
Jardin des Grâces - Tome I: La Mancha
Chapitre 3
Chapitre 2
Comme ils quittaient le Jardin des Grâces, Sofia attrapa le bras d’Hogan pour le ralentir et lui parler en retrait des autres. Elle allait ouvrir la bouche quand leurs pierres chauffèrent agréablement, signe de la présence d’une nouvelle vénusté de la Communauté à proximité. Esteban qui était passé devant avec Sarah-Louise se tourna vers le groupe, ébahi :
— Vous avez senti aussi ?
— Évidemment, Ducon !
Sofia serra sa prise sur le bras d’Hogan pour tenter de le calmer. Il fallait absolument qu’il reprenne le contrôle de ses émotions et elle semblait être la seule que ça inquiétait. Une vague de ressentiments monta en elle, lui faisant serrer la mâchoire.
— Mais ça veut dire…
Élise semblait, comme souvent ces derniers temps, sur le point de pleurer.
— Qu’elle est l’une des nôtres. Oui.
La douceur dans la voix de Sofia contrastait nettement avec les émotions qui bouillaient en elle à l’instant précis. Elle constata que l’aventurine bleue à l’annulaire droit d’Hogan était plus vive qu’à l’accoutumée et comprit pourquoi. La pierre était incrustée dans une chevalière en or qui s’ouvrait pour offrir un tout petit compartiment gravé du blason de sa famille.
— Bougez-vous ! Faut pas qu’elle nous voit et je sais pas vous mais moi, j’ai autre chose à foutre avant ce soir, darda Damiana avant de se remettre en marche, bousculant son frère, détachant sa main de celle de Sarah-Louise.
Au moment où la connexion fut rompue, la pierre cessa de scintiller au petit doigt d’Hogan et Sofia, qui n’avait pas quitté ses yeux verts du regard se rendit compte qu’il n’avait même pas eu l’intention de sa magie. À nouveau, elle attendit que les autres soient un peu loin pour avancer à son tour, son bras toujours attaché à celui d’Hogan. Du bout de son index libre, elle fit tourner son menton pour que leurs regards se croisent et lui fit son plus beau sourire.
— Ça te dit qu’on passe un peu de temps ensemble avant ce soir ?
Il sembla troublé un instant. Comme si une succession trop rapide de pensées diamétralement opposées se succédaient dans sa tête
— Je… je sais pas Sof, j’avais envie de rester seul.
— En fait, ce n’était pas une question Hog. Tu te rends compte que Damiana était sous ton influence là ? Faut que tu te calmes avant ce soir, on a besoin de toi. Il est primordial que tu te sois rééquilibré si on veut que ça fonctionne. Sinon, on risque de faire une autre connerie. Et il est hors de question que j’ai deux…
— OK ! Qu’est-ce que tu as en tête ?
— Je voudrais que Sarah-Louise vienne aussi. Sa spécialité pourra nous être utile pour te guider.
Ses muscles s’étaient tendus à la mention du nom de la jeune femme.
— Non. J’ai pas besoin de son aide.
— Hog ! Ne sois pas tête de mule ! C’est notre amie.
— Ça n’aidera pas si elle est là. On l’impliquera si je n’y arrive pas par moi-même. Je préfère. Pour la protéger.
Elle rit. Il était loin d’avoir les talents de conviction de Sarah-Louise mais elle fit mine d’être convaincue pour cette fois
— D’accord. Laisse-moi faire.
Ils accélèrent le pas pour rattraper les autres et elle leur annonça qu’ils s’éclipsaient.
— À tout !
Esteban leva sa main libre, Sarah-Louise hocha la tête. Damiana et Élise s’étaient lancées dans une autre de leur discussion houleuse, elles ne leur prêtèrent aucune attention. Ils continuèrent leur route longeant le port jusqu’au Tholos café & restaurant. Ils allaient sûrement s’arrêter là un moment. Sofia fit glisser sa main le long du bras d’Hogan avant de l’entraîner dans une ruelle entre la librairie et l’épicerie. Elle traversa le village quelques pas devant lui jusqu’au pont qui menait à la forêt.
— Où est-ce qu’on va ?
— Tu verras.
Il leva les yeux au ciel mais l’étirement de ses lèvres trahissait son amusement.
— Il n’y a pas cent mille endroits par-là Sof, tu sais…
— Tshhht.
