois… Un écueil vers lequel vous-même vous vous dirigez !

— C’est par les élites actuelles qu’ils ont été chassés : Sa majesté l’Empereur, Barthélémy Cléoph, Jonas de Thyatire et moi-même, pour n’en citer que les plus majeurs… Ce sont ces élites qui travaillent d’arrache-pied depuis quinze ans pour proposer la relance de la croissance alors que tout s’était arrêté avec la perte des rois il y a une vingtaine d’années. L’ouverture du Neuvième Acte marquera la prise en charge du nouveau gouvernement et l’inauguration d’une nouvelle ère à Babel. Une ère dans laquelle le droit de naissance n’a pas sa place !

Elle se fit huer par les pro-monarchiques et, même, quelques sourdes vibrassions, légers crépitements ou courants d’air nerveux témoignèrent du pouvoir des aristocrates présents, mais les ouvriers et les prolétaires qui l’entouraient répondirent par des vivats. La néphilim estima qu’elle n’avait plus rien à ajouter et elle préféra partir avant que les choses ne tournent à l’émeute, encore une fois.

Son escorte de sagittaires l’aida à traverser la foule et refouler les journalistes qui criaient son nom.

Elle gagna rapidement les passerelles supérieures, plus petites et simplement accessibles aux officiers et aux coursiers. Elle se dirigea vers les bâtiments de la brigade olympienne en rendant distraitement leur salut à ceux qui la croisaient, perdue dans ses pensées.

Elle arriva enfin à la salle de conférence où l’attendait le conseil général des Olympiens, l’organisme responsable de la paix à l’intérieur des murs de Babel. Sobre, mais élégante, la pièce à la géométrie épurée était saturée de concentration et de sévérité.

Tous s’inclinèrent à son arrivée, puis, sous son invitation, ils s’assirent tandis qu’elle resta en bout de table pour présider la séance. L’ordre du jour était bénin.

Depuis dix ans que Gabrielle travaillait dans les plus hautes instances de cette brigade pour assurer l’ordre et la sécurité des citoyens de Babel, elle savait que ce genre de calme était plutôt rare et elle eut du mal à se concentrer sur les cas de corruption et de délinquances d’apparence mineure qui consternaient actuellement les généraux.

Finalement, elle fut interrompue par le vibreur insistant de son badge holographique et, s’excusant à peine, elle faussa compagnie aux officiers pour se réfugier sur le balcon extérieur et répondre à l’appel. Il dura seulement quelques minutes, mais il ne fit qu’augmenter son trouble et, à peine fut-il coupé, Gabrielle préféra s’appuyer sur la balustrade d’acier de la terrasse plutôt que rejoindre le conseil général. Son regard gris parcourut les nuages, tâchant de percevoir ce qui était perceptible de la grandeur de la tour, sous cet angle et à cette hauteur. Les étoiles n’étaient plus visibles du tout.

Un inconfort mut dans son abdomen et fit rétrécir son souffle. Il avait la forme arachnéenne d’une ombre épineuse et glaciale qui, chaque jour, se rependait un peu plus entre ses entrailles et sa gorge, fouillant son corps et labourant sa confiance. L’angoisse, vieille présence hostile, qui retournait ses propres pensées contre elle et la perçait de ses humeurs et ses incertitudes. Gabrielle voulut la refouler par sa seule détermination, elle ne fit que provoquer son ire et sa prise devint brutale. Elle souleva en Gabrielle une colère brulante. Tourmenteuse, l’angoisse assura son étau en draguant du plus profond de sa mémoire le souvenir qui l’avait tiré sommeil un peu plus tôt. Gabrielle ferma les yeux, mais cela ne suffit pas.

De tous ceux qu’elle gardait de son enfance, la réminiscence qui la hantait maintenant était celle qu’elle avait tenté de refouler au plus profond d’elle-même. Ce jour où elle était devenue un paria de la Citadelle pour une faute qu’elle n’avait pas voulu. Elle sentait encore le bout de ses doigts grésiller de ce pouvoir terrifiant et meurtrier qu’elle n’avait jamais contrôlé. Se nourrissant de son angoisse, son Feu s’enivrait de ses afflictions et les provoquait le plus souvent. Elle le réprima durement avant que les cris déchirants, échos de sa mémoire, ne reviennent la déchirer. Elle avait beau avoir déjà payé le prix fort, et juste, des conséquences de cet accident dramatique, elle regrettait, depuis que c’était arrivé, que ses propres flammes ne l’aient pas dévorée vive elle aussi ce jour-là.

On lui avait souvent répété qu’elle était chanceuse que la peine de mort n’ait pas courre à la Citadelle. Elle doutait sur l’adéquation du terme « Chance ».

