
Hippocampes: De Fuseta à Valparaiso
Chapitre 2
La jeune femme s’écarta du cadavre et fit quelques pas vers la porte entrouverte d’une cabine située sur l’avant… Trois autres gendarmes qui procédaient à des relevés et prenaient des photos s’écartèrent.
— Nous avons découvert ceci, dans les coffres de deux cabines…
Elle pointa son doigt en direction de cinq gros sacs plastiques. Monnier interrogea Lartigues d’un coup d’œil étonné…
— C’est pour ça que j’ai jugé utile de te faire passer le message, Monnier…
— Combien y’en a-t-il, d’après vous ?
— Aucune idée pour le moment monsieur Monnier. Je fais procéder à tous les relevés d’usage et ensuite on passera au comptage. Mais à vue de nez, ce sont plusieurs milliers.
— Salopards de chinetoques, s’emporta l’agent spécial. Ils sont en train de foutre en l’air la planète juste parce qu’ils ne sont pas fichus de bander normalement ! Désolé madame, se rattrapa Philippe…
— J’ai été élevée avec trois frères, ne vous en faites pas pour ça.
Lartigues semblait défaillir :
— C’est une infection dans ce bateau, et on y crève de chaleur. Il avait prononcé ces mots en filant vers l’échelle qui menait au cockpit, passant précipitamment et avec soulagement la tête par le capot ouvert du roof. Monnier, je t’attends dehors ! cria-t-il avant de disparaître.
Philippe était abasourdi. Devant lui, les sacs plastiques amoncelés sur le lit le révulsaient.
— Cela ne cessera donc jamais ? souffla-t-il à mi-voix…
— Quelle est la provenance de ce bateau ?
— Espagne mais je crois que monsieur Lartigues a une longueur d’avance sur ces détails.
— S’il vous plaît, faites-moi passer une copie de votre rapport, commandant. Je sens que mes vacances s’arrêtent aujourd’hui même.
— Vous pouvez y compter sans tarder, monsieur Monnier. Personnellement, je ne me souviens pas de la dernière fois que j’ai pu en prendre.
— Quand on vit ici, n’a-t-on pas la sensation d’être en vacances de façon permanente ?
— Ça, c’est ce que pensent ceux qui triment dans une caserne du fin fond de la Seine-Saint-Denis ou du Cantal. On déchante vite ! Je vous invite à consulter les statistiques. En matière de criminalité, la Guadeloupe arrive en tête de peloton.
— Sortons. L’odeur est insupportable.
À l’air libre, Monnier respira à pleins poumons. Il alla vers l’avant, marchant précautionneusement afin de ne pas s’empêtrer dans les cordages qui jonchaient le pont mal entretenu. Il avait connu des bateaux bien mieux soignés…
— Je ne m’y connais pas beaucoup en matière de voiliers, mais ça me semble être un modèle plutôt sympa, non ?
— C’est un dériveur intégral en aluminium, construit à l’unité, Monnier. Soixante pieds de technologie, de fiabilité et de confort. Un petit joujou à un million d’euros. Manœuvrable en solo, sûr à la mer, confortable et très bien équipé.
— T’en connais un bout, Lartigues. Tu me surprendras toujours !
— Disons que ce bateau et moi sommes en train de vivre une amourette qui a débuté il y a quelques semaines. Je n’y connais rien en rafiot mais celui-ci et son skipper chilien m’intéressent…
— Es-tu en train de nous dire que ce Chilien a fait la traversée en solitaire, Lartigues ?
— Il aurait pu. On le piste depuis qu’il est parti de Puerto Santa Maria, une marina de la baie de Cadix. Il était seul, mais il a fait une escale dans le sud du Portugal où l’on sait qu’il a embarqué un équipier.
— Dans quelle marina ?
— Pas de marina pour cette escale, mais la Ria Formosa. Il a mouillé dans la ria à quelques encablures de Fuseta, un petit port de pêche.
— Et l’équipier, où est-il maintenant ?
