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Couverture du roman J'irai mourir en février au fond du jardin

J'irai mourir en février au fond du jardin

Après une rupture brutale, Stella quitte Paris pour s'isoler à Sainte-Hermine, un paisible village vendéen. Ce refuge devient le théâtre d'une introspection profonde où s'entremêlent souvenirs amoureux, deuils et trahisons passées. Mais cette tranquillité vole en éclats lorsqu'un drame soudain la percute. Face à l'inimaginable, cette femme ordinaire et ses proches n'auront d'autre choix que de se surpasser. Pour survivre à la catastrophe, chacun devra évoluer et grandir.
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Chapitre 3

Chapitre 3

Jack et moi : la rencontre

Jack et moi c’était une longue histoire. Jack était anglais. Ses parents avaient emménagé dans la région il y a quinze ans. Il avait gardé une pointe d’accent, qui faisait son charme. C’était un grand blond aux cheveux qu’on devinait ondulés bien que courts, et aux yeux noisette, avec une solide paire d’épaules, héritées pour partie de son père et pour l’autre de sa pratique du rugby. Jack était au fond un brave garçon, un peu colérique, un peu bagarreur, perturbé par le divorce de ses parents et qui avait eu du mal à s’intégrer en France. Il avait souffert des brimades à l’école, ce qu’on appelle aujourd’hui avec l’anglicisme le « bullyisme » scolaire

Je l’avais connu les étés, quand je venais dans cette maison de famille à la campagne. Nous avions eu une histoire d’amour passionnelle mais chaotique. On n’aime jamais plus comme on aime la première fois. Et lui et moi cela avait été cette première fois-là. Cela avait été si intense qu’on s’était brûlé les ailes. Moi j’avais énormément souffert de ses colères et crises de jalousie, et lui n’avait jamais réussi à tourner la page. C’était trop, trop intense, trop puissant, trop envahissant, c’était littéralement dévorant… Comme si on avait créé un monstre. Notre amour avait été un monstre, un monstre qui nous dévorait, qui était hors de contrôle.

Jack avait dix-neuf ans quand on s’est rencontrés, moi vingt-deux. On était jeunes, on était beaux, on était innocents. Innocents de la vie et de ses tourments. On s’était rencontrés dans un club de tennis où ses parents et mes parents jouaient. Je le revois glisser sur la terre battue, pour rattraper une balle, tout vêtu de blanc. Moi je n’ai jamais été passionnée par le tennis, mais j’en ai passé des heures dans ce club ! J’ai toujours trouvé ce jeu tellement compliqué à compter, tellement dégoulinant de ce snobisme anglais, et tellement daté années quatre-vingt.

Mes parents venaient régulièrement l’été jouer. Jack, en grand sportif, passait le plus clair de son temps entre le terrain de rugby et le terrain de tennis. Un jour où j’étais venue rejoindre mes parents, je les attendais accoudée au bar du club-house sirotant un sirop d’orgeat (c’est désuet mais j’ai toujours aimé ça). C’est là que Jack me remarqua, il se dirigeait vers les vestiaires, transpirant et infatué de sa victoire contre son adversaire, nos regards se sont croisés, et il me lança : « Hello Beauty ! ». Je trouvais ça tellement arrogant, que je lui jetais un regard noir accompagné d’un sourcil interrogateur et méprisant. Cela se voulait un compliment, et moi je me suis sentie comme un morceau de viande en exposition suspendu au crochet chez le boucher, sur lequel il était en train de saliver.

Je demandais à ma copine Olga derrière le bar :

— Mais c’est qui celui-là ?

— Lui, là, qui t’as dévoré des yeux ?

— Oui cet énergumène dégoulinant de transpiration et de vanité.

— C’est Jack !

— Jack ?

— Tu n’as pas encore entendu parler de lui ?

— Non, Olga, non, m’agaçai-je, sinon je ne te demanderais pas !

— Jack est nouveau dans la région. Lui et ses parents sont anglais, originaires de Liverpool. Son père a ouvert une cave à vin, et sa mère travaille à la pharmacie du Castor en centre-ville. Ils ont racheté une vieille demeure qu’ils retapent. T’imagines un Anglais qui vient ouvrir une cave à vins en France ? Pfff ce n’est pas gagné…

— Ah bon ?

— Oui, apparemment son père était un œnologue réputé en Angleterre. Ils seraient partis à cause d’une sombre histoire de famille, et d’argent entre lui et son frère avec qui il était associé.

— Et bien, tu es bien informée ?

— C’est l’avantage de travailler derrière un bar… qui plus est derrière un bar de club house, dans une ville de Province. Les gens parlent, tu sais… précisa Olga d’un ton amusé avec un sourire narquois en coin.

