
Juste une autre vie
Chapitre 2
Enfant, Cloé était guidée par l’étrange sensation de percevoir le monde autrement que ses petits camarades. La fillette s’était alors persuadée qu’elle n’était pas née par hasard. Elle en était certaine : sa vie serait différente de celle des autres, car elle était chargée d’une mission encore inconnue. Elle avançait pas à pas vers son avenir, guettant le jour où tout ne serait qu’évidence, jour lors duquel elle mettrait son don à contribution et comprendrait enfin la raison de son existence. Chaque journée « banale » n’était que déception. Et à force de désillusions cumulées, Cloé dut très tôt se rendre à l’évidence qu’elle n’était dotée d’aucun super pouvoir et que sa vie n’avait rien d’extraordinaire. Alors, la raison de sa naissance devint floue, et ses premières angoisses firent leur apparition.
Cloé était une petite fille pourvue d’un imaginaire très développé, sensible et empathique, constamment intriguée et attirée par les enfants isolés. Elle ressentait leur peine et avait longtemps pensé qu’une de ses fameuses missions était de les aider à se sentir compris et appréciés.
Son aspect physique, bien qu’éloigné des critères de beauté classiques, attirait le regard. Ses boucles blondes ambrées, son teint aux nuances à peine dorées, la musculature de son visage qui lui donnait un léger côté androgyne, les fossettes encadrant son sourire, ses lèvres pulpeuses rose-pêche : tout cela la rendait unique et constituait la raison pour laquelle quiconque croisait son chemin en sortait avec un avis tranché sur son apparence.
Lorsque Cloé parlait de son enfance, elle disait qu’elle avait été classique. Elle avait passé sa jeunesse entre l’école, la maison, les amis et la famille. Sa mère était paysagiste et son père enseignait la technologie dans un collège voisin. Tous deux disposaient de salaires suffisants pour vivre confortablement sans trop d’extravagances. Ils habitaient une maison qui avait pour particularité de posséder un jardin japonais invitant à la quiétude et à la sérénité, parfaitement conceptualisé par sa mère. La découverte du monde était, entre autres, un point central de son éducation. Chaque année, toute la famille partait pour un voyage dont la destination était déterminée par l’état des finances du mois précédant le départ. Cloé était fière d’être l’enfant de ce couple dont le but premier consistait à mener une existence paisible, tout en s’efforçant d’émaner et de développer tout ce qu’il y avait de meilleur en chacun des membres de leur petite famille. Au sein de ce foyer où tout sujet pouvait être abordé sereinement et où régnait un calme olympien, Cloé passa une jeunesse heureuse.
La jeune femme tenait en partie son fort tempérament et sa joie de vivre, de sa voisine, « mamie », dont elle se sentait très proche et ne cessait de s’inspirer. Cloé avait fait la rencontre de Martha peu après son arrivée dans le quartier. Un ballon perdu dans le jardin de cette dernière avait été à l’origine du premier contact. Cloé n’avait que des bribes de souvenirs de ses aïeux car seuls ses grands-parents maternels étaient encore en vie pour sa naissance, avant de décéder tous deux à quelques mois d’intervalles alors qu’elle n’avait pas encore fait son entrée en maternelle.
Martha était la matriarche du quartier, toujours souriante, pleine d’entrain, dotée d’une sacrée gouaille et curieuse de tous faits. Elle avait connu la « dure vie » comme elle l’appelait. Mais elle avait surtout connu la perte. Beaucoup trop de pertes. Martha avait refusé de s’attacher ni à un homme ni à un enfant. À la maternité, elle avait préféré la découverte du monde sans contrainte d’inquiétude, d’attente ou d’anxiété. Mais depuis sa sédentarisation, elle avait baissé sa garde. Elle traitait chaque enfant comme s’il était le sien, elle les maternait, les surveillait, les protégeait et leur laissait toujours sa porte ouverte. Ceux qui pensaient qu’elle pouvait avoir un tel comportement par regret de maternité ne connaissaient pas Martha et sa force de caractère.
C’est avec la petite Cloé que sa relation fut la plus forte. Dès leurs premiers échanges, Martha lui imposa de l’appeler « mamie », car, l’avait-elle informée, tout le monde l’appelait ainsi dans le quartier. Cloé n’avait jamais appelé personne mamie. À partir de cet instant, elle eut donc elle aussi une mamie comme tous ces enfants qu’elle avait pu jalouser secrètement.
La petite fille affectionnait ses heures durant lesquelles Martha lui contait sa vie rocambolesque : ses épreuves qu’elle avait fièrement surmontées les unes après les autres, ses rencontres atypiques, ses instants glorieux qu’elle avait fini par pouvoir connaître, à force d’entêtement, de culot et de courage. Au-delà d’une voisine-mamie, elle était devenue sa confidente, sa référente, celle auprès de qui elle venait naturellement et sans appréhension, se requérir des conseils expérimentés et bienveillants.
Durant ses jeunes années, Cloé n’avait eu ni trop ni pas assez, elle n’avait manqué de rien. Elle avait bénéficié de tout l’amour dont un enfant a besoin pour grandir et avait eu une éducation saine, dont les fondamentaux étaient le respect et la politesse.
Ses souvenirs d’enfance se résumaient aux cache-cache géants, aux repas de famille, aux parties de billes, de football, de jeux vidéo, d’élastique, de corde à sauter, aux pique-niques, aux matinées à la plage, aux chorégraphies répétées avec ses copines, et à ce sentiment de liberté que lui donnait son vélocross. Parmi ses souvenances qu’elle affectionnait particulièrement, il y avait ses instants passés dans l’atelier de son père durant lesquels ils fabriquaient ensemble des objets dont aucun membre de la famille n’arrivait à trouver d’utilité, lui, heureux de transmettre son savoir, elle, fière des encouragements reçus, dans la peau de son héros fétiche : MacGyver,
Les plus anciens souvenirs de Cloé avaient pour décor la maison familiale dans laquelle ses parents avaient décidé d’aménager lors de ses premières années. Avant d’être dotée d’un jardin japonais, cette maison possédait une particularité qui avait aidé la petite fille, d’abord réfractaire à ce changement de domicile, à adhérer à leur choix : elle se situait à seulement deux rues d’une vaste plage. Fillette, elle y avait construit de multiples châteaux de sable, fait travailler son imaginaire avec ses voisins sur le plus grand rocher qui leur servait de vaisseau spatial, avait sauté de dune en dune, alternant les grises et les blanches, lors de parties de chat perché. Jusqu’à ce que ce jour précédant sa rentrée en CM1, après un cache-cache dont elle était sortie victorieuse, tout bascule.
Pour une fois c’était elle la dernière, celle qui donnait du fil à retordre au reste du groupe. Eliott, le voisin qui vivait à deux maisons de la sienne, avait été désigné comme chercheur. Il avait commencé par contrôler la plus grande dune surplombée de panais épineux derrière laquelle les participants avaient l’habitude d’élire refuge. Il y avait alors trouvé son ami Fabien dont la capture avait accru la quantité dechercheursà deux. Et, en moins de cinq minutes, ils étaient passés à trois, puis à quatre, et comme cela jusqu’à ce qu’ils se retrouvent tous à la recherche d’une seule et même personne : Cloé.
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