
Juste une autre vie
Chapitre 3
Bien qu’elle les savait à mille lieues de l’imaginer capable de s’introduire dans la demeure d’autrui, Cloé avait coupé sa respiration à l’écoute de l’approche de ses amis, de peur qu’ils ne la découvrent. Sa cachette n’était autre qu’une cabane de pêcheur composée de bois et de roseaux marins. L’immense homme moustachu qui en était le propriétaire, du fait de son allure particulière, sa taille, sa grosse moustache, son visage sévère et sa casquette de marin, qu’il portait en tout temps, l’avaient intriguée dès le premier jour où elle l’avait aperçu, chargé de son matériel de pêche. Depuis, elle n’avait cessé de le croiser lors de ses balades en famille ou durant ses heures de jeux avec ses amis. Elle avait alors remarqué qu’il n’était présent qu’en période estivale et à heures précises : soit il pêchait, soit il déchargeait son véhicule, soit il restait dans sa cabane, soit il refermait tout pour repartir lesté de la pêche du jour principalement composée d’anguilles. La fillette était encore en train de l’observer lorsqu’il avait plongé sa main au milieu des sanils constituant la toiture, pour en sortir son double de clefs. Elle avait découvert un de ses secrets, créant par la même occasion, du jour au lendemain, un lien entre ce drôle de grand bonhomme et elle, sans qu’il le soupçonne. À partir de cet instant, elle avait eu le pouvoir d’entrer et de sortir de sa cabane quand bon lui semblait. Toutefois, jusqu’à ce jour, elle n’avait su quoi faire de cette opportunité. Elle s’était juste demandé à quoi pouvait ressembler l’intérieur de la cabane d’un homme aussi austère, laissant son imagination aller à un intérieur très coloré en totale inadéquation avec ce qu’il dégageait. Lorsqu’elle s’y réfugia, elle ne put que constater qu’il n’en était rien. La cabane était, à son image, à la fois froide et étrange. Elle était composée de trois pièces séparées par des claies en roseaux : une pièce centrale jouant à la fois le rôle de séjour et de cuisine, ornée d’objets d’antan en piteux états, une chambre plus que sommaire, et une remise dans laquelle était entreposé le matériel de pêche. C’était dans cette dernière, au milieu des cannes à pêche, des nasses, des carrelets et des boîtes de rangement en fer, que la fillette avait décidé de se dissimuler.
Elle avait continué à tendre l’oreille jusqu’à entendre ses amis capituler enfin. Elle avait hésité à sortir d’un bond, triomphante. Mais la fillette souhaitait d’abord être sûre de bien être la dernière et non la cible d’une quelconque machination pour la faire sortir de sa cachette. Elle était donc restée terrée dans la remise jusqu’à s’être assurée que le silence avait assez duré pour écarter toute tentative de supercherie. Elle avait ensuite entrouvert la porte pour jeter un coup d’œil, et, une fois certaine que personne ne la guettait, était sortie de sa cachette en sautant de joie :
— J’ai gagné ! J’ai gagné !
Mais personne n’était venu l’accueillir ni la féliciter.
Elle avait alors précipitamment refermé la cabane et s’était agrippée à ses parois pour atteindre la toiture afin de remettre la clef à sa place. Puis, elle avait crié tour à tour les prénoms de ses compagnons de jeu. Mais ni Eliott ni aucun autre participant ne lui avaient donné de réponse en retour. Cloé avait alors conclu qu’ils avaient tous dû abandonner leur quête pour regagner leur domicile.
Une décharge d’angoisse s’était abattue sur elle lorsqu’elle avait pris conscience de sa solitude à une heure aussi tardive, dans un lieu où elle ne devait pas se trouver.
La jeune Cloé était en train de pleurer et de trembler de tout son corps lorsqu’elle avait entendu une petite voix lui dire :
— Cloé, pourquoi pleures-tu ?
C’était sa meilleure amie, Emma. Sa voix douce et calme l’avait immédiatement apaisée, stoppant aussitôt ses pleurs.
— J’ai eu très peur, j’ai cru que j’étais seule.