La gendarme prit le relais :
— Lorsque la gendarmerie maritime a contrôlé ce bateau qui était au mouillage devant Saint-Louis de Marie-Galante, il y a tout juste trois semaines, ils étaient bien deux à bord. En revanche, nous avons perdu la trace du passager.
— Sa nationalité ?
— Espagnole, monsieur Monnier.
— Appelez-moi Philippe, madame.
— Dans ce cas, appelez-moi Sandrine, répondit la jeune femme en souriant.
Lartigues pensa instantanément que son collègue avait un sens inné de la communication et il l’envia…
— Mort depuis combien de temps, le propriétaire de ce bateau ?
— On estime que le décès de cet homme remonte à 72 heures. Des employés du chantier ont été alertés par l’odeur. Mais ce n’est pas le propriétaire du bateau.
— Ah non ?
— L’acte de propriété est établi au nom d’une société dont le siège se trouve à Port Of Spain, sur les îles de Trinidad et Tobago, et le patron est un certain Bastian Varela.
Philippe prit une profonde inspiration en regardant courir quelques nuages blancs sur le ciel d’un bleu intense. Un bref instant, il se demanda comment il était possible de travailler dans un tel décor de carte postale.
— Je vous remercie de prévenir les douanes. Ils sauront quoi faire de ce chargement. Lartigues, on met les voiles ! Sandrine, je compte sur vous pour le rapport.
— Pas de problème, Philippe. C’est comme si c’était fait.
Monnier et Lartigues marchèrent vers leur véhicule en longeant la clôture de la zone de carénage.
— Pas mal ton mot d’esprit.
— Quel mot d’esprit ? fit Philippe…
— On met les voiles.
— C’est vrai. Je n’y avais pas pensé figure-toi. Il faut croire que je m’améliore.
— En tous les cas, tu ne perds pas la main avec les femmes. C’est plus fort que toi !
— Je n’ai pas bougé le petit doigt, Lartigues.
— Je ne pensais pas au petit doigt…
— C’est une femme charmante, mais mariée. Je ne touche pas.
— La sagesse s’intéresse enfin à ton cas désespéré.
— La sagesse n’est qu’une prise de conscience qui incite à la prudence.
— Sais-tu que la plupart des femmes qui trompent leur mari le font avec des hommes mariés ?
— Ça ne me surprend pas, Lartigues. Ce genre de distraction, c’est fait pour s’envoyer en l’air, pas pour refaire sa vie.
Philippe ne prononça plus un mot, absorbé par ses pensées, encore sous le choc de ce qu’on lui montra dans la cabine du voilier. Il releva la tête au moment où ils passaient devant un container transformé en bureau d’accueil du chantier…
— Allons jeter un œil là-dedans, Lartigues… Comment s’appelle ce voilier, déjà ?
— Valparaiso
À l’intérieur, les pales d’un ventilateur poussif brassaient l’air moite en produisant à chaque tour un bruit de frottement exaspérant. Un type sur la soixantaine les salua avec un sourire édenté.
— Que puis-je pour vous, messieurs ?
— Pourriez-vous nous dire quand le voilier Valparaisoest entré sur votre chantier ? Monnier venait de formuler sa question en s’épongeant le front d’un revers de main.
— Ah ! Le fameux Chilien, fit l’homme. Un sacré client ce gars-là !
Lartigues saisit la balle au bond…
— Pourquoi ça ?
— J’en vois passer des oiseaux, depuis plus de quarante ans. Mais des comme ça, croyez-moi, ça ne court pas les rues. Il ne se passait pas une journée sans qu’il prenne une bonne cuite. Je ne compte plus le nombre de fois qu’il s’est cassé la figure de l’échelle. Un si beau voilier… Quand on pense qu’il est arrivé ici il y a presque trois semaines et qu’il était quasiment neuf. Vous avez vu l’état ?
— Effectivement, acquiesça Monnier. On ne peut pas dire qu’il est très soigné. Vous avez effectué des travaux, dessus ?
