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Couverture du roman Il pleuvait ce jour-là quand c'est arrivé

Il pleuvait ce jour-là quand c'est arrivé

Sous une pluie battante, la Belgique bascule dans le chaos. Entre évacuations scolaires et rumeurs d'invasion extraterrestre, trois destins s'entrecroisent lors de cette crise historique : Douglas, un veuf luttant contre ses addictions et ses pulsions pyromanes ; Sabrina, journaliste ambitieuse en plein procès terroriste ; et Violaine, la Première ministre marquée par un traumatisme de jeunesse. Ce récit singulier mêle suspense, satire et techno-thriller pour explorer cet événement.
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Chapitre 1

Je dédicace ce livre à ma fille Lola, dans l’espoir qu’elle connaisse une société plus égalitaire…

1

Sabrina

La femme, trempée de la tête aux pieds, tapa la bise à quelques collègues, francophones comme néerlandophones, se connecta au Wi-Fi et écrivit : « Bonjour, je suis Sabrina Bex et je vais vous faire suivre le procès Akrani en direct. » Le message partit et elle put lire en haut à droite de son écran que déjà 4 678 internautes étaient connectés. À 6 h 54, le livecommençait. Cette journée hors normes commençait.

Elle goba son cachet d’iode, sirota un peu de son café fumant pour l’avaler et regarda autour d’elle. Les journalistes chuchotaient entre eux, mais leurs voix amplifiées par le gigantesque plafond de la cour donnaient un brouhaha agaçant. Un berger malinois passa à côté de Sabrina quand elle déposa son gobelet à ses pieds. L’animal était tenu en laisse par un policier maigrichon très concentré. Pour les services de sécurité, la tension devait être maximale.

Il y avait deux checkpoints. Le premier se trouvait en face même du Palais de Justice. Les journalistes devaient montrer leur carte d’accréditation (envoyée il y a deux semaines aux rédactions et aussi infalsifiables qu’un passeport) et se laisser fouiller la taille et le torse – par crainte du port d’une ceinture explosive. Au deuxième, à l’intérieur même de l’enceinte judiciaire, c’était un détecteur de métaux classique : les hommes et femmes retiraient leurs affaires puis les reprenaient comme dans un aéroport. Enfin, ils traversaient un long couloir, deux escaliers, et c’était l’entrée dans la Cour d’assises, impressionnante, qui avait vu passer entre ses murs les pires psychopathes du royaume – du pédophile au cannibale.

Ce ne fut que vers 7 h 30 – 40, à l’arrivée des familles des victimes et des magistrats, que les journalistes stoppèrent leur piaillement. Par respect du deuil, pour les uns, de l’autorité pour les autres.

Et vers 8 h 10, un fourgon blindé arriva par une entrée secrète.

Le prévenu était menotté aux mains et aux pieds, entouré de cinq membres des unités spéciales, cagoulés. Sur la manche qui couvrait leur biceps herculéen, on lisait GOTTS, la team policière spécialisée dans le transfert de détenus dangereux et l’escorte de transports de valeurs. Quand ce fut son tour d’entrer dans la salle d’audience, tout le monde se tut. Un silence pesant qui fit frissonner Sabrina. Il était pourtant banal, cet Akrani, petit, quelconque, ordinaire et pourtant sa présence coupait le souffle. Sabrina le vit pour la première fois en vrai et tandis que ses collègues s’empressaient de taper « Akrani vient d’entrer dans la salle, le procès commence », elle le regarda longuement. Il était pris en sandwich par quatre des cinq hommes baraqués, presque aussi impressionnants que l’aura explosive de ce petit terroriste qui avait semé le chaos à la rue Neuve de Bruxelles voilà trois ans de cela. Les membres des GOTTS ressemblaient aux bourreaux du Moyen-Âge, mi-ogres, mi-hommes.

La Juge Deneuve pria tout le monde de s’asseoir et rappela aux journalistes présents que le prévenu voulait que son visage soit brouillé par les caméras de télévision, au nom du « droit à l’image », non négociable.

« Akrani est présent. Le procès commence. », écrivit Sabrina Bex aux désormais 14.899 internautes.

2

Douglas

Des rapaces. Des rapaces avec de grandes ailes majestueuses…

Ça ne lui était jamais arrivé le matin. Jamais. Le soir, bien sûr, jusqu’à l’excès, jusqu’au bout de la nuit même parfois. Mais jamais le matin. Pourtant, ce jour-là, quand c’est arrivé, il pleuvait, et Douglas Coninck s’était vidé une bouteille de vin, entre 6 h 50 et 7 h 10.

