
J'irai mourir en février au fond du jardin
Chapitre 2
Chapitre 2
Le passé refait surface
La soirée tirait à sa fin, tous se délectaient des tartes aux prunes de Maminette avec un fond de verre de vin, ou une liqueur. Une fois les plus âgés ayant quitté les lieux, une poignée restait à deviser, et rire à gorge déployée. Greg et Éric se rapprochèrent de moi accompagnés d’Olga, Mathieu, Giorgio, Corinne, Victor et Stefania. Les jumeaux me murmurèrent chacun dans une oreille :
— Stella, tu viens, on bouge danser au Manoir ?
— Au Manoir ? m’exclamai-je
— Ben, oui, allez c’est la boîte la plus proche…
— Oh, les gars, je suis morte, moi, j’ai plus de jambes après les heures que j’ai passées debout en cuisine !
— Allez ! Olga, Victor et Mathieu se joignaient à eux pour insister.
— Non, franchement, sans moi ce soir…
— Allez sois cool, viens, pour une fois qu’on est tous réunis, c’est sympa, c’est une manière de bien terminer la soirée ! Et puis ça fait combien de temps que tu n’as pas dansé ? me lança Olga avec ses immenses yeux bleus comme un lac, et sa tête légèrement penchée sur le côté, comme pour me dire : « Tu n’as aucune raison valable de refuser ».
— Touché sur ce point-là, Olga ! Ça fait des siècles que je n’ai pas dansé… lui répondis-je. Cependant, je n’ai pas de voiture, moi ici, je suis descendue de Paris en train, ajoutai-je.
— Pas de soucis, prends la voiture de Maminette ! s’écrièrent les jumeaux qui, visiblement, me connaissant par cœur, avaient pensé à parer toutes mes objections potentielles…
— Cette vieille 4 L bleu lavande ? Je les regardais avec des yeux ronds écarquillés et des sourcils en forme d’arc de cercle, tellement ils étaient interrogatifs.
— Mais oui, allez, c’est Éric qui conduit, il ne boit que du Perrier rondelle, tu le sais, c’est moi qui ai hérité de tous les gènes alcooliques de la famille ! ajouta Greg, qui définitivement savait parer tous les coups.
— Eh bien, on ne va pas passer inaperçus au Manoir, on va faire une entrée fracassante avec la 4 L bleu lavande de Maminette ! Si vous aviez prévu de draguer, les garçons : c’est mort…
— Mais on n’y va pas pour draguer, on emmène notre vieille cousine danser ! lancèrent-ils en chœur, avec cet air moqueur irrésistible qui leur était propre.
Ils m’avaient porté le coup de grâce, je cédai, et je me préparai à les accompagner : un peu d’anticernes pour avoir meilleure figure, un peu de poudre libre pour ne pas briller, un soupçon de blush sur les joues pour donner bonne mine, et un coup de rouge à lèvres pour mettre un peu de couleur.
Nous voilà partis au Manoir. Nous faisions une fine équipe. Finalement, je me réjouissais de cette virée en boîte. C’était improvisé, c’était bon enfant.
En arrivant, Éric a fait crisser les pneus de la 4L de Maminette sur les gravillons, pour rire. Arrivée en fanfare réussie ! Pour la discrétion, c’était foutu. Les videurs étaient les mêmes depuis des années, on les connaissait, donc on a eu aucun mal à rentrer.
On prend une table avec une bouteille de rhum. On se pose sur les canapés, en attendant la chanson suffisamment puissante pour nous entraîner sur la piste de danse. Le DJ fait ce qu’il peut, mais ce n’est pas ça, la mayonnaise ne prend pas. Assis sur nos sofas, on boit on rit aux blagues de Victor et Giorgio, Éric et Greg font du repérage, ils se dévissent la tête à chaque passage d’une fille de leur âge, et Dieu sait s’il y en a ce soir ! … C’est le début de l’été, les jeunes de 20 ans ont fini leurs examens, ils sont en vacances, et écument les boîtes de la région. On dirait une colonie de vacances ! Heureusement qu’on est en bande, car avec nos dix, voire quinze ans de plus, on fait tache. Mais ça, c’était jusqu’à ce qu’une autre bande de trentenaires arrive et prenne une table. Et là, je reconnais immédiatement Jack. Il me dévisage de loin, mais il est accompagné et ne peut s’approcher au risque de fausser compagnie à sa bande de potes. Son regard est lourd et pénétrant. Je deviens livide. Il esquisse un sourire en coin pour compenser, et un signe de la main façon salut militaire les deux doigts partant du front pour aller fendre l’air en biais. Son sourire est tout sauf compensatoire pour moi, il est carnassier. Je me sens très mal à l’aise. Greg et Éric s’en rendent compte immédiatement :
— Ça ne va pas, cousine ? Tu as l’air aussi blanche que la lumière du stroboscope
Les filles aussi remarquent mon visage décomposé :
— Stella, tu as l’air d’un zombie, que se passe-t-il ?
Je me sens pétrifiée, j’ai peine à articuler. Olga tourne la tête et reconnaît Jack de loin à sa stature. Elle comprend immédiatement mon malaise. Elle fait un signe de tête à Greg et Éric pour qu’ils m’embarquent sur la piste de danse avec eux.
