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Couverture du roman J'ai accouché d'un enfant né sous « X »

J'ai accouché d'un enfant né sous « X »

Au cœur des années 80, Emmanuelle, une lycéenne de seize ans, s'obstine à vouloir mener sa grossesse à terme malgré son jeune âge. Soutenue par sa mère Brigitte et sa sœur Sylvie, l'adolescente reste pourtant hantée par l'incertitude. A-t-elle eu raison de refuser l'avortement ? Ce récit explore les tourments et les conséquences de ce choix durant neuf mois. Aline Thibaut y livre une réflexion poignante sur le dilemme des mères séparées de leur enfant à la naissance.
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Chapitre 3

III

Le lycée

Sylvie, la petite sœur d’Emmanuelle, est en admiration devant elle, fascinée par ce que sa grande sœur est en train de vivre.

Elles ont toujours eu des relations fusionnelles et Emmanuelle partage volontiers les émotions de sa grossesse avec elle.

C’est le week-end, les deux sœurs, dans leur chambre commune, sont allongées sur leur lit respectif, un livre pour la petite, âgée de quatorze ans et la revue « neuf mois » pour la grande, où elle apprend que bientôt sera démocratisé l’examen de l’échographie prénatale, permettant à toute future maman de surveiller de façon plus précise la santé de son enfant et aussi d’en connaître le sexe, à partir du quatrième mois de grossesse.

— Tu te rends compte Sylvie, c’est génial ça comme progrès, dommage que je ne puisse pas encore en profiter ! S’exclame Emmanuelle.

— C’est sûr, ça signifie que là, on saurait déjà si dans ton ventre grandit une fille ou un garçon. Et d’ailleurs comment tu vas l’appeler ? lui répond sa sœur.

Emmanuelle pose son magazine, ses yeux se dirigent vers le plafond en mode réflexion puis elle lui répond.

— Je ne sais pas trop, que penses-tu d’Esteban ou Jonathan ou bien Emmanuel dit-elle dans un sourire pour ce dernier prénom évoqué, Christophe aussi c’est bien. Il me reste encore cinq mois pour y réfléchir sérieusement. Tu choisirais lequel, si c’était toi qui avais un petit bébé dans ton corps ?

Sylvie se lève et pose les mains sur son ventre, cambre ses reins pour simuler un état de grossesse.

— Julien ! Répond-elle sans hésiter. C’est le prénom de son petit amoureux

Les deux sœurs éclatent de rire et se jettent dans les bras l’une de l’autre

— Ah, ma petite sœur chérie, je t’aime. Fais attention avec ton Julien, c’est vite arrivé de tomber enceinte. Quand j’ai eu ma première relation sexuelle avec Jean-Michel, je ne pensais pas en arriver là. Maman ne m’a jamais expliqué le truc des jours d’ovulation et de fécondité. Maintenant je sais, mais c’est trop tard.

— Mais pourquoi ton copain ne veut pas que vous viviez et éleviez ensemble ce bébé, demande Sylvie ?

— D’abord, ce n’est plus mon copain, et pour répondre à ta question, ses parents refusent qu’il arrête ses études, si jeune, pour élever un enfant. Je peux les comprendre, ajoute-t-elle nostalgique.

— Tu le vois encore ?

— On se croise parfois dans la cour du lycée, mais on s’évite un maximum, ses parents lui ont interdit de m’approcher et de me parler.

— Et ça ne te fait rien quand tu l’aperçois ?

— Si, j’ai mal au cœur, mais je ne peux pas l’obliger à vouloir de moi et de cet enfant que lui non plus n’a pas désiré.

Sylvie est bien triste pour sa grande sœur, elle a bien ressenti un trouble d’émotion dans sa voix et bien vu ses yeux humides à l’évocation de celui qu’elle aime encore.

Elle décide de lui changer les idées.

— Viens, on va faire des crêpes. Qu’en penses-tu ?

— Tu as raison, en plus je m’en fiche de prendre du poids, ça ne se verra pas, réplique-t-elle ironiquement.

Quand Brigitte, de retour des courses, entre chez elle, une odeur sucrée envahit la maison.

— Hum ça sent bon, crêpes ou gaufres ? Interroge-t-elle en se dirigeant vers la cuisine où ses deux filles sont déjà en train de sucrer leurs galettes.

— On t’attendait pour les déguster, maman.

— Vous êtes trop mignonnes, j’en prendrais bien une avec du citron s’il vous plaît.

Depuis trois semaines l’aînée des filles, Christelle, a quitté le nid douillet de la maison, pour s’installer dans son appartement, elle a envie de sa liberté et de se rapprocher de son travail.

Il est prévu qu’Emmanuelle récupère sa chambre que Brigitte a décidé d’aménager avec tout ce qu’il faut pour y accueillir aussi un bébé.

— Regarde ma chérie ce que j’ai trouvé pour le petit bouchon, dit-elle en déballant les courses.

Elle sort un nid d’ange de son emballage. De couleur gris perle portant l’inscription « mon bébé» en lettres bleues, l’intérieur molletonné blanc en laisse deviner la douceur.

