
Jeune, volontaire et capable
Chapitre 3
Les membres de son entourage proche ressentiront une satisfaction dépassée. Personne n’aura encore parlé des principes et causes de l’effondrement des valeurs ni de la transformation culturelle comme ce jeune inconnu. On cherchera à savoir son nom. Inquiet de l’influence qu’il pourrait exercer sur ses lecteurs, il hésite, décide de s’arrêter d’écrire à cause du sentiment de trahison qui l’envahit soudain. En présentant son peuple sous cet angle peut-être réel, n’est-il pas en train de minimiser la chape de morale établie sur les mœurs. Pourtant, ce qu’il attend de lui-même ce ne sont pas des rappels pour quelque chose d’oublié, ni non plus une insistance sur un caractère personnel avec précision, mais de la perte de repères éthiques à la faveur de la mesquinerie affectée spécialement envers la société.
Sanpha commence sa quatrième lettre de la journée, assis sur le premier des trois lits superposés de leur cellule humide. Actif, volontaire, le voici transformé en victime enfermée entre quatre murs. Un incompris, en manque d’affection, privé de la liberté qu’il est venu chercher ailleurs que chez lui.
— Voici que ça commence à prendre forme ? se dit-il. Une très bonne cause. Mais les autres ! s’effraie-t-il. Encore une feuille qui finit dans le panier et il en recommence une autre.
Cela laisserait à penser que tout ce qu’il a vécu jusqu’à sa garde à vue n’aura été qu’un rêve pourtant bien réalisé, mais qui commençait maintenant à présenter quelques courbes. Son épanouissement, auparavant, lui avait fait adopter un mode d’existence défini dans des conditions sociales, économiques et culturelles très satisfaisantes, néanmoins à Bruxelles, une ville grise et désordonnée par l’absence de fraternité entre deux régions déchirées et contrariées par la révolution de leur unique
colonie en Afrique. Comme la population de son pays d’adoption ne vit que de souvenirs ramenés ou abandonnés dans la folie de leur départ en catastrophe du territoire Congolais qu’ils avaient sans doute profondément aimé pour la plupart.
Bass parcourt la toute première feuille blanche qu’il vient de noircir complètement sans ratures et se demande s’il n’a pas été trop loin. Mais non, se dit-il, il faut capter l’esprit de l’éditeur et celui du lecteur par des figures inédites et fortes. Son continent aurait bien pu être tel qu’il va le mettre en scène. Les producteurs du mobilier qu’il dessine seront enthousiasmés. Il se lève, prépare une tasse de thé qu’il parfume avec du citron verdâtre, seul luxe qu’il se paie encore en écoutant la fréquence modulée de son poste stéréo. Il regarde un instant deux étoiles dans l’encadrement des barreaux de la fenêtre carcérale, se rassied et prend une nouvelle feuille.
Quand sa main gauche retient sa tête tombante, et que sa droite moite s’applique sur une nouvelle feuille blanche, un bruit de grosse clef pénètre subitement dans le verrou de la lourde porte, dans un vacarme typique des matons qui viennent effectuer une fouille improvisée. Toute la susceptibilité provoquée par son enfermement arbitraire le fige dans un état de torpeur tel qu’il se persuade, non seulement de transgresser les lois de la maison d’arrêt, mais aussi d’être devenu celui par qui les préceptes du pays allaient être trahis.
C’est foutu, perdu, pense-t-il. Pris de panique, Bass a juste le temps de rassembler ses papiers. Tête vide, subitement, il devient tremblant, fourre toute la paperasse dans la poubelle, entre les ordures. On tourne la clef dans la serrure une dernière fois, le verrou se libère de sa niche, la porte s’ouvre. Pas de doute ce sera le mitard, se dit-il, il a été balancé, mais par qui, qui a pu faire une chose pareille ? Quand les traîtres décident de vous trahir. Mais un surveillant aboie…
— On a de la compagnie ! Un nouveau frérot bien chaud pour vous, dit le surveillant, l’air narquois, en introduisant un troisième détenu dans la cellule. Et puis, la porte retomba sur la grisaille, autour des trois compagnons, telle l’analogie de la toile qu’il avait terminée quelques mois avant son interpellation, et qu’il avait baptisée les « insoumises ».
La terreur qu’il lit sur le visage du nouveau détenu accentue son propre désarroi, il a peut être commis quelques maladresses, pense-t-il, alors il essaie de conformer sa pensée au développement oral du très excité nouvel arrivant, en écoutant attentivement des explications destinées à éclairer les motifs de son incarcération, sans l’interrompre. À la fin, il lui tapote l’épaule et murmure en se dirigeant vers le réchaud à gaz afin de le revivifier, en lui proposant une boîte de conserve mise en sauce :
— Rapproche ton tabouret et mange quand c’est encore chaud.