J’apprendrai plus tard de la bouche de Jack qu’en réalité, son père et sa mère avaient fui l’Angleterre, car son père, non content de s’être fait escroquer par son frère, s’était aussi fait cocufier par ce dernier. Visiblement, l’histoire entre la mère de Jack et son oncle ne datait pas d’hier quand son père a été mis au courant par un collaborateur qui n’en pouvait plus de fermer les yeux. Tant et si bien que Jack ne savait pas si son père était vraiment son père ou si son père était en fait celui qu’il croyait être son oncle…

Son père était entré dans une telle colère que les meubles et la vaisselle en avaient fait les frais. Puis une colère froide s’empara de lui et ne renonçant ni à sa femme ni à la famille qu’il avait construite avec elle et leur fils Jack, il imposa un exil en France pour éloigner sa femme de son frère. C’était le prix à payer pour cet adultère et que la famille ne vole pas en éclat. Sa femme se soumit sans piper mot, trop pétrie de culpabilité, et par amour pour son fils, afin d’assurer à ce dernier un semblant de stabilité familiale. C’est ainsi qu’ils avaient atterri à Sainte-Hermine.

Son père n’avait pas réussi à se faire embaucher dans les restaurants gastronomiques de la région malgré son excellent CV, car il ne parlait pas un traître mot de français… Essayez d’imposer un œnologue anglais pour vanter les mérites de vins français à des Français, mais en plus quand vous parlez avec un accent à couper au couteau et n’êtes pas capable de faire deux phrases sans intégrer un mot sur deux en anglais : autant dire que la tâche relevait de la mission impossible. C’est ainsi qu’il décida de monter son propre commerce, une petite cave à vins sympathique avec des vins français mais aussi des « vins du monde ». Il devenait son propre patron, et donc exit les entretiens d’embauche en français. Il devait se concentrer sur la commande des vins auprès des fournisseurs, et quand on est acheteur ce sont les autres qui font l’effort de vous comprendre… Et lorsqu’un client se présentait dans sa boutique, il se débrouillait comme il pouvait pour faire son argumentaire de vente moitié en anglais moitié en français.

Sa femme, Bethany, elle, était plus à l’aise dans la langue de Louis XIV. Elle avait trouvé relativement rapidement son emploi dans la pharmacie locale, dont le pharmacien s’était soudainement retrouvé veuf et avait besoin d’une collaboratrice expérimentée au pied levé. Elle était tombée au bon endroit au bon moment.

Pour ce qui est de leur couple, l’exil était une bonne stratégie de la part du père de Jack pour éloigner Bethany de son frère, mais au niveau de leurs sentiments et de leur relation, il est toujours compliqué de reconstruire sur un champ de mines. Aussi pendant de nombreuses années, ils avaient fait semblant d’être un couple, pour Jack qui n’était pas dupe malgré son jeune âge, et souffrait forcément de la situation. Mais elle, rongée par la culpabilité et le chagrin, s’était éteinte, et lui, consumé par colère et le sentiment de trahison, ne parvenait pas à lui pardonner. Donc lui ne pardonnait pas, et elle ne se pardonnait pas non plus à elle-même. Ils étaient tous deux enfermés dans ce mariage malheureux. C’est ainsi qu’au bout de quelques années où leur cohabitation à la maison était émaillée de piques sarcastiques teintées de reproches et de silences pesants, ils avaient fini par divorcer. Au plus grand dam de Jack qui en pleine adolescence vit son quotidien se briser, tel un verre ébréché dont la faille avait grandi au fil des années pour finir par éclater en mille morceaux.

Donc le jour de notre première rencontre, au bar du club house, après avoir reçu le briefing d’Olga, sur cet énergumène, et alors que je rêvassais accoudée au bar en regardant les avions de chasse laissant des traînées blanches dans le ciel, je vis Jack sortir des vestiaires. Il était douché, vêtu de blanc, de la marque Lacoste de pied en cape, les cheveux en arrière, bronzé, musclé, un sourire blanc carnassier en plein milieu du visage. Avec la même confiance en lui, la même arrogance, que vingt minutes auparavant, il me glissa un billet avec son numéro de téléphone sous ma tasse à thé. Il me fit un clin d’œil enjôleur comme si c’était acquis. Et là, je lui balançais dans mon plus bel anglais : « I like English tea, not English hassholes. ». Il ne devait pas être habitué aux filles qui ont de la répartie car j’ai cru que sa mâchoire allait se décrocher. Il tourna les talons, et glissa à l’oreille de son acolyte : « Who’s that bitch ? ... »

J’attendis qu’il fût sorti du club house, tandis que je le regardais s’éloigner, j’ouvris le billet, il y était écrit Jack Mac Dowell, son numéro, et « call me whenever you want to play tennis ».

Olga me dit : « Eh bien, lui tu ne l’as pas épargné ! Quel sens de la répartie ! Tu lui as coupé l’herbe sous pied. Il faudrait qu’il soit très motivé pour revenir à la charge ». C’était juste. Je culpabilisais presque de l’avoir rembarré de la sorte. Mais s’il y avait une chose qui m’insupportait au plus haut point c’est l’arrogance

C’est ainsi qu’eut lieu notre première rencontre. Autant dire que ce fut assez électrique, et l’affaire ne se présentait pas sous les meilleurs auspices. Mais c’était sans compter la persévérance légendaire de Jack…

Cet été-là, je le passais à Sainte-Hermine, je m’étais exilée de Paris, pour passer l’été au calme à la campagne j’avais besoin de repos. Donc autant dire que ce ne serait pas la dernière fois que j’irai au club de tennis. J’avais trimé pour obtenir mon DMA Costumier-Réalisateur (Diplôme des Métiers d’Art), et j’ambitionnais la licence pour obtenir un diplôme supérieur des arts appliqués (DSAA) afin d’arriver dans le métier avec un bagage valorisant et quelques bons stages à mon actif, les places étant rares.