— Merci maman, dit Emmanuelle se blottissant contre sa mère. Puis se saisissant du cadeau, se dirige vers sa chambre

— Je vais le ranger.

Une fois isolée dans son antre, elle s’assied sur son lit, des larmes coulent toutes seules, elle serre le nouveau vêtement contre son ventre. Des pensées paradoxales se bousculent dans sa tête. L’image idyllique qu’elle ressent parfois à l’idée de la venue de cet enfant vient en contradiction avec l’angoisse de ne pas être à la hauteur dans les premiers jours du bébé, puis de son éducation.

Comment vais-je pouvoir concilier la fin de mes études et ensuite mon rêve de devenir journaliste, se demande-t-elle ?

Cet enfant risque fort d’être un obstacle à une vie bienheureuse et comblée. Vais-je pouvoir en accepter toutes les contraintes ? Se tourmente-t-elle.

Le flot de ses larmes redouble d’intensité, elle se cache la tête à présent dans son oreiller, ne souhaitant être entendue ni par sa mère ni par sa sœur.

Elle pleure car ses pensées sont revenues sur ce petit être qui vit en elle.

C’est mon fils, mon enfant, il n’a rien demandé, il ne doit pas subir les irresponsabilités de ceux qui l’ont conçu, songe-t-elle dans son sanglot.

— Désolée mon bébé, je vais essayer d’être une bonne maman, je vais essayer de te rendre heureux et de m’occuper de toi du mieux que je peux. Désolée d’avoir parfois des pensées négatives envers toi, ne m’en veux pas, la vie n’est pas toujours facile, tu sais, dit-elle en s’adressant à voix basse, les yeux rivés sur son ventre, où elle vient de poser les mains en quête d’un mouvement de l’enfant. Je t’aime, termine-t-elle avant de replonger la tête dans son coussin et de fondre en larmes de plus belle

C’est à la fin de son sixième mois de grossesse que sa nouvelle chambre est enfin prête. Elle l’a, aidée de sa mère et de Sylvie, décorée et agencée à son goût.

Déjà un berceau en osier blanc, sur pied, recouvert d’un drap bleu parsemé de plumes blanches pour empêcher la poussière de s’y déposer, est disposé dans le seul angle disponible de la pièce. Juste à côté se trouve le bureau en teck recyclé qu’elle a récupéré de sa grande sœur, contre le mur d’en face près de la fenêtre, son lit recouvert d’un doux plaid de couleur beige rosé, dans lequel elle aime s’envelopper, et de plusieurs coussins aux couleurs vives pour donner de la vie et de la lumière à sa chambre, comme elle dit. Sur le dernier pan de mur, un petit fauteuil que Brigitte a acheté en prévision du confort de l’allaitement du bébé.

Que ce soit au lycée ou à la maison, elle tait toujours ses angoisses. Sa nouvelle chambre est devenue son refuge, sa tanière où chaque soir elle donne libre cours à ses tourments, plongeant dans les affres de sa tristesse. Et, chaque soir, étendue sur son lit ou installée dans son fauteuil, enroulée dans son plaid, elle déverse ses larmes sans retenue.

Lorsque ses yeux se posent sur le petit berceau, elle ressent une douleur dans la poitrine.

Emmanuelle ne veut l’avouer à personne, pas même à Sylvie ni à Alexandra, mais elle a peur de sa nouvelle vie, peur de ne pas être capable d’assumer correctement son rôle de maman.

Pourtant, elle l’aime déjà ce petit être, elle lui dit chaque jour, elle sait que de l’amour pour lui, elle en aura éternellement, le problème n’est pas là

Le problème c’est elle, c’est son inquiétude grandissante face à toutes ces nouvelles fonctions qu’elle aura à gérer. Pourra-t-elle mener de front sa vie de jeune maman durant les deux années de lycée qu’il lui reste à faire, puis la fac, puis l’école de journalisme ? Et après ?

Et Jean-Michel qui s’en fout… Peste-t-elle en son for intérieur.

Et cet enfant qui va naître sans père, quel déséquilibre psychologique pour lui ?

Tout le monde dit que les familles monoparentales font des enfants instables, avec des troubles comportementaux importants, qu’ils sont encore plus difficiles à élever que les autres, on dit même qu’ils sont malheureux.

— Je n’ai pas pensé à tout ça quand j’ai égoïstement et inconsciemment décidé de le garder, j’ai juste songé à mes idées contre l’avortement, se souvient-elle.

Ce soir-là, elle s’endort difficilement, les yeux humides rivés sur le berceau qui lui fait face.

Dans quelques jours, sept mois de grossesse et c’est enfin la fin de l’année scolaire, cette seconde a été la plus longue de sa vie de jeune adolescente.

Elle se réjouit de ne plus avoir à faire bonne mine devant tout le monde au lycée, car hormis Alexandra, elle n’apprécie plus la présence des autres.

C’est son gros ventre qu’elle ne peut plus cacher qui la rend aigrie, elle est fatiguée de devoir encore parfois s’expliquer et raconter son quotidien et sa projection dans sa future vie. Qu’est-ce que ça peut leur faire, pense-t-elle ? Ils n’ont qu’à en faire un bébé et ils verront bien comment ça se passe.