— Je suis là, moi. Allez viens, on fait la course jusqu’à ma rue. La dernière arrivée est une poule mouillée ! lui avait-elle lancé avant de filer à toutes jambes dans le sable.
Cloé s’était aussitôt élancée afin de tenter de rattraper sa meilleure amie. Après quelques minutes de sprint, elle avait vu Emma se faufiler dans les lauriers-roses qui bordaient la route et dont on n’avait cessé de lui répéter qu’une ingestion de leurs pétales lui aurait probablement été fatale, avant de totalement la perdre de vue. La présence de ces derniers indiquait qu’elle n’était plus très loin de la ligne d’arrivée. Il ne lui restait plus qu’à les traverser pour atteindre leur quartier.
— Emma, tu es là ? avait-elle lancé désespérément tout en avançant lentement, les bras écartés pour laisser ses mains frôler le danger rose.
Emma n’avait pas répondu. Elle qui affectionnait particulièrement la compétition, avait sûrement dû continuer sa course pour arriver la première.
Le pas lent, le rythme cardiaque tambourinant, Cloé avait poursuivi sa route mortellement fleurie, seule
C’est au détour d’un arbuste qu’elle avait soudainement été confrontée à lui, la faisant légèrement sursauter. Elle avait repris son calme en réalisant que ce n’était pas un adulte. Ce visage était familier, c’était celui d’un adolescent du village, déjà rencontré à quelques occasions auparavant, sans pour autant n’avoir jamais eu à échanger avec lui. Pourtant, cette même rencontre fortuite qui après l’avoir surprise l’avait quelque peu rassurée, transforma en l’espace de quelques minutes à peine, son terrain de jeu qu’elle affectionnait tant, en sépulture dans laquelle fut enterrée son innocence.
Parfois, quand cela lui revenait en tête, sans prévenir, Cloé essayait de se focaliser rapidement sur autre chose. Et d’autres fois, comme emplie d’une soudaine force, elle laissait ce souvenir remonter à la surface pour tenter de le combattre. Avec le temps, tout était devenu flou. Ne restait plus que quelques brides plus claires, des images, des sensations, des phrases. Comme l’approche qui lui avait paru bienveillante, lorsqu’il l’avait abordée, puis questionnée sur les raisons de sa présence, seule, à un tel endroit. Ou encore le ton agressif employé lorsqu’il l’avait maintenue au sol :
— Tais-toi, on va t’entendre si tu continues à pleurer comme ça ! Après je te laisse partir, promis. Calme-toi, ce n’est rien je t’ai dit, tout le monde fait ça, mon oncle me l’a montré dans un film porno.
Cloé se souvenait parfaitement de ce dernier mot. Elle en avait ignoré l’existence jusqu’à ce que son bourreau le joigne à ses actes et, malgré les années qui estompèrent peu à peu les faits et leurs cicatrices, elle ne put jamais le dissocier de son traumatisme.
Il y avait aussi une partie plus nébuleuse justifiée par un cauchemar dont la récurrence avait fini par l’interroger sur sa probable réalité. Elle se retrouvait projetée au milieu des lauriers roses, subissant à chaque fois le pire. Au milieu de sa lutte, de ses pleurs, et au travers des feuillages, elle pensait apercevoir au loin le regard paniqué d’Emma, braqué sur la scène. Un regain d’espoir s’emparait d’elle, sa meilleure amie n’était qu’à quelques pas et allait mettre un terme à sa détresse. Elle fermait alors les yeux, espérant les rouvrir pour sa délivrance. Mais lorsqu’elle les ouvrait à nouveau, elle ne discernait plus qu’une silhouette fuyante, et tous ses espoirs se dissiper avec elle.
