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Couverture du roman La boussole

La boussole

Emile Dubois mène une existence effacée de fonctionnaire du fisc, dominé par une épouse psychologue impétueuse et leur chien Sigmund. Sa vie bascule quand des signes éveillent soudain sa conscience et son envie d'exister. Sa rencontre avec Suzanne au bureau, puis celle d'Hélène dans le train, le poussent à dévier de sa trajectoire monotone. Ce récit explore la quête de liberté d'un homme qui décide enfin de briser ses chaînes pour suivre ses propres désirs.
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Chapitre 2

La honte du quartier

Quelques jours plus tard, vers dix-neuf heures trente, on sonna à la porte de son domicile.

À voir les gyrophares qui tournaient à la vitesse de l’ancienne essoreuse de sa grand-mère, Emile avait compris, avant d’aller ouvrir, qu’il allait devoir s’expliquer avec la police.

— Vous êtes bien le propriétaire d’un cochon, Monsieur Dubois ?

— Oui, une jeune truie, pour être bien précis. Elle a disparu en fin d’après-midi.

— A votre place, je ne ferais pas trop le malin avec vos précisions ! Vous voulez bien nous suivre ? Il n’y en a que pour quelques minutes.

Emile monta dans le combi. À quelques centaines de mètres de là, le long de la route, la petite cochonne gisait, déchiquetée.

— Votre animal a provoqué un solide accident de voiture, Monsieur Dubois. Le conducteur a freiné et s’est fait emboutir par le véhicule qui le talonnait, lequel a lui-même été impacté par l’arrière. Les gens roulent vraiment trop vite, mais on peut comprendre leur ébahissement lorsqu’ils voient déboucher un cochon sur la voirie en plein quartier résidentiel ! Heureusement pour vous, il n’y a pas de blessé, enfin, pas de victime humaine, je veux dire. Vous vous arrangerez avec votre assurance, mais le plus important, c’est d’évacuer le cadavre, si je peux dire. Il faut appeler d’urgence le clos d’équarrissage avant que de nouvelles plaintes n’affluent, ça n’arrête pas depuis une heure.

— Comment avez-vous dit ? Le clos d’… ?

— Le clos d’équarrissage. Une société qui se charge des dépouilles du bétail. Il faut faire évacuer cette carcasse au plus vite. Franchement, vous vous en tirez bien ! Maintenant, si j’ai un conseil à vous donner… si vraiment vous vous entêtez à vouloir garder des cochons, faites faire une bonne clôture par un vrai professionnel…

Ce jour-là, Emile prit conscience avec la fulgurance d’un direct en plein nez qu’on ne s’improvisait pas gentleman-farmer, et que tempérer son épouse Valérie dans ses spéculations et divagations plus mercantilistes qu’écologiques devenait urgentissime. Il commença alors à s’en vouloir et à se reprocher de s’être laissé embobiner. La visite de la police l’avait à peine surpris, cela devait arriver. On sent parfois que l’on flirte avec les limites, et que certaines situations vont inéluctablement accoucher d’un incident grave.

Chaque mois, le couple franchissait un nouveau cap ! L’acquisition de cette truie ne constituait que la dernière trouvaille lumineuse de Valérie. Comment en étaient-ils arrivés là ? En soi, si le décès de la petite cochonne était déplorable, jamais plus, c’était décidé, il ne jouerait au garde-cochons. Car cet événement illustrait parfaitement l’engrenage fatidique dans lequel il s’était laissé engluer.

Après quelques années de travail, ils avaient décidé d’acquérir une maison, et une fois la rénovation terminée et alors qu’il pensait pouvoir toucher au but et mener la vie dont il rêvait, avec des enfants et du temps libre pour ses loisirs artistiques, une surprise l’attendait à la maison, au retour du travail, par un joli soir d’été : un magnifique petit berger malinois à la recherche de l’affection d’un foyer convivial cavalait dans leur living. L’animal avait été fourni par un proche camarade de Valérie qui, s’exerçant au commerce clandestin, avait été débordé par l’ampleur d’une nichée, et l’écoulait sur le mode « sauve qui peut ». Emile, en vérité, n’avait nulle envie d’éduquer un chien. Citadin dans l’âme, il s’imaginait qu’un animal à domicile pouvait à tout moment provoquer une catastrophe. Il tenta bien de faire comprendre à Valérie qu’il ne se sentirait plus jamais vraiment chez lui avec un tel animal à demeure, mais ses arguments n’eurent pas le moindre effet sur la détermination de Valérie. Mesurant la nécessité de s’y prendre autrement, il commit alors l’erreur capitale de faire glisser le débat sur la forme plutôt que sur le fond :

— Tu aurais pu me demander mon avis !

— Ce que tu peux être mesquin, parfois ! Si on doit discuter de tout dans un couple, ça n’en finit pas !

— Il n’empêche, je n’ai plus le choix. Tu as décidé pour moi !

— Tu vois, tu ramènes toujours tout à toi. Ton orgueil n’a aucune limite !

Emile ravala sa rancœur et son orgueil.

Elle insista :

— Tu sais, moi, je fais toujours pour bien faire, ici ! La maison sera bien gardée au moins !

