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Couverture du roman La boussole

La boussole

Emile Dubois mène une existence effacée de fonctionnaire du fisc, dominé par une épouse psychologue impétueuse et leur chien Sigmund. Sa vie bascule quand des signes éveillent soudain sa conscience et son envie d'exister. Sa rencontre avec Suzanne au bureau, puis celle d'Hélène dans le train, le poussent à dévier de sa trajectoire monotone. Ce récit explore la quête de liberté d'un homme qui décide enfin de briser ses chaînes pour suivre ses propres désirs.
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Chapitre 3

Compter

Quelques jours plus tard, en faisant du rangement dans le grenier, Emile tomba sur un vieux carnet qui lui avait servi de journal de bord au cours de son adolescence. En le feuilletant, tout à coup la lecture d’un passage le précipita dans le malaise.

« Je ne sais pas encore avec certitude ce que je veux faire ou devenir plus tard. Mais une chose est sûre, j’aime tout ce qui est de nature artistique, je touche un peu à tout, musique, dessin, peinture, écriture, je me cherche encore. J’ai envie de faire quelque chose dans le domaine des arts, qui me permette, toute ma vie, d’être passionné par ce que je fais et d’en être fier. »

La lecture de cet extrait de ses pensées d’adolescent le bouleversa bien plus qu’il ne l’aurait voulu. Il lui fallut le temps de digérer, et trois jours plus tard, il nota au bas de la page de ce carnet :

« Il y a quelques jours, j’ai relu ce journal que je tenais lors de mon adolescence. Je me suis senti très mal. Cela pouvait prêter à sourire, mais je ressentis comme un coup de poignard. Si je regardais froidement ma situation, mon tableau n’était pas brillant : âgé de 32 ans, marié à une psychologue overbookée, diplômé en histoire de l’art et archéologie, reconverti en employé de bureau dans une administration soporifique et haïe de tous. Ce qui me gêna le plus, c’était “l’homme” que j’étais devenu en regard des aspirations que j’avais caressées. Je devais faire face à l’implacable vérité : j’étais l’insignifiance personnifiée, un pur et simple pignouf. Quand je voulais prendre la parole, on ne m’écoutait pas, je ne parvenais pas à faire mon chemin dans une conversation d’adultes. Et donc, j’écoutais, et à force d’écouter, mes oreilles s’étaient incroyablement allongées, et je m’étais résigné à devenir auditeur. »

Emile referma le carnet et le mit sous clé : il avait honte. Ce fut là le troisième signal. Il avait noté depuis bien longtemps que si deux personnes pouvaient exprimer la même idée mot pour mot, l’auditoire se tournait invariablement vers la plus séduisante. Le contenu s’avérait secondaire, seule comptait l’image, et sur ce plan-là, il devait bien l’admettre, ce n’était guère réconfortant. Sa tête, son faciès, passe encore, mais un 1 mètre 80, 60 kilos, il ne ressemblait à rien, il n’avait aucun poids, aucune étoffe, pas la moindre consistance. Il se surprit alors à songer avec une certaine envie à ses collègues au bureau, à jalouser secrètement leur belle assurance imbécile et cette espèce d’adhésion, de crédulité collective dont bénéficiaient tous ces beaux-parleurs. Eh bien, c’était décidé, il allait se prendre en charge. Il fallait à tout prix qu’il se sente exister, qu’il s’étoffe. Il devait acquérir une fois pour toutes de la consistance, il voulait « compter ».

En attendant, il descendit à la cave pour sortir Sigmund avant la nuit, et le trouva étalé sur son divan, occupé à se pourlécher le bas-ventre avec application.

— Allez viens, gamin, on va promener.

Ils firent tranquillement le tour du quartier. Sigmund, qui avait ses petites manies, s’arrêta comme chaque soir devant son poteau préféré. Entretemps, toute envie de dormir avait déserté Emile. Dans le bar de son salon, il dénicha une belle petite bouteille d’Armagnac, et se servit une large rasade de ce nectar avant de se confectionner une délicieuse petite dame blanche. Il s’installa dans le divan avec sa bouteille entre les jambes et il ralluma la télévision. Il visualisait les images, entendait le son, mais planait, complètement ailleurs, dans un nuage de solitude tranquille, hors de portée des délires et des divagations de Valérie. Allons, du nerf ! Un bon petit cigare peaufinerait le tout. Demain, la baronne se plaindrait que cela empestait dans la maison, mais bon, ce n’était pas tous les jours qu’il entamait une nouvelle vie.