— Un carénage, changement des anodes et rectification de l’arbre d’hélice.
— Un problème d’arbre d’hélice ? s’enquit Lartigues.
— Il m’a dit avoir culé un peu rudement sur un mouillage sauvage en Europe, juste avant sa transat1. Par la suite, ça ne s’est pas arrangé. Un arbre faussé ça ne se remet pas tout seul, et ça empire même au fur et à mesure de l’utilisation du moteur. Et effectivement, mon mécano avait relevé un sacré voilage de l’arbre.
— Il payait bien ? interrogea Philippe.
— Ce n’est pas lui qui réglait les factures. Tout était fait par virement.
Monnier se tourna vers Lartigues, avec dans le regard un éclat dans lequel on discernait la concentration et la vivacité d’esprit.
— Vous avez les coordonnées de la personne qui effectuait ces virements, sans aucun doute ?
Le bonhomme approcha d’une pile de registres et en tira un qu’il déposa sur son bureau. Il prit place dans un fauteuil pivotant qui grinça sous son poids, il ajusta une paire de lunettes qui pendait à son cou, retenue par un cordon, puis il se mit à tourner les pages…
— Le voici ! Un dernier virement effectué la semaine passée pour régler la location de l’emplacement. Provenance… Scotiabank Americano. Virement d’une valeur de sept cents dollars américains effectué le 7 septembre. Nom du détenteur du compte : Sea World Shipping Company, Port of Spain, Trinidad & Tobago
— Laissez-moi faire une photo de cette page, s’il vous plaît.
D’autorité, Monnier tourna le registre vers lui et mit la main à son portable. L’homme était sur le point de protester vaguement, mais Lartigues lui glissa sa carte professionnelle sous le nez, coupant net ses élans.
Ils remercièrent le patron du chantier et prirent la direction de leur véhicule stationné à l’extérieure de l’enceinte.
— Reste à savoir ce qui se cache derrière cette société.
— Je m’en charge dès aujourd’hui. Où es-tu descendu ? demanda Lartigues.
— Quoi ? Tu ne vas pas me dire qu’un type des services secrets n’est pas fichu de connaître mon point de chute ?
— Je te connais trop bien Monnier, pour être certain que tu niches chez une belle Antillaise.
— Là, j’avoue que tu m’épates. Mais je n’ai aucune honte à avoir. Il y a deux heures de cela, j’étais en vacances et tu savais que j’étais en Guadeloupe.
— En effet, quand on a eu vent de ce chargement d’hippocampes déshydratés, on s’est dit que c’était une affaire pour la FIMA. Putain, cinq gros sacs pleins de ces pauvres bestioles ! Ça m’écœure Monnier.
— Je ne te savais pas si sensible… La douane est sur le coup, je présume ?
— L’OCRTIS2est en alerte. On pistait le voilier depuis son départ de Cadix, dans le but de prouver son lien supposé avec un trafic de drogue, et maintenant on a ces bestioles.
— Qu’est-ce qui vous a mis sur cette piste ?
— Cela remonte à un peu plus d’un mois, lorsqu’un dealer s’est fait piquer avec une cocaïne trafiquée dans un bar de nuit de Madrid fréquenté par des jockeys de l’hippodrome de la Zarzuela.
— Des jockeys ?
— L’anti-drogue espagnole a lancé une enquête à la suite de la mort de deux jockeys. Ce sont de gros consommateurs. Ils en ont besoin pour supporter le stress intense et les contraintes liées à leur poids.
— Cette saloperie les fait maigrir ?