« Allez, cousine, on n’est pas venus là pour rester englués à notre canapé ! Viens, on se bouge, viens danser avec moi », me dit Greg en me prenant par la main, et en me tirant littéralement sur la piste. Je fais mine de m’amuser, mais le cœur n’y est pas. Je mets du temps à me dégeler, pourtant le DJ sort du Calvin Harris, David Guetta, Ofenbach, Avicci… bref du son qui fait danser.
Et puis tout d’un coup le déclic, je me dis que je ne vais pas me laisser gâcher la soirée par ce connard, il m’a assez gâché la vie par le passé. Après tout, je suis avec mes cousins que j’adore, toute la bande est réunie, et on arrive à se voir que deux fois l’an, ça fait des siècles que je n’ai pas dansé, je ne vais pas me laisser glacer le sang par cet homme. Et là, je me lâche enfin sur la piste, je danse, je danse, je transpire, je m’essouffle, je me défoule, mais je ne m’arrête pas, j’enchaîne chanson après chanson. Mes amis dansent avec moi sur la piste. Je danse tantôt avec Victor, puis Olga, puis Mathieu, puis Éric, et encore Greg, et après avec Stefania et Corinne.
Je suis infatigable, déchaînée, je les épuise tous. J’ai les cheveux qui se collent au visage, la nuque moite, les pieds en compote, mais je continue.
C’est comme s’il y avait un stock d’énergie en moi qui ne demandait qu’à sortir.
C’était une sensation grisante, puissante, comme si un faisceau de lumière jaillissait de mon plexus et que j’illuminais la pièce entière, une force qui ne se maîtrise pas. C’est génial, extrêmement libératoire et jouissif. On se déchaîne. Finalement, c’est une des meilleures soirées depuis des siècles !
Puis assoiffée, n’ayant plus de jus d’ananas et de coca sur la table, je fais signe à Giorgio de m’accompagner chercher des soft-drinks au bar. Un signe de tête et il s’exécute gentiment. Nous voilà tous les 2 accoudés au bar à tenter de commander un jus d’ananas, et du coca, en faisant de grands signes à la barmaid. Impuissante je lance à Giorgio :
— Mon Loup, je vais te laisser user de tes charmes exotiques auprès de la barmaid, car moi là je ne peux rien… Je t’abandonne deux minutes, je file aux « ladies room ».
— OK, ça roule, Stella, tu sais que mon charme légendaire est infaillible, lança-t-il, fier et amusé.
Me voilà partie en expédition, pour rejoindre les toilettes des femmes à l’opposé de la pièce. J’avais l’impression de nager le crawl dans une marée humaine de gamins transpirants.
Une fois sortie des toilettes, je me retrouve nez à nez avec Jack, qui visiblement n’avait rien perdu de la scène, et m’attendait là.
— Bonsoir, Jack, lui dis-je polie et froide.
— Bonsoir, ma belle ! Alors on ne vient même pas saluer ce bon vieux Jack ?
— Tu étais accompagné, Jack, et moi aussi…
— Toujours aussi séduisante même dans une robe digne de la Petite Maison dans la Prairie !
— Que veux-tu, ce qui compte c’est le contenu pas le contenant !
J’ajoutais : « S’il te plaît, Jack, essayons de tous passer une bonne soirée, veux-tu ? »
— Mais je suis venu pour ça, pas toi ?
— Justement… Évitons les esclandres.
— Stella, si tu étais restée avec moi, on n’en serait pas là. Tu ne comprends pas que tu me rends fou ?
Son ton arrogant et provocateur avait laissé place à la supplique du petit garçon au regard désespéré.
— Jack, tu sais très bien que ce n’était pas possible entre nous. Et puis tu es marié désormais, et ta femme t’a fait deux beaux enfants, m’a-t-on dit. Laisse le passé où il est, veux-tu, à savoir derrière nous.
Il avait l’air si triste, si désespéré, que malgré tout, cela m’a touchée. Je lui donnais une caresse sur la joue, comme à un enfant, par compassion et pour calmer sa peine. Je savais sa peine sincère.
Il restait planté là, en me suivant du regard, me regardant m’échapper, comme si je lui échappais une énième fois. Guérit-on des peines d’amour ? Je ne sais. Certains meurent de chagrin dit-on. Jack n’était pas de ceux-là. Mais il était obsédé. Me voir lui échapper l’enrageait ou le plongeait dans le désarroi le plus total.
Greg et Éric avaient suivi la scène de loin, prêts à intervenir au cas où cela dégénérait, en bons cousins protecteurs. Même si leurs silhouettes sculptées par le sport en imposaient, leur jeune âge et leur inexpérience faisaient qu’ils n’allaient pas effrayer mon Jack, ancien joueur de rugby, solide, robuste et bagarreur ; mais ils étaient deux, et inséparables.
Je revins à la table. Giorgio était désolé :
— Je n’aurais jamais dû te laisser seule, avec cet énergumène dans la même pièce… Quel con, je fais ! On aurait dû s’en douter.
— Giorgio, tu es adorable, ne t’en veux pas, je suis une grande fille, et puis les toilettes des filles ne sont pas un endroit où tu aurais pu m’accompagner !
— Certes… mais Stella, j’aurais dû t’escorter.
Allez, je t’en prie, arrête. Buvons un verre, trinquons tous ensemble à cette belle soirée !
— OK, OK…
Nous sommes restés encore une petite demi-heure à boire et discuter, mais l’ambiance n’était plus à la fête, aussi nous sommes partis peu après.
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