À croire qu’elle avait senti qu’une forme de complot se tramait contre sa petite routine tranquille, Valérie le questionna le lendemain :

— Tu m’aimes, Emile ?

Silencieux, il avait baissé les yeux

— Tu as l’air si distant depuis quelque temps. C’est parce que nous n’avons pas d’enfants ?

— Je n’ai plus envie de parler de ça, Valérie.

— Tu sais, moi aussi j’adore les enfants, j’ai tellement envie d’avoir un enfant. Mais vraiment, pour l’instant, ce n’est pas le moment, Emile. Tu comprends ça ?

— Je ne demande rien, c’est toi qui en parles. Moi j’ai tourné la page

À chaque fois qu’ils en avaient parlé, cela avait viré en dispute :

— Tous les mêmes, vous nous prenez pour des poules pondeuses ! Et moi, t’y as pensé à moi ? À ma vie, à mon corps, à ma carrière ?

Il se souvenait des termes exacts :

— Tu ne penses qu’à forniquer. Et en plus, tu veux me transformer en bobonne. Si tu m’aimais un peu, tu penserais aux conséquences. Si tu m’aimais vraiment, tu serais content que je sois là, c’est tout. Tu n’aurais pas besoin de planter ta graine pour te sentir exister !

Ainsi s’était clôturée leur dernière escarmouche sur le sujet. Plus jamais il n’avait abordé la question. Pourquoi ramener cela maintenant ? Mais déjà elle enchaînait avec autre chose :

— En plus, au boulot, il y a Marie-Jo qui marche sur mes plates-bandes. Je devrais l’ignorer, mais je ne parviens pas à faire comme si elle n’existait pas. Elle m’exaspère, tu n’as pas idée ! Elle contacte les gens dont je m’occupe, et derrière mon dos encore. Elle leur prodigue des conseils, désapprouve ce que j’ai mis en place, me discrédite en permanence. Elle m’énerve à un point ! C’est une véritable teigne !

— Et quand vous vous réunissez en équipe multidisciplinaire, tu n’en parles pas ?

— C’est facile pour toi de dire ça, avec ton petit bureau, tes petits dossiers, tes fichiers, ton petit ordinateur de petit monsieur bien propre qui ne se salit les mains qu’à distance ! Moi je travaille dans l’humain, et en première ligne encore, avec une équipe qui n’en est pas vraiment une, où dans le fond, c’est chacun pour soi. Je marche sur des œufs en permanence : il faut du tact, de la patience, de la psychologie, du doigté, et par-dessus le marché, j’ai des collègues qui brouillent les cartes. Tu vois ? Et si j’en parle, si ça se trouve, les autres vont dire qu’elle a bien fait, et je serai bien avancée ! En attendant, j’aurai dévoilé mes cartes, je me serai mise à nu !

Lorsqu’elle s’emballait de la sorte, Emile se réfugiait dans ses pensées. La prenant au mot, il l’imagina nue sur son lieu de travail, entourée de ses collègues habillées, comme cela surgit parfois brutalement dans un mauvais rêve. Si seulement elle pouvait s’épanouir dans son travail ! Plus de dix ans à présent qu’il vivait pour elle, pour qu’elle soit bien, que rien ne vienne la contrarier. Et tout cela avait mené à quoi ? Il devait bien l’admettre : quoi qu’il fasse, cela ne changeait rien à son humeur maussade, à sa vision matérialiste, utilitaire et pessimiste de la vie.

— Tu m’aimes encore, Emile ?

La question venait de resurgir une seconde fois, comme si elle avait rebondi jusqu’au plafond et lui était revenue en plein visage, telle une balle magique. Que lui dire ? Que toute la peine qu’il s’était donnée, c’était peine perdue ?

— Je t’en prie, Emile, reviens à toi, reviens-moi.

Emile voguait à des années-lumière

— Emile, tu m’entends ?

Il répondit :

— Je prépare le souper ?