J’étais tombée dans le costume par la danse. Je dansais dans la compagnie de ma tante, la mère de Greg et Éric. Elle était professeure de danse à La Roche-sur-Yon. Elle enseignait essentiellement le modern jazz, mais avait mis en place quelques cours de street-dance. Ma tante semblait en permanence sortie d’une série TV des années 70, elle avait un look bien à elle. Elle était grande, mince, elle avait des cheveux frisés blond cendré coupés en boule, elle portait toujours de longues jupes associées avec des bottes cavalières en cuir marron à talons hauts, et en elle avait toujours des chemisiers à motif qu’elle portait assez déboutonnés (elle pouvait se le permettre, elle n’avait pas de poitrine, une Jane Birkin bis de ce côté-là, pour le visage elle avait des airs de Jacqueline Bisset). Elle agrémentait ses décolletés avec de longs sautoirs. Je la revois jouer des doigts avec les billes colorées de ses sautoirs, elle les tripotait sans cesse quand elle réfléchissait à une nouvelle chorégraphie pour ses danseurs. Cela lui créait une gestuelle particulière, car ses longs doigts s’emmêlaient entre les perles pour la main gauche, pendant que de la main droite elle fumait. D’ailleurs, elle fumait comme un pompier. Mais toujours des Vogues. Elle bottait en touche à chaque critique ou mise en garde pour sa santé en disant : « Mais chéri, ça, ce n’est rien, c’est de la paille ! » Je la revois debout déhanchée, le regard dans le vague, car extrêmement concentrée, jouant d’une main avec son sautoir, et tirant sur sa cigarette de l’autre, le tout accoudé au piano de sa salle de danse. Parfois, elle utilisait même un porte-cigarette, qui avait l’air tout droit sorti d’une soirée de Gatsby le magnifique, elle l’avait chiné dans une brocante et était tombée sur cette pièce superbe en ivoire et ébène, elle l’affectionnait particulièrement. Elle s’appelait Josiane, mais se fait appeler Joy, c’était plus moderne et exotique, plus en phase avec son personnage de professeure de danse… Décidément, ma grand-mère avait tout faux sur les prénoms de ses filles ! Chacune s’était rebaptisée du prénom de son choix. C’est sûr qu’Ida et Joy, c’était plus original qu’Odette et Josiane… Un sacré personnage ma tante ! Tout à fait le genre à s’amouracher d’un pilote de F1 libanais. Il était charmeur, il était différent, il était beau parleur, il était très charismatique. Cela avait été dur pour elle de se retrouver seule avec les jumeaux. Elle s’était accrochée. Pas le choix. La danse était sa passion, mais c’était aussi devenu son unique source de revenus pour elle et ses fils. Elle tenait son exigence, et une certaine dureté de cet épisode-là/quand on est seule et qu’on a charge d’âme, on ne peut pas s’autoriser à flancher. Même si bien sûr, personne n’est de fer, et elle passait le soir récupérer ses bambins chez Maminette et s’épanchait autour d’un verre de porto à l’apéritif. Parfois, il lui semblait qu’elle n’arriverait jamais à faire décoller son studio de danse. C’est sûr que développer une clientèle, et se forger une réputation dans une ville de province, ce n’est pas toujours simple.

Elle était très exigeante avec ses danseurs, et avec moi aussi d’ailleurs. Comme j’avais toujours été douée de mes mains, et que Maminette m’avait très tôt initiée à la couture sur sa vieille Singer, Joy avait pris l’habitude de me solliciter pour les costumes de ses spectacles de fin d’année. Les thèmes pouvaient être très variés et aller de « cabaret », à « la jungle », ou encore des thèmes plus complexes mais me donnant plus de liberté comme « paysages oniriques ». C’était de vrais tableaux visuels. On travaillait des mois à l’avance sur les différents personnages, chacun avait une fonction, une personnalité, un rôle, et forcément un costume qui devait refléter tout cela. Faisant partie du spectacle en tant que danseuse, cela me donnait l’avantage de connaître les autres danseurs, leur psychologie, les couleurs qu’ils aimaient, les tissus qui leur correspondraient, dans lesquels ils seraient à l’aise. J’étais tombée dans la marmite du costume ainsi. La première fois, cela avait été une révélation, je prenais plus de plaisir à concevoir mes costumes qu’à danser. J’avais le sentiment d’être coréalisatrice du spectacle avec ma tante, de contribuer à créer tout cet univers. Je m’épanouissais à l’idée de faire rêver les gens le temps d’un spectacle, de les faire voyager dans un autre espace-temps. Pour moi, c’était magique. Et on faisait un bon duo avec ma tante.

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