
La chenille qui se transforma en papillon alors que sa vie battait de l'aile
Chapitre 2
C’est vrai, après tout, où sont-elles passées toutes ces foutues années de jeunesse ? Le temps a continué à s’écouler tranquillement, presque machinalement, alors que j’ai le sentiment d’avoir été comme absent de ma vie durant toutes ces années. J’ai l’impression de souffrir d’une forme d’absentéisme existentiel. Un peu comme si un médecin, pour une raison médicale quelconque, m’avait dispensé de vivre dans la vie réelle.
La trentaine passée, je me demande bien ce que j’ai pu faire de toutes ces années gorgées d’espoir en un avenir radieux, tel un fruit mûr prêt à être dégusté à pleines dents. De ce capital initial de vitalité, de force, d’énergie et d’enthousiasme dont chacun semble être doté dans sa prime jeunesse. De tous mes rêves d’adolescent. Le fruit paraît être maintenant asséché, sans pulpe et sans goût. Mon capital semble avoir été largement rogné, sans pour autant avoir été dépensé. C’est juste de la dépréciation liée au temps. Aujourd’hui, il ne vaut plus grand-chose. Et mes rêves, cela fait bien longtemps qu’ils se sont envolés et qu’ils ont migré vers des états d’esprit bien plus accueillants que le mien.
Ces foutues années de jeunesse, je les avais pourtant mises exprès de côté en prévision d’une existence extraordinaire. Un peu comme lorsqu’on sort un vêtement exceptionnel pour une grande occasion. Et puis, bien des années plus tard, on tombe sur ce même vêtement alors qu’on cherchait tout autre chose. Et on s’aperçoit qu’il est désormais délavé, poussiéreux, totalement passé de mode. Et on finit par se dire que, finalement, on ne l’aura jamais porté. Tout cela a été gâché… C’est bien l’impression que j’ai lorsque je repense à mes années de jeunesse. À cette sorte de parenthèse enchantée où tout est encore possible avant d’entrer de plain-pied dans la vie, la vraie, celle des adultes. Une méchante impression d’immense gâchis. Le sentiment d’être passé à côté d’elle sans jamais être vraiment entré en contact avec elle. À l’instar d’une belle femme que je n’aurais jamais osé aborder. Et pourtant, à vingt ans, je la croisais tous les jours. Je la trouvais magnifique. Mais je me disais que j’avais tout mon temps et que je l’aborderais un peu plus tard. Lorsque je me sentirai fin prêt. Lorsque les conditions idéales seraient réunies. Lorsque, lorsque… Je trouvais toujours un prétexte pour repousser ce moment, par crainte qu’elle ne me rejette, mais aussi peut-être par souci de faire durer le plaisir. Il paraît que l’on appelle ça de la procrastination. Mot un peu scientifique et barbare qui masque mal notre lâcheté à repousser sans cesse les choses au lendemain. Et puis un beau jour, la trentaine venue, cette belle femme que l’on appelle jeunesse a soudain disparu. J’ai eu beau la chercher un peu partout, jusque dans mes placards qui regorgent de vieux vêtements neufs que je ne mettrai jamais, mais elle n’était plus là. Expatriée vers de nouveaux horizons. Partie sans laisser d’adresse. Et je me retrouve là comme un con avec tous mes projets consignés dans cette lettre qu’elle ne recevra jamais. Ces projets, plus personne ne semble en vouloir désormais. Je les garde pour moi comme de vieux regrets, avec en bouche un goût d’amertume fort désagréable. Et je ne fais que ruminer. Je ne dirais pas que je suis au bout du rouleau. Mais, je crois bien que je suis tout de même plus très loin du manche…
Ne nous y trompons pas, ma vie jusqu’à présent n’a pas été jalonnée de heurts, de malheurs et de souffrances en tout genre. Non, ça n’est pas du tout ça. En réalité, il ne s’y passe quasiment plus rien. Je n’ai aucun événement significatif à relater depuis un petit moment. Des agendas très peu remplis année après année. Seulement quelques réussites sans lendemain. Nombre de potentialités inexploitées et encore plus d’occasions ratées. Je n’ai pas d’album de photos jaunies que je peux consulter de temps à autre pour faire revenir à ma mémoire les souvenirs heureux et émus du bon vieux temps à la manière de la bonne vieille Madeleine de Proust. Non, je n’ai pas suffisamment de souvenirs pour envisager même d’être nostalgique. Je suis à un âge où l’espoir n’est plus vraiment autorisé et où la nostalgie du buveur de thé du côté de chez Swann n’est pas encore possible. Je suis encore dans l’attente de vivre. Dans l’antichambre de ma vie. Et le couloir me menant à ma vie semble être interminable. Le long de ce couloir, il y a des miroirs et à chaque fois que je passe devant l’un d’eux, je vois bien que je prends un petit coup de vieux. Tiens, un premier cheveu blanc ! Tiens, une première ride ! Tiens, on dirait que ma vue baisse ! Miroir miroir, dis-moi quand je vais véritablement commencer à vivre ma vie…
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