Parfois, une vie abrégée valait mieux qu’une vie rongée de remords et de culpabilité.

A peine eut elle chassé de ses pensées le souvenir de ce jour si terrible qu’y revint l’altercation qu’elle venait d’avoir à propos de la monarchie. Elle poussa un lourd soupir.

Prétendre diriger Babel, c’était prétendre diriger l’humanité toute entière car, mis à part quelques confréries pirates et les personnalités exilés qui survivaient quelques part entre le ciel et le désert, aucune autre civilisation humaine que celle de la Tour des hommes n’existait sur cette terre ravagée.

Ce n’était pas par gout du pouvoir que Gabrielle s’était frayée un passage aussi haut malgré son sourire inexistant, ses manières rudes de chasseuse de démon ou son incapacité à mentir.

Depuis sa naissance, elle n’avait jamais eu de place. Ses pas ne l’avaient pas encore mené en un lieu où, enfin, elle pouvait déposer ses maigres bagages émotionnels, cesser sa fuite, prendre sa respiration et donner à sa vie la direction qu’elle désirait.

Cesser de fuir ce qu’elle était, et découvrir une existence sans peur.

Une quinzaine d’année auparavant, lorsqu’une coalition s’était formée pour libérer la Coupole du Joug de Balak l’usurpateur, Gabrielle avait, inconsciemment, commencé par suivre les murmures de son Feu. Il l’avait poussé à utiliser son savoir malsain et son pouvoir répugnant pour se creuser une place parmi les hommes. Son ascension se fit de manière exponentielle et quelques années lui avaient suffi pour se retrouver propulsée tout en haut de la hiérarchie humaine.

Maintenant qu’elle estimait être en sécurité et essayait de se débarrasser de ses braises, le Feu plantait ses crocs incandescents dans sa chaire et refusait de la laisser en paix.

« Tu es un démon, Gabrielle. C’est grâce à moi que tu es arrivée si haut. C’est grâce à moi si ceux qui t’obstruaient la route ne sont plus là pour te couvrir de leur ombre.», murmurait-il lorsqu’elle commettait l’erreur de baisser sa garde.

Si elle parvenait à lui faire lâcher prise et lui faisait perdre du terrain, la solitude, sa plus proche amie, venait combler les failles. Ses escarres étaient si anciennes que Gabrielle était dorénavant imperméable à leur brulure.

Un courant d’air chatouilla ses sens et Gabrielle se détourna de ses peines intérieures pour baisser les yeux vers la construction céleste, qu’elle surplombait. Perçant un fin voile de nuages, la Coupole, perle de l’humanité lui apparut dans son écrin d’étoiles.

A la sept-centième année de construction de Babel, l’on avait estimé que le Treizième Anneau, qui portait la Coupole, serait le dernier car la ville avait dépassé en taille le plus haut sommet connu que la nature avait érigé. La prouesse était déjà formidable, considérant le fait que, à l’époque, l’Homme ne comptait pas encore sur la puissance des machines et des moteurs pour s’élever.

C’était un gigantesque complexe de pierre, d’aqueducs de marbre, de jardins artificiels suspendus et de palais d’onyx dont on ne pouvait apercevoir les extrémités. Les récits de paradis de Noé, les olympes païennes ou l’Eldorado légendaire n’étaient que de pâles reflets imaginaires de la Coupole. La Nature elle-même n’avait su coder une telle science architecturale dans ses œuvres.

Le monument sacré incarnait l’émancipation de l’humanité sur les lois de la raison et de la physique. Loin au-dessus du sol qu’elle méprisait, la splendeur de ses arcades, ses arches, ses dômes, ses voutes et ses ogives éclipsait celle des étoiles qui la jalousaient.

Elle gardait en son sein les institutions les plus respectées. Les palais de jade, d’onyx ou de marbre abritaient des milliers de ministères, de bureaux et de secrétariats, pour une administration huilée et sans faille. En son centre, la Nef d’Opale était un haut lieu de recherches et d’expérimentations qui formait chaque année des milliers d’étudiants universitaires sur les matières nobles. Au fil des générations, y étaient transmis des savoirs pointus et des techniques ancestrales que le temps et la connaissance avaient affinées. En périphérie, l’Exposition Universelle ravissait les visiteurs et présentait, dans ses palais, ses hangars et ses parcs, le meilleur de chaque anneau.

Arrivés si haut, les hommes, plutôt que de se satisfaire, gardèrent leur regard rivé vers le Soleil et la Lune qui les narguaient parmi les étoiles. Le sol, quelques centaines de kilomètres plus bas, avait ensuite été creusé, les meilleurs ingénieurs s’étaient rassemblés et l’on découvrit comment suspendre des territoires entiers dans cette zone si particulière, ou l’Ether et le ciel tutoyaient le firmament. Deux anneaux supplémentaires, composés de métal, de verre et d’acier, furent ajoutés au-dessus et continuaient de croitre en largeur, des centaines de villes satellites colonisèrent le ciel, et l’humanité entière s’envola avec Babel.

