
Il pleuvait ce jour-là quand c'est arrivé
Chapitre 3
4
Violaine
— Vous êtes sûr que tout marchera comme prévu ?
Violaine tira une dernière bouffée de cigarette puis l’écrasa dans le cendrier rempli, en attente d’une réponse rassurante. L’un de ses talons claquait contre le tapis de sol en velours de sa pièce à la déco minimaliste. C’était elle : se contenter d’un rien. Être dans le moins, toujours, plus concernant le sommeil que le travail. Elle portait un tailleur et une blouse blanche. Ses ongles n’avaient pas de vernis.
— Six mois qu’ils prennent la pilule ?
— C’est ce que je vous ai dit.
En face d’elle, l’homme portait également une blouse blanche, celle du scientifique. On devinait en dessous un pull ligné et une chemise à carreaux. Et une barbe hirsute. Ses ongles avaient du vernis rouge glamour
— Et comment être certains qu’ils la prennent chaque matin ? Vous avez fliqué chaque citoyen pour savoir s’il ou elle gobait son cachet ?
— Pas besoin de ça : personne n’a envie de subir de radiations nucléaires. Ça s’appelle de la psychologie sociale. Vous vous rappelez l’expérience de Zimbardo ? Les 12 étudiants dans les sous-sols de Stanford, 6 faux prisonniers, 6 faux gardiens, le rapport à l’autorité, tout ça ? C’est pareil. Le gouvernement est l’autorité, il a le monopole de la vérité légitime.
— Ils ont donc tous cru à votre histoire d’accident ? Aucun complotiste dans le lot ?
— Les complotistes, c’est comme le condamné à mort athée : le second prie Dieu la veille du jugement, et le premier fait ce qu’on lui dit de faire. Au cas où. Parce qu’on ne sait jamais. On estime à 92 % le taux d’adhésion.
— Et puis c’est gratuit, offert par l’État.
— Exactement. Ce qui est gratuit attire. Si c’est gratuit, c’est vous le produit.
— Je vois. Trois mois suffisaient. C’est ce qu’ils disaient. Vous avez fait le double.
— N’ayez crainte, le produit n’attend qu’à être activé. Ça marchera comme prévu.
— J’attends de voir, affirma-t-elle en s’allumant une nouvelle cigarette. Que disent-ils ?
— Je n’ai que peu de contact avec eux.
— Impossible de les rencontrer ?
— Nous en avons déjà parlé.
On frappa à la porte. La tête d’un homme bouffi dépassa.
— Madame la Première ministre ?
— Je suis en réunion, dit-elle avec fermeté.
Cinq ans de droit à Louvain-la-Neuve, un master complémentaire en sciences politiques obtenu à Yale, avec grande distinction, puis un autre en études de genre à l’Université Libre de Bruxelles ; dans le même temps, son inscription aux jeunesses écosocialistes, son inscription sur les listes électorales à 24 ans, députée régionale, puis fédérale jusqu’au jour où on la nomma ministre. Et avec de la fidélité, du courage, du travail comme elle en avait toujours donné depuis petite, son accession à la tête d’un gouvernement uniquement composé de femmes, une première dans l’histoire de la Belgique. La coalition Amazones, l’appelait-on. L’opposition n’avait pas tardé à la renommer la coalition Amazon, pointant l’accointance du volet économique de son accord de gouvernement avec les multinationales.
— C’est que c’est important, madame. Nous l’avons trouvé.
— Vous l’avez trouvé ? Vous êtes sûr de vous ? Où ça ?
— Tout se trouve dans ce dossier.
Elle tira une longue bouffée. Un nuage bleuâtre l’entoura.
— Monsieur Vandorpe, laissez-nous, je vous prie.
— Une dernière chose : c’est aussi parce que vous êtes des femmes.
— Comment ça ?
— Le taux d’adhésion à 92 %. Un gouvernement entièrement composé de femmes. Vous êtes un peu les mères de la nation. On écoute sa mère.
— Je m’abstiendrai de vos remarques sexistes. Au revoir.
Sans rechigner, l’homme en blouse blanche rangea son dossier et sa maquette, et prit la direction de la porte. L’autre prit sa place. Il portait un costard bas de gamme. Tout en bas, on pouvait voir des socquettes blanches.
— Parfait. Comment vous comptez vous y prendre ?
— Il travaille dans une station-service, expliqua l’homme. Nous l’intercepterons sur le trajet de son travail à son domicile. C’est à dix minutes à pied.
— Quand comptez-vous mettre ce plan à exécution ?
— Dès ce soir.
— Personne ne verra rien, vous me l’assurez ?
— Je vous le jure sur la tête de ma mère.
— Ne jurez pas sur la tête de votre mère.
— Excusez-moi.
— Parfait. Faites ça ce soir. Bon travail.
Le dossier, une farde plastifiée bleue, ne portait aucun titre. À l’intérieur, il y avait une page descriptive sur un homme. Ça ressemblait à un CV. Il y avait sa date de naissance, son domicile, ses expériences professionnelles, son casier judiciaire. Derrière cette feuille, une série de clichés. Benoît qui sortait ses poubelles. Benoît qui nettoyait sa voiture. Benoît Ivars.
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