— Disons qu’un consommateur accro ne pense plus à bouffer, mais à sniffer. Toujours est-il qu’une petite descente dans ce bar situéCalle Preludio, à deux pas de l’université, leur a permis de prélever des échantillons d’une merde mortelle, qui aurait été introduite sur le marché depuis l’hippodrome. Au sous-sol, les tapis des billards ressemblaient à des marinières bretonnes blanches et vertes, tant elles étaient zébrées de rails de cocaïne. Les flics espagnols ont fichu un coup de pied dans la fourmilière, en déclenchant des contrôles antidopage sur l’ensemble des jockeys professionnels de l’hippodrome. Ils ont tous été suspendus par la fédération. Un véritable scandale ! Annulation pure et simple des réunions de courses de la saison, pour manque de cavaliers, et une perte sèche pour les paris, se chiffrant à plusieurs dizaines de millions d’euros.
— Pourquoi la DGSE intervient-elle chez les espingouins ?
— Deux jockeys français sont décédés et nous avons des accords de coopération avec la police antidrogue espagnole. Par ailleurs, le fait que cela se passe à l’hippodrome de la Zarzuela, impacte la filiale espagnole du PMH3français, qui subit un énorme préjudice. En diversifiant nos filières d’enquête, nous sommes moins repérables.
— Vous êtes remontés jusqu’aux fournisseurs ?
— L’enquête est toujours en cours. Nous avons un indic sur place. Il bosse à l’hippodrome de la Zarzuela. C’est un milieu très fermé, un espace clos dans lequel le gratin de la haute société madrilène fait entraîner ses chevaux.
— En général, cocaïne rime avec cocktails et robes de soirée…
— À titre d’exemple, le président du Réal possède des chevaux de courses. Il dispose d’une installation confortable pour ses protégés, et y organise des barbecues hebdomadaires. À cette occasion il invite tout ce que la capitale compte de hauts gradés et de diplomates, hommes politiques et industriels fortunés. Et ces gens ne mangent que les meilleurs morceaux : les couilles de taureaux !
— Il se fait fournir par toutes les arènes du pays ?
— À raison de deux par taureaux, inutile de te dire qu’il faut sacrifier un sacré nombre de bêtes pour remplir les brochettes. Lartigues partit dans un éclat de rire… Sans vouloir faire de jeu de mots, on y va comme sur des œufs. Notre agent infiltré a compris que le deal de la cocaïne passait entre les mains des Chiliens…
— Encore eux, Lartigues ?
— Ce sont des cavaliers d’entraînement réputés. Ils montent sans selle les purs-sangs sur les pistes, sont payés au lance-pierre et dorment sur la paille des boxes. Ils sont très organisés et gardent la mainmise sur tous les emplois à pourvoir sur le site de l’hippodrome, et plus largement sur tous les sites espagnols concernés par les courses de chevaux.
— Une sorte de mafia…
— Ce sont des gens calmes et discrets qui n’attirent pas l’attention. Par ailleurs, imagine cet hippodrome, une île dans la région madrilène, un domaine clos, entièrement fermé et contrôlé par des sociétés privées de sécurité, deux voisins de choix : d’un côté, à l’ouest, une antenne du ministère de la Défense et au nord le palais de la Moncloa. Au milieu, mille chevaux à l’entraînement appartenant à des milliardaires.
— Le parfait endroit pour servir de coffre-fort aux cargaisons de poudre blanche… Et pour l’acheminement ?
— On tâtonne, mais il y a tellement de monde potentiellement mouillé qu’on peut tout envisager : transport de chevaux ou de fourrage, approvisionnement en produits vétérinaires, matériel de ferrage et de selleries… Au choix.
— Comment en êtes-vous arrivés à ce voilier ?
— D’abord, on a relevé un nombre important de va-et-vient entre Madrid et l’Andalousie. Ces voyages sont toujours effectués en camions de transport de chevaux, entre l’hippodrome et Jerez, et toujours par des Chiliens. Jerez est une place d’élevage de chevaux très active, à deux pas de la baie de Cadix. Nos filatures nous ont amenées jusqu’à la marina de Puerto Santa Maria. On présume que la cocaïne entre par bateaudans cette marina, puis voyage avec les chevaux, planquée dans le fourrage peut-être. On a même des raisons de penser qu’ils utilisent le vagin des juments pour le transport…
Vous aimerez aussi