En retrait, détruits et saccagés, se trouvaient les ruines des trois palais royaux, maudits et désertés depuis une vingtaine d’années.

Le regard de Gabrielle les survola et elle retint un simple sourire narquois.

Toutes puissantes qu’aient été ces familles royales durant plus d’un millénaire, douze heures avait suffi pour les éradiquer… Et Babel se portait tout aussi bien sans elles...

Sous la poigne d’acier de Jonas de Thyatire, de l’Empereur Godazoth Ormel, de Barthélémy Cléoph et d’elle-même, la tour s’était redressée. Ils s’étaient attelés pendant des années à combler la perte, et, maintenant, Babel croissait à nouveau, plus forte que jamais.

Pourtant, il était acté, dans la conscience collective, que Babel ne pouvait s’élever sans un Shinéar à sa tête. Mille ans durant, les rois avaient été placés à l’égal des Dieux par beaucoup de croyances.

Il n’était même pas possible de parler de Babel sans évoquer la triade sacrée des rois, tant l’histoire de la première dépendait des directives, caprices et initiatives de la deuxième : Lorsque les eaux du Déluge eurent refluées, que la terre, boursoufflée, tuméfiée et trahie eut commencé à se découvrir, offrant aux humains, hébétés et déracinés, une tourbe morte sans fin, un homme s’était dressé parmi les autres : Nimrod, petit-fils de Noé. Le premier roi offrit alors à l’humanité dispersée ce qui lui avait été arraché par les eaux du déluge : l’espoir ou, plutôt, la foi dans un futur toujours plus glorieux que son passé.

La première pierre de Babel fut posée avec cette intention-là : L’Homme Uni surpasserait sa Source, quelle qu’elle soit, pour disputer contre elle la légitimité d’exister selon ses propres lois.

Mais les rois avaient été décimés. Les responsables étaient toujours libres et menaçaient encore l’intégrité de Babel et de ses nouveaux dirigeants… Aujourd’hui mêlés aux pirates du ciel, les Sangs-Dêchoirements se terraient maintenant quelque part entre le ciel et le désert, toujours à l’affut.

Quinze ans auparavant, ceux qui portaient actuellement les titres de conseillers et de sages, d’anciens précepteurs, colonels ou magistrats actifs au temps des rois, eurent chassé l’usurpateur du pouvoir après cinq années de résistance passive. Puis ils prirent en main les rênes de la Tour au moment où elle menaçait de dérailler.

Depuis que ces dirigeants intérims eurent annoncé que leur travail était terminé et que la Tour pouvait reprendre l’ascension à partir de là où elle fut rompue à la veille de l’attentat, de nombreuses personnes de tout profil s’étaient mises en lice pour recevoir le titre suprême de Directeur de Babel, depuis toujours tenu par un Griffon, le Ziz en personne.

Aucun n’avait pu jouer en égal contre Jonas de Thyatire. Ce dernier était le héros qui avait fédéré les opposants de Balak SemAcepteh et dirigé la riposte contre les Sangs-Dêchoirements. Avant cela, il était déjà une figure politique populaire incontournable, rival des rois en personne, avec des programmes antimonarchiques à tendance républicaine. Il avait derrière lui un socle électorale démentiel grâce à son statut de Président du parti le plus populaire, celui des Justes, et comptait ses amis par centaine à la Coupole.

Candidat sérieux et un rival de haute volé pour quiconque convoitait une place tout en haut de l’humanité, sa nomination à l’unanimité pour le Directorat n’avait été une surprise pour personne.

Depuis quinze ans, un étrange statut quo régnait entre les pirates, les Sangs-Dêchoirements, les aristocrates et les Justes, chacun aux quatre coin d’une table de jeu instable dont le centre était la Tour de Babel, si fragile et si haute à la fois. Toutefois, l’air s’alourdissait et un orage lointain commençait à approcher. Bientôt, quelque chose éclaterait, Gabrielle le sentait, car aucun de ces quatre camps ne pouvait survivre davantage tant que les trois autres existaient.

Elle sortit de ses pensées lorsque l’on toqua à la porte extérieure et un officier cintré dans une tenue militaire s’inclina face à elle :

— Tout va bien, madame ?

Elle ne répondit rien et se détourna de la vue pour pénétrer à nouveau dans la salle de réunion. Les dix généraux de la brigade olympienne se levèrent lorsque Gabrielle revint à sa place et, d’une voix neutre, elle annonça en récupérant ses affaires :

— Je vous laisse clôturer cette réunion, j’attends un rapport sur mon bureau demain à la première heure. Vous avez mon autorisation pour augmenter les effectifs sur le septième anneau le temps que la situation se calme.