Ses professeurs ont été très discrets et compréhensifs, mais son irritabilité et ses cernes, accentués ces derniers jours, les incitent à lui proposer de partir en vacances deux semaines plus tôt.

— Emmanuelle, tu sembles avoir besoin de repos sans tarder tu es donc autorisée à quitter les cours. Bon courage pour ton accouchement, on se revoit à la rentrée si tu le souhaites, ou si tu le peux, lui dit gentiment madame Caraso, son professeur principal.

L’accouchement ? Bon courage ? Pourquoi ils me disent tous ça ? pense-t-elle.

Lorsqu’elle rentre chez elle ce soir-là, enfin délivrée des obligations scolaires, elle questionne sa mère au sujet de l’accouchement. Elles n’en ont jamais parlé auparavant.

Brigitte pensait que les humeurs de sa fille étaient parfois l’appréhension de ce moment, redouté de beaucoup de femmes, et ne souhaitait donc pas l’amener sur ce terrain miné de craintes.

Mais il n’en était rien, Emmanuelle, perdues dans ses propres angoisses n’avait jamais pensé à ce détail, ses revues n’en parlent même pas.

— Tu sais ma chérie, dit sa mère, chaque accouchement est unique. Je ne vais pas te dire que c’est sans douleur, certes, mais si tu es accompagnée d’une bonne équipe médicale, cet instant peut te paraître supportable.

— Supportable ? C’est-à-dire, répond-elle ?

— Le moment le plus difficile se sont les contractions que tu devras apprendre à gérer, par une technique de respiration. Je ne suis pas sage-femme mais je t’expliquerai quand nous approcherons du terme. Tu as encore deux mois devant toi.

Emmanuelle la regarde, les yeux pleins d’amour. Elle est fière de sa mère qui a généreusement élevé seule ses trois filles depuis le départ de son mari, il y a maintenant dix ans. Elle n’a jamais entendu cette femme se plaindre de quoi que ce soit, elle n’a jamais scié devant les obligations de la vie, et là, ce soir, elle réalise que c’est aussi une femme qui a aimé et qui a mis au monde trois enfants, qui a donc souffert trois fois de ce sacré et mystérieux moment qu’on appelle l’accouchement.

— Maman, tu es formidable, je t’aime. J’aimerais tellement être une aussi bonne mère que toi.

— Mais bien sûr ma chérie que tu seras une bonne maman, n’en doute pas. L’amour permet de croire en tout.

Puis de but en blanc, Emmanuelle poursuit :

— Où vais-je aller après la naissance du bébé ?

— Comment cela, où tu vas aller, répond Brigitte ? Tu n’as pas déjà une maison à toi ? Ta chambre sera la vôtre, et nous partagerons dès lors l’espace de la maison à quatre.

— Mais si le bébé pleure et vous dérange ?

— Ne t’inquiète pas, on s’en accommodera, et ce sera notre bébé à nous aussi, répond-elle en souriant, se voulant rassurante pour sa petite fille qu’elle voit mûrir de jour en jour.

Emmanuelle commence à se poser des questions existentielles ces temps-ci.

— Comment va-t-on gérer sa garde lorsque je retournerai en cours, insiste-t-elle ?

— Si tu as pris la décision de continuer tes études…

Emmanuelle ne lui laisse pas finir sa phrase.

— Pourquoi doutes-tu que je les poursuive ? Tu pensais que j’allais rester enfermée à la maison avec ce bébé et ne pas accomplir mon rêve de devenir journaliste ?

— Je n’ai pas dit cela, si tu désires retourner à l’école, alors nous chercherons une solution, il y a des crèches ou des nounous qui accueillent les enfants avant leurs trois ans.

Brigitte sent bien que sa fille ne sait toujours pas où elle va mettre les pieds et qu’elle est un peu perdue face aux obligations qui vont se présenter à elles dans quelques semaines.

Ce jour-là, après le déjeuner, malgré la chaleur encore étouffante de cet été caniculaire, Emmanuelle s’enferme dans sa chambre et médite sur la conversation qu’elle a eue avec sa mère.

L’accouchement, l’après accouchement, cet enfant à caser tous les jours de lycée, ses devoirs à faire, son avenir professionnel…

Toutes ces inquiétudes viennent grandir son appréhension face à ce monde inconnu.

Le lendemain, c’est la visite surprise d’Alexandra qui l’oblige à enfouir ses pensées négatives et à faire bonne figure.

— Superbe ce petit berceau, justement je t’ai amenée une parure de drap pour bébé, j’ai pris dans les tons verts, comme on ne sait pas encore si c’est une fille ou un garçon, dit-elle en lui tendant une boite recouverte d’un film plastique au travers duquel on peut apercevoir un drap plié et sa bordure brodée de petits cœurs verts.

— Merci ma belle, tu es trop mignonne, répond-elle l’émotion dans la voix.

La jovialité et la gentillesse de son amie lui redonnent du baume au cœur, elle se félicite de l’avoir choisie comme marraine pour son enfant.

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