Mais lorsque le nouvel arrivant change d’attitude et commence à parler de sa vie jusqu’à son incarcération, Bass détourne la tête, essaie de se soustraire habilement des réminiscences que celui qui s’agitait de plus belle lui remettait en mémoire, il se demande à ce moment précis si les réminiscences de son joyeux passé seraient bon à entendre pour ses compagnons de galère, si le vent tournerait de nouveau à son avantage, ou alors tout était fini, terminé comme l’arrêt sans recours de son enfance, qui, prématurément sans qu’il en ait pensé lui-même à y mettre fin, tout était devenu très grave, pathétique, très important, ennuyeux, austère, nostalgique et secret. Secret comme les carnets de notes de ses parents qu’il lisait en cachette en leur absence. Ont-ils jamais su que Bass savait les secrets de la famille, savaient-ils que tout petit, il avait des rendez-vous en rapport avec leur emploi du temps selon sa propre disponibilité ?
Interpellé une toute première fois, peu avant la puberté, par la forte odeur de camphre que dégageait la grosse malle porteuse d’objets de valeur familiale et de documents secrets entre autres.
Il eut maintes fois pendant son enfance, l’occasion de compulser avec soin, feuille par feuille, les carnets correctement rangés au de fond de la malle parfumée. Choqué par certaines phrases qu’il découvrait, il fut pris de panique à l’idée de pouvoir utiliser ces lectures inédites mais continue d’écrire, et en oublie maintenant de se relire jusqu’au moment où un engourdissement agréable glisse de sa tête à son corps, le creux de son temps libre, la staticité dans sa cellule et la grisaille des murs le déportent sans sommation dans un sommeil irrésistible. Il est deux heures du matin.
L’exercice de combat contre la force du sommeil qui l’envahit est si inéquitable qu’avec délectation, il se laisse glisser dans le bleu profond du ciel étoilé africain procuré par ses yeux clos qui le transporte dans son rêve favori.
La douceur qui s’installe sur son visage finit par chasser l’épouvante. Il est serein, son sommeil lui indique la marche à suivre, il va commencer une histoire forte et authentique, mais surtout pas un conte.
Ce qu’il va faire connaître, sans pudeur, sans aucune sensibilité ménagée, ni non plus aucun détail épargné, c’est l’histoire de ses parents qui sont deux êtres exceptionnellement amoureux, et qui ont choisi de faire vibrer l’amour dans la complicité et à l’éducation de leur progéniture.
Je m’appelle Bassa Putkak, en d’autres termes Bass Ptk. Je me suis composé Bass Ptk à peu près depuis que j’aime composer des syllabes qui ont une résonance dont la vitesse est supérieure à celle du son.
Alors je compose, ne triche, ni ne mens point. Je compose pour le futur composé. Je m’invente des vies d’êtres rêvés, des réalisations produites par mon binôme, depuis le temps des premières rédactions scolaires. Donc capable d’en raconter des superbes quand l’envie se présente, et incapable par contre quand il le faut. Longtemps j’ai gardé secret une absence partielle de cheveux cachés en dessous de mes dreadlocks parce que mon autre moi, au mental et au physique qui n’en comptait que la moitié, n’acceptait pas l’autre moi qui prétendait être plus réfléchi. Je ne relate les faits par une bonne rhétorique que lorsque la faculté d’imagination me suggère sa manière de procéder. Alors, ravi, j’étouffe, je me déteste, je ne sais plus, je ne me souviens plus. Mais comme si c’était hier, je me souviens d’une phrase tendre écrite à l’encre verte sur une page blanche, un mot doux qui avait dû toucher la sensibilité de maman.
— Tu ne pourras jamais imaginer à quel point je suis heureux que tu sois ma femme.
Elle avait entreposé cette précieuse note, comme tant d’autres échanges entre eux, sauf que celle à l’encre verte restait toujours placée au-dessus du lot, dans la malle, en vue peut-être que celle-ci reste par-dessus tout, la première et la dernière à voir lorsqu’elle ouvrait ou refermait la malle.
Comme toutes les mamans de ce quartier aux allures de bourgade ouvrière naissante, maman passe ses après-midi à recevoir ses copines pour des programmes sur le travail féminin innovant, pour des comités sur la légitimité des femmes ainsi que sur leur accessibilité aux manifestations de volonté individuelles ou globales.
Maléa, sa meilleure amie apprécie les hommes, elle les choisit comme du chocolat noir croquant, aux grosses noisettes bien fermes, croque dedans avec beaucoup d’appétit, mais très vite à satiété, elle les abandonne.
Quant à Bitan, la sœur de maman, elle essaie de leur convenir pour se les approprier et puis, au premier changement dans l’évolution de l’histoire, ils se retirent et laissent tomber l’histoire.
Quant à maman, la finesse l’attire, l’assomme. Elle adore aimer et l’avouer, et faire chuchoter son amour.
Elle avait choisi cet homme calme et élégant parce qu’elle éprouvait pour lui le désir profond de lui plaire. L’amour consistait alors à fondre en lui. Sans l’amour de son amoureux, où se serait-elle située ? Sans cet homme, quel sens aurait pris l’évolution de sa vie depuis la naissance de ses sentiments pour lui.
Sur leurs photos de mariage, mes parents, Mako et Baly ressemblent à deux jeunes mariés de la classe moyenne africaine naissante, avec en prime, ce rayonnement que l’on trouve dans le regard des grands amoureux, l’air était français. En ce temps-là.
La belle raie au milieu du crâne, fine moustache, le spencer blanc sanglé à la taille, épaules carrées, le menton parallèle au sol, le coq français, époque oblige.
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