Dans le wagon bondé du train, des passagers le dévisageaient comme on dévisageait un vieux moustachu aux abords d’une cour de récré. On toussotait un rien trop fort d’un côté, on fusillait du regard de l’autre. C’est que certaines odeurs n’avaient leur place qu’en un temps T et un lieu X. Son haleine de Bordeaux avant 8 heures était aussi étrangère que la fumée de barbecue en plein hiver. Il était conscient de son alcoolisme. Son regard se perdait au loin, vers le ciel et les volatiles observables au milieu du déluge.

De grands oiseaux. De grands oiseaux gris, rapides, très rapides…

Le vendredi. Le vendredi et le samedi. Le jeudi aussi. Puis tous les jours de la semaine. Enfin le matin. Ça allait vite, plus vite qu’on ne le pensait. Un jour, tu penses avoir le contrôle, le lendemain, c’est la bouteille qui a le contrôle sur toi.

La première heure, il avait les 6 TC et la classe devait écrire une « prise de position personnelle argumentée » sur le conflit Espagne-Catalogne. Il évaluait surtout l’originalité : trouver une résolution au conflit à l’aide des savoirs appris. Le Pays basque et la Navarre, deux des dix-sept communautés autonomes du royaume, disposaient par exemple d’une autonomie fiscale. La Catalogne, région la plus riche de la péninsule ibérique, jalousait cet avantage. La lui accorder pouvait calmer les volontés indépendantistes. Un exemple parmi d’autres.

Des faucons…

Il relit une énième fois la lettre qu’il avait écrite pour Marie, sa femme.

À travers cette bague, considère que nous nous marions.

Pas à travers une cérémonie officielle, administrative, procédurale, bureaucratique. Je te demande en mariage sans paperasse ni témoin, parce qu’il n’y a pas besoin de l’un ou l’autre quand tout un chacun peut être spectateur de l’amour qui se dégage de notre couple ; cette complicité, cette unicité entre nos deux êtres, si visible, si frappante, si éblouissante aux yeux de toutes et tous. Il n’y a pas besoin de témoin quand tout le monde est témoin.

Faisons fi de la commune, de l’État, de l’autorité ; cette demande est anarchiste, viscérale, elle vient des tripes, elle vient du cœur, elle vient du plus profond de mon âme, parce que je t’ai dans la peau depuis le premier jour, je ne vis plus qu’à travers toi.

Il ne s’agit pas non plus d’une demande orale, à genoux comme dans les films, au milieu du pont de Brooklyn, du Trocadéro à Paris ou devant Big Ben à Londres, avec le costard bien taillé, bref, un conte féérique. Il s’agit de coucher quelques mots sur une feuille, une feuille que tu pourras garder, encadrer, relire, brandir à l’occasion. Fais ce que tu veux de ces mots, ma petite blonde aux yeux bleus, ma chérie, ma Suédoise, ma princesse scandinave.

Je ne vivais pas avant toi, je menais une vie morne, noire, décevante, je subissais, j’étais seul au monde, et toi tu m’as découvert, du haut de ton mètre soixante, tu m’as accouché pour que je vive ma deuxième vie, une vie avec toi, ma meilleure amie, ma deuxième mère, ma femme. Je t’aime comme personne ne t’a aimée et comme personne ne m’a aimé, parce qu’un bouclier magique entoure notre relation. On devait se trouver toi et moi, et des forces invisibles ont joué leur rôle.

Nous sommes désormais à deux et je veux passer le reste de ma vie à me réveiller à tes côtés, je veux que tu continues à colorer ma vie, mon arc-en-ciel à moi.

Considère que je suis ton mari et que tu es ma femme. Je te promets de t’aider, de t’aimer, de te chérir, de te faire jouir, jusqu’à ce que mon cœur cesse de battre.

Ton homme,

Douglas

L’accompagnateur prit son micro : « Mesdames et messieurs, nous arrivons prochainement à Bruxelles. Le premier arrêt de ce train sera Bruxelles-Midi, suivi de Bruxelles-Central, Bruxelles-Nord et Bruxelles-Zaventem, terminus de ce train. »

Marie, emportée par une fusillade à la rue Neuve il y a trois ans, ne lut jamais la lettre de Douglas.

Et Douglas ne sut jamais que ce qu’il prenait pour des rapaces était des F-16 qui traversaient en flèche le ciel d’un pays prochainement dans le chaos.

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