Dans ses absences, il y avait le retour jusque chez elle dont elle n’avait gardé aucun souvenir. Cloé ne se rappelait pas, non plus, ce qu’elle avait fait ensuite. Cependant, elle se souvenait parfaitement de l’album qui reprenait les plus grands titres du groupe Police qu’écoutait son père ce soir-là : « Roxane », « Can’t Stand Losing You », « So Lonely », « Message In A Bottle »… Plus tard, ces chansons représentèrent pour elle un paquet entier de madeleines « amères » de Proust, qui la ramenèrent toute sa vie à ce moment, telles une téléportation. Cloé revoyait aussi nettement le dîner avec ses parents. Elle pouvait même ressentir à nouveau l’état dans lequel elle avait été : ses oreilles qui bourdonnaient, cette difficulté à respirer, comme un filtre sur ses yeux qui changeait les couleurs de la scène qui était en train de se dérouler dans la cuisine et à laquelle elle avait l’étrange sensation de ne pas participer. L’état de choc avait anesthésié son cerveau et son cœur, laissant son corps ne fonctionner que par des réflexes mécaniques. S’asseoir à table, manger, répondre :
— Oui, maman, mon cartable est prêt.
— Non, merci, ne me ressers pas, j’en ai assez.
Sortir de table, se préparer au coucher, dormir, se réveiller, subir la réactivation de son cerveau pour prendre conscience que ce cauchemar était réel. Essuyer ses larmes, descendre petit-déjeuner, se préparer, aller à l’école et craindre de croiser à nouveausa route.
Elle se remémorait aussi ce que sa mère lui avait dit, quelques jours plus tard, debout devant la voiture de son oncle, sans pouvoir assurer que ces mots aient eu un quelconque lien avec les faits ou son comportement changeant. Sans pouvoir confirmer non plus qu’ils aient été lasolution proposée par ses parents, en réponse à ses maux :
— Tu verras, ça va te changer les idées d’aller passer quelques jours chez tonton Zo.
Et puis plus rien. La vie avait repris son cours à toute allure enjambant l’énorme fissure qui s’était présentée à elle, avec dans ses bras Cloé, emportée en direction de son avenir, de gré ou de force. Pas de changement d’école, pas d’audition, pas de rendez-vous chez le psychologue, pas de discussion à la maison. Si rien ne se passait, c’était que ce n’était vraisemblablement pas si grave. Avec le temps, Cloé avait fini par en conclure que ce n’était peut-être pas à elle que tout cela était arrivé, ou peut-être même, que cela n’était pas arrivé du tout.
Quelques fois, émergeaient dans son esprit d’autres images et d’autres sensations presque oubliées, comme le pansement qu’il avait sur son doigt, ou quand, au collège, elle avait été obligée de travailler avec lui dans un groupe d’étude. Alors son cœur s’accélérait et se serrait, l’air rejoignait ses poumons avec toujours plus de difficulté, ses doigts se tétanisaient et sa respiration se faisait haletante. Dans ces moments d’anxiété, l’amnésie « forcée » s’était rapidement imposée comme seul remède.
Cette épreuve dévoila très tôt à la fillette les côtés sombres de la vie. Malgré tout, avec le temps, mais aussi avec l’atténuation de la souffrance et la découverte de l’imposante noirceur saupoudrée dans chaque foyer, Cloé avait fini par s’estimer chanceuse qu’un seul gros nuage gris ait survolé toute son enfance et sa jeunesse. Le mauvais temps, la pluie, la grisaille et même les cumulo-nimbus, Cloé avait appris à les enfouir sous un amas de bonheur pour les oublier, préférant garder en mémoire tous les soleils et arcs-en-ciel qui avaient éclairé sa route.
À présent, un nouveau nuage avait fait son apparition, et celui-ci venait couvrir le ciel de sa vie de jeune femme. Cloé ne pouvait pas le nier, il était intimement lié à Lucio. Mais la présence de ce dernier n’était pas due au hasard. Il ne s’était pas formé seul, la jeune femme avait joué le rôle de dépression activant sa formation. Ce dernier s’était approché, d’abord petit, blanc, doux et confortable, puis s’était développé peu à peu en un énorme chamallow, sans qu’elle n’en ait soupçonné, à aucun moment, la moindre évolution. Elle s’était longtemps épanouie tout là-haut, jouissant durant plusieurs années de son accueil douillet, de ce sentiment de légèreté et de bien-être qu’il lui procurait. Était arrivée ensuite la chute, le retour sur la terre ferme, lui donnant accès à un nouvel angle de vue. Cloé n’avait alors pu que constater à quel point il s’était étendu, jusqu’à filtrer tout rayon de soleil désireux de pénétrer dans sa vie.
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