Comprenant qu’il n’y avait plus qu’à s’aligner, Emile avait accepté d’adouber le canidé, à une condition non-négociable toutefois : il habiterait au sous-sol situé au niveau du jardin. Il y avait là un immense garage-buanderie, une pièce qui faisait office de cave, et un grand espace qui donnait sur le jardin, avec accès au terrain via une porte-fenêtre. À l’endroit précis où Emile escomptait installer son matériel de peinture et de dessin, ils installèrent les quartiers de Sigmund. Inutile de préciser qu’Emile jalousa immédiatement l’animal, mais c’était le prix à payer pour éviter de se coltiner le monstre au salon ou dans la cuisine. Pour l’installer confortablement, ils placèrent un divan racheté d’occasion sur lequel le toutou pourrait se vautrer à loisir, un panier, quelques os en plastique, une balle, une gamelle et le tour était joué. Au prix de la mise au rebut de ses projets esthétiques, Emile parvint donc in extremis à circonscrire le fauve et à préserver une partie de son territoire sacré.

Valérie pour sa part se contenta de rebaptiser le futur molosse et le prénomma désormais Sigmund.

Imparablement, le petit berger malinois se mit à grandir, devint énorme, puis colossal ! Il s’empiffrait comme quatre, déployait une force titanesque. Très vite, Valérie renonça à s’en occuper pour préserver son intégrité physique. La dernière fois qu’elle avait visité le jardin, la voyant arriver, Sigmund n’avait pu tempérer ses pulsions indélicates et l’avait plaquée au sol, se vautrant sur elle pour lui lécher le visage à tout va, et l’on peut raisonnablement se demander jusqu’où le carnassier se serait aventuré si Emile n’était intervenu dans le costume du Héros. Valérie n’avait depuis cet incident, jamais plus posé l’ombre d’un orteil dans le jardin.

Peu de temps après cet épisode peu glorieux, elle annonçait à Emile qu’à la suite d’une discussion avec des collègues, elle avait commandé une vingtaine de poules au mari de l’une d’entre elles, arguant du fait qu’il s’agissait là d’un excellent investissement, qu’ils auraient dorénavant des œufs frais à disposition, de la viande saine, et que, cerise sur le gâteau, ils pourraient en profiter pour valoriser leurs déchets.

Depuis l’enfance, Emile avait vécu en ville, avait poussé en appartement, et depuis toujours, « sortir » signifiait pour lui aller au parc pour y lire une heure, ou faire une petite course, ou encore aller au cinéma, visiter un musée. Vivre avec Valérie représentait donc pour lui un sorte de révolution copernicienne et il pensait avoir plus ou moins réussi sa mutation en mari bricoleur, jardinier, et à présent, jeune éleveur. Restait à construire un beau poulailler dans le fond du jardin, et à clôturer une parcelle.

Il eut beau protester qu’ils vivaient en lisière d’un beau quartier résidentiel, qu’il y aurait probablement des plaintes de voisins pour les nuisances sonores, visuelles et olfactives, que ce projet aviaire allait entacher la beauté du jardin, rien n’y fit. Tout était déjà réglé au millimètre avec le mari de son amie. Il s’échina donc à intégrer de manière harmonieuse un poulailler dans le fond du jardin, en réalisa la structure et referma le tout avec un solide revêtement canadien. Rapidement, vint se jouxter à cet enclos, une volière pour y engraisser quelques faisans et une zone intermédiaire promise aux pintadeaux. Dans la foulée, l’arrivage d’un jeune truie, compléta le tableau, ce qui laissa Emile aphone et pantois.

Toute cette sympathique basse-cour avait rapidement monopolisé l’entièreté de son temps libre, en entretiens, soins divers, abattage, découpage, stockage, et fatalement, revente au noir, ce qui n’était ni trop glorieux et encore moins éthique lorsqu’on travaille pour le fisc, mais l’honneur paraissait sauf puisqu’Emile jouait simplement les petites mains, tandis que Valérie prenait en charge la partie commerciale.

Avec le temps, tout ce cheptel était venu compléter la culture maraîchère du petit éden potager qu’il avait conçu, et dans la foulée, il avait appris à faire des compotes, à stériliser des fruits, à cuire des confitures. En quelques mois et sans vraiment le mesurer, il était devenu un genre de chasseur-cueilleur des temps modernes, cuistot en option, tandis que leur propriété s’était transformée en fermette de banlieue. Ils devaient être la honte du quartier.

Et voilà que notre homme avait malencontreusement lâché ce bon Sigmund dans le jardin pour qu’il aille se défouler. Le temps pour Emile d’aller se chercher à boire à l’étage et de redescendre, Sigmund avait sans vergogne sauté la clôture et rejoint la truie dans son enclos, l’avait pourchassée jusqu’à ce qu’elle en pulvérise la porte d’entrée, fracasse la petite barrière en bois qui fermait la propriété et n’aille provoquer une grotesque collision en chaîne quelques centaines de mètres plus loin. Sigmund était rentré tranquillement, l’air de ne pas y toucher, et s’était affalé dans le divan, en toute innocence.

Aussi, même s’il n’avait pu de ses propres oreilles percevoir le crissement des coups de frein des véhicules ni le vacarme des carrosseries encastrées les unes dans les autres, Emile entendit dans l’annonce de ce déplorable accident, le sifflement strident d’un second signal.

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