Habituellement, tant qu’il cuisinait, elle le laissait vaquer, les odeurs de cuisson incommodaient Valérie, lui coupaient l’appétit. Dans le fond, il savait très bien que leur couple était sous perfusion, qu’à force de ne vivre que pour des projets de travaux, de vouloir faire de l’argent avec tout, et de s’éparpiller dans toutes sortes d’activités non-essentielles, ils s’étaient perdus. La rage de Valérie, sa rancœur, sa haine à l’égard de ses collègues, de de sa famille, des gens en général, tout cela avait pris trop de volume dans leur existence. C’était sans doute pour cela aussi qu’elle ne voulait pas d’enfants. Alors Emile se raccrochait à son rôle d’homme à tout faire déguisé en petit fermier, ça le tenait debout, jusqu’au lendemain matin. Cette fois pourtant, elle vint le relancer jusque dans la cuisine.

— Écoute Emile, ce soir je n’ai pas beaucoup le temps, mais la semaine prochaine, on va aller au restaurant tous les deux, c’est moi qui t’invite. Ça te fait plaisir ?

— Oui, bien sûr…

Il se dit que bientôt, elle lui ramènerait des fleurs ou lui offrirait des bijoux, un peu comme un parrain mafieux qui essaie de gagner du temps ou de rattraper ses coups foireux avec des petits cadeaux glissés au moment opportun.

— Et tu verras, je me ferai toute belle pour toi, Emile, tu ne perds rien pour attendre.

Emile se demanda quel numéro elle allait bien pouvoir exécuter pour tenter de sauver les meubles, et à nouveau, son esprit divagua : il la vit soudain se soulever devant ses yeux et exécuter une minable et frénétique danse macabre dans les airs. Il savait bien qu’ils étaient tous deux responsables d’avoir naufragé leur histoire, elle par la vie fantasque qu’elle menait et son autoritarisme égocentrique qui alternait avec ses humeurs lugubres, lui de s’être laissé faire et d’avoir laissé aller les choses trop loin au lieu de taper une bonne fois sur la table, quitte à aller au clash définitif.

Le doute l’avait envahi, toutefois, à sa tristesse se mêlait désormais une forme de volupté liée à sa libido désormais déviée vers des matières culinaires. Son ventre tiraillait sous les démangeaisons sans doute dues à de la graisse en formation. Depuis quelques jours, lui qui avait toujours dormi nu, portait un pyjama la nuit, prétextant que cela tenait le dos bien au chaud pour tenter d’effacer ses douleurs. En réalité, il souhaitait éviter que Valérie ne s’aperçoive trop vite de sa métamorphose en patate douce.

Le dimanche matin, il vit que Valérie dormait encore profondément. Les week-ends où elle n’organisait pas de séminaires pour couples en perdition, elle récupérait un peu. Il descendit pour ouvrir la porte-fenêtre à Sigmund afin qu’il puisse aller se délester dans le jardin. Mais Sigmund ne bougeait pas. Il semblait se moquer éperdument de sortir. Il tenta de le caresser, mais l’animal le contempla d’un air condescendant et railleur. Au fond, c’était lui qui cherchait de l’affection, or, depuis le premier jour, ce chien l’avait snobé, peut-être était-il vexé d’être exilé au sous-sol. Emile remonta dans la chambre, prit des vêtements pour la journée, et s’immergea sous une douche rapide, puis sauta dans son pantalon, enfila son sweat, et sortit en zone libre.

La vie grouillait dans la petite cité et il songea avec dépit à toutes les jolies femmes qui peuplaient l’univers.

— Quatre croissants, quatre pains au chocolat. Oh, après tout, ajoutez aussi quatre éclairs.

— On a de la visite, Monsieur Dubois ?

— Ah, peut-être bien, qui sait !

Les éclairs au chocolat, il les dissimulerait dans le frigo de secours, au sous-sol pour pouvoir les déguster en catimini quand il irait voir Sigmund. Il prit le temps de bien savourer le trajet vers la maison, humant les odeurs de-ci de-là, s’émerveillant devant la beauté d’un bâtiment, se perdant dans le regard d’une jolie passante : rien ne pressait, dorénavant, il allait tenter de voir la vie de manière moins grave, plus légère, il avait tout le temps. Il devait simplement s’exercer à voir le beau côté des choses.