Ils s’enfoncèrent dans la forêt et suivirent le chemin qui menait jusqu’au lac. L’endroit habituellement peuplé d’Indésirables en été était encore désert. Les Indésirables, c’était le qualificatif que la Communauté employait pour désigner les humains de La Mancha. Parmi lesquels, les Mondains désignaient les élus ou personnages importants de la ville. Les touristes n’étaient pas encore arrivés, les Indésirables pouvaient encore profiter de la plage. Le train ne s’arrêtait pas à La Mancha mais quelques humains trouvaient quand même le moyen de prendre le bus jusqu’au village pour passer la journée. Ils ne pouvaient pas rester plus longtemps faute d’endroits où passer la nuit. Interdiction du maire Ford.
Elle le traîna jusqu’à un ponton où elle se déshabilla avant de plonger dans l’eau. Elle réapparut quelques mètres plus loin, lui offrit un sourire fier avant de continuer à nager jusqu’à une plateforme en bois un peu plus loin dans l’eau.
— Allez ! Viens ! Dépêche-toi ! On n’a pas toute la journée !
— On croirait entendre les Peters !
— Tais-toi et rejoins-moi.
Elle ressemblait à une sirène au milieu de l’eau. Les vénustés étaient plus attirantes qu’un humain moyen. Bien qu’elles aient l’habitude de leurs traits, parfois, elles se rendaient compte de leur apparence. Surtout en présence d’une Sofia décidée à obtenir gain de cause. Hogan ne se fit pas prier plus longtemps et rejoint la jeune femme sur l’îlot de bois.
— Assieds-toi, mets tes mains sur tes genoux et ferme les yeux.
— Tu vas me faire méditer ? Vraiment, Sofia ?
— Chut ! Laisse-toi faire.
Les doigts délicats de Sofia rectifièrent la position d’Hogan. Malgré sa réticence, il rayonnait. L’impression était accentuée par les reflets des rayons du soleil dans les cheveux blonds mouillés du jeune homme. Il ressemblait à l’idée qu’elle se faisait d’Apollon. Assis, là, les gouttes d’eau perlant sur son corps musclé. C’était comme ça qu’elle voulait le voir, comme ça qu’ils le connaissaient tous. Était-elle la seule à se souvenir ? Elle soupira.
— Quoi ? J’ai fait quelque chose de mal ?
— Non, tu t’en sors très bien. Maintenant, concentre-toi sur ma voix.
— Ah non, je me suis mépris ! On part sur une hypnose. Très bien.
— Ce que tu peux être bête ! Allez !
Elle joignit une tape sur le tibia à sa parole. Puis son visage se ferma et elle devient sérieuse. Ils devaient se dépêcher. Le soleil disparaissait déjà à travers les arbres.
— Faut que tu oublies Esteban maintenant, Hog. On ne pourra pas être efficaces ce soir si tu ne le fais pas. C’est un choix que tu dois faire. Je veux que tu le visualises devant toi. Je veux que tu le voies et que tu décides de ne pas le choisir. Je veux que tu le laisses partir vers Sarah-Louise et qu’à chaque pas qu’il fasse, tu ne ressentes rien. Au mieux, de l’amour pour lui et pour elle. Il faut que tu arrives à être heureux pour eux. Au minimum, à ce qu’ils te soient indifférents. Pense à ce qu’on veut accomplir. Tu ne peux pas laisser des sentiments passer, nous empêcher de réaliser notre futur, Hog. On a besoin de toi. On a besoin que tu aies toute ta tête. Tu comprends ?
Il ouvrit sa main droite pour qu’elle l’attrape. Il prit une grande inspiration, laissant les mots de son amie résonner dans tout son corps, s’ancrer en lui. Elle déposa ses lèvres au creux de sa paume et un feu embrasa le jeune homme. Il ouvrit les yeux, trouvant immédiatement les prunelles marron de Sofia. Il l’observa un moment, son visage de poupée, sa beauté intemporelle. Ses cheveux blondis par le soleil et le sel tombaient mouillés sur ses épaules. Des larmes perlaient sur les joues d’Hogan, se mélangeant à l’eau du lac sur sa peau rougie par le soleil pris dans l’après-midi. L’intensité de leur échange visuel ne fit que se renforcer à mesure que les secondes passaient. Il porta sa main libre à la mâchoire de la jeune femme et approcha son visage. Au moment où leurs lèvres se touchèrent, le feu se calma et il se sentit drainé. Les doigts fins de Sofia étaient venus se lier à ceux d’Hogan sur sa joue. Ils finirent par s’écarter, posant leur front l’un contre l’autre. Il souffla un merci presqu’inaudible.
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