— Amirale… Il y a d’autres sujets qui nécessitent votre approbation d’urgence, nous ne pouvons les valider sans en avoir discuter avec vous…

Une vague de murmures déstabilisés répondit à son injonction, mais elle ne sembla pas les entendre :

— L’appel que je viens de recevoir vient du Directeur Jonas de Thyatire, il requiert ma présence immédiate à la Coupole. La séance est reportée, mon secrétaire vous enverra une nouvelle convocation dans la journée.

Ils s’inclinèrent et elle se retira sans perdre d’avantage de temps. Doublant l’effectif de son escorte, elle rejoignit sans encombre le quai d’honneur et son dirigeable. La gigantesque horloge mécanique du hall principal, qui comptait bien ses trente mètres de diamètre, sonna minuit lorsque la belle nef racée de Gabrielle décolla pour descendre vers la Coupole en empruntant les axes réservés.

Continuez à regarder !
L'histoire devient intense ! Passez sur l'application pour continuer la lecture
Débloquer tous les épisodes
Ouvrir le site officiel

Vous aimerez aussi

Couverture du roman Condamné à fuir
9.7
Lindsay Petrović pensait vivre un rêve, mais son mariage s'est mué en cauchemar mafieux. Tiraillée entre un frère protecteur et Aleksandar, son époux tyrannique, elle doit choisir son camp. Traquée par des ennemis de l'ombre et un gouvernement prêt à démanteler l'empire familial, la fuite semble vaine tant l'influence de son mari est vaste. Entre haine et vestiges d'amour, Lindsay livrera un combat ultime pour sa survie. Saura-t-elle trahir l'homme qu'elle a aimé pour se libérer ?
Couverture du roman Destinée au Roi Loup
9.3
Maltraité par son père, l'Alpha Ramus, Katharina espère s'émanciper. Lors du sacre de Zeus, le nouveau roi des loups, elle attire son attention sans savoir qu'ils sont liés par le destin. Si Zeus rejette ce lien par froideur, sa mère l'encourage à l'accepter. Katharina s'enfuit chez l'ambitieux Alpha Duren avant de recroiser Zeus. Pour tester sa compagne prédestinée, le roi organise un tournoi royal. Katharina devra alors prouver sa valeur face à un souverain qui la convoite tout en niant ses sentiments.
Couverture du roman Deuxième chance avec mon petit ami handicapé
8.4
Après sept ans de servitude et de captivité sous l'emprise de Caleb, Yaoyao voit sa vie s'achever tragiquement à 26 ans. Malgré sa réussite éclatante contre le Groupe Griffin, Nathan, son amour de toujours aux jambes handicapées, ne peut que pleurer sa mort avant de promettre de la rejoindre. Touchés par ses prières, les dieux lui offrent un nouveau départ. Propulsée à ses 18 ans, Yaoyao décide d'inverser le destin pour protéger Nathan et changer leur futur.
Couverture du roman Elektra
9.4
Le conflit ancestral entre les traqueurs et les sorcières semblait éteint depuis l'éradication totale de ces dernières. Pourtant, l'émergence d'Elektra bouleverse cette certitude. Unique détentrice d'un don capable de réconcilier ces deux univers ennemis, elle porte désormais l'avenir de son peuple sur ses épaules. Entre action et destin, parviendra-t-elle à mener à bien la quête pour laquelle elle est née ? Une aventure épique où tout peut basculer.
Couverture du roman La Dame de la Compagnie
9.4
Katrina, fervente rebelle, infiltre le palais comme dame d'honneur pour renverser la reine Anne Marie. Poussée par la ruine de son père et son amour pour le chef des insurgés, elle mène une double vie périlleuse. Entre ses missions secrètes sous le nom de Katee et son quotidien à la cour, l'héritier du trône bouleverse ses convictions. Déchirée entre sa loyauté envers Dom et l'attraction toxique de Magnus, elle s'égare dans un jeu de pouvoir et de passion dévastateur.
Couverture du roman Le fils secret de l'Alpha : Mon salut volé
8.9
Empoisonnée depuis trois ans, je comptais sur l’Élixir de Pétale de Lune pour survivre. Mon mari, l’Alpha Lucas, feignait le dévouement alors qu'il destinait ce remède à la mère de sa maîtresse, Chloé. Trahie par sa double vie et l'existence de son fils secret, j'ai compris qu'il attendait ma mort. Humiliée dans ma propre demeure, j'ai puisé dans mes dernières forces pour briser notre lien d'âmes sœurs. Je refuse de mourir : je reviendrai pour tout réduire en cendres.