Bientôt, la maison se rapprocha et à mesure qu’il avançait, l’angoisse de réintégrer cette demeure s’emparait à nouveau de lui, lui serrait la gorge, pesait sur ses épaules.

Quelques minutes plus tard, l’odeur du café embauma la cuisine. Il coupa ses croissants et pains au chocolat par le centre, et les tartina généreusement de beurre. Puis entreprit de les déguster savoureusement. Il avait pris soin de sucrer son café et ne négligeait aucun détail pour réussir dans son entreprise. Il mangeait bien, mais sans jamais tomber dans l’abus car il souhaitait pouvoir grignoter à tout moment de la journée ou de la soirée si la moindre pointe d’appétit surgissait ou tout simplement si l’envie s’en faisait ressentir.

Après son petit-déjeuner, il débarrassa et nettoya la table. Son projet avançait bien. Déjà 8 kilos engrangés au compteur. Il s’agissait à présent de tenir dans la durée, dans la longueur, et surtout éviter de tomber malade, ce qui immanquablement aurait retardé toute l’opération. Il avait également augmenté graduellement sa consommation d’alcools, de fruits secs et de softs, et entre le moment où il quittait son lieu de travail en fin de journée et celui où il montait dans le train à Charleroi, il prenait le temps d’aller s’asseoir dans un salon de thé et s’octroyait chaque jour une petite gâterie, une pâtisserie différente si possible pour ne pas se lasser et diversifier plaisirs et saveurs. En homme avisé, méthodique et rigoureux, il s’était documenté à fond sur la diététique, et à présent qu’il en avait bien assimilé toutes les règles, il lui suffisait d’en prendre le contrepied pour avancer avec efficience dans son projet. Il savait désormais ce qu’il avait à faire, il ne laisserait rien au hasard et donnerait tout pour relever le défi audacieux qu’il s’était fixé.

Le bruit de la porte de la chambre à l’étage le tira de ses rêveries. Bientôt, il entendit le pas lourd de Valérie dans l’escalier. Elle entra dans la cuisine, avec des allures de zombie, chaussée de ses lunettes en forme de papillon, et proféra :

— J’ai un de ces cafards !

Emile était devenu incollable sur la question. Il y avait deux variantes au cafard : « le blues » ou « le bourdon ». Mais statistiquement, le cafard l’emportait largement. Tout un temps, il avait pensé que ce maudit cafard finirait par prendre le large, qu’un jour elle irait mieux, qu’elle se sentirait heureuse de vivre. Mais au fil des années, de guerre lasse, il avait fini par comprendre que cela ne servait à rien d’attendre une amélioration, de subir cette lancinante torture par l’espoir. Il avait appris à exister sur le mode du « qui-vive », et surtout à ne plus rien interpréter, car interpréter, c’était espérer un peu. Expert dans les prémices des accès de colère ou d’abattement qui agitaient Valérie, il slalomait entre les écueils potentiels pour esquiver ses changements d’humeur. Et si par malheur il trébuchait sur un obstacle et partait à la faute, il s’efforçait de garder confiance et se répétait qu’il ferait mieux la prochaine fois, que cela n’arriverait plus. Trop longtemps, il avait eu la naïveté de croire que s’il agissait bien, le moral de Valérie remonterait en flèche. Et subitement, une lumière se fit. Il se revit gamin, allant à la boulangerie pour rendre service à ses parents avec quelques sous en poche, il se souvint de l’accueil chaleureux de sa maman à son retour. Les images s’étaient superposées : il venait de comprendre. Dès le début de sa relation avec Valérie, il avait agi comme un enfant, espérant être récompensé pour ses bonnes actions, comme le petit garçon qu’il avait été et qui par sa gentillesse faisait plaisir à ses parents. Il mesura alors que faire de son mieux pour elle, depuis toutes ces années, avait probablement été sa plus grossière erreur. Étrangement, cette découverte lui insuffla un peu d’oxygène. Il comprit que la force mentale dont il se glorifiait jusqu’alors et sa soi-disant résilience, n’étaient qu’un leurre, et que surtout, il s’était trompé d’enjeu : il ne devait pas être résilient pour pouvoir vivre avec elle, il devait être résilient pour lui-même.

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