
Fundu: Le secret de Yickou
Chapitre 2
Je m’appelle Auropina, je viens d’une famille africaine, mais je suis née d’un père blanc que je n’ai jamais connu. Je ne pourrais pas réellement vous l’expliquer ni en parler. Je n’ai jamais demandé de comptes ou d’explications à ma mère là-dessus ni à connaître mon histoire. En même temps, à mon époque, il y avait des questions qui ne se posaient pas, car comme je l’ai si bien dit plus haut, je suis issue d’une modeste famille africaine et certaines questions étaient pour ainsi dire tabou. De toute façon, je dirais qu’il ne m’a jamais manqué non plus. Ma mère a eu quatre enfants et j’occupe le troisième rang de la fratrie. Avant moi, il y a eu d’abord mon grand frère puis une grande sœur, ensuite il y a moi et enfin, il y a eu une dernière, notre petite sœur.
Je suis née dans une ville appelée Port-Gentil, appelée aussi île Mandji. Son nom lui vient de l’homme qui l’a découverte. Il s’appelait Émile Gentil et cette île était un port pour les commerçants, un comptoir important durant la sombre époque de l’esclavage. Cette ville se trouve au Gabon et elle est appelée aussi capitale économique ou ville pétrolière car plusieurs sociétés pétrolières s’y trouvent. Elle est le chef-lieu de la province de l’Ogooué-Maritime, une des neuf provinces que compte le pays.
Je ne vivais qu’avec ma mère. Mon grand frère, quant à lui, vivait au village avec nos grands-parents. Ma grande sœur vivait chez son père et notre benjamine chez son père aussi. J’étais la seule à vivre avec notre mère, mais en même temps je n’avais qu’elle, étant donné que je n’avais pas de père. J’avoue, je n’avais aucun rapport avec mon frère et mes sœurs, car ils étaient chez leurs pères respectifs et cette situation était assez difficile à vivre pour moi.
Parlons de ma mère, une femme battante qui n’a jamais baissé les bras devant les obstacles. Elle s’est toujours battue sans jamais fléchir les genoux, une maman africaine, le genre toujours à se plier en quatre pour ses enfants, une femme pleine d’amour. J’ai toujours vu maman sourire même lorsqu’elle devait et aurait pu pleurer sous le poids des méandres de la vie, même lorsque la vie s’imposait à elle et lui mettait des coups d’une violence inouïe, ma mère tenait ferme. Comme le disait si bien Nelson Mandela, paix à son âme, « Le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre» et l’amour inconditionnel que portait ma mère pour ses enfants a été un catalyseur qui lui a permis de tenir bon avec force et honneur face à l’adversité. Maman était sexy et toujours coquette, j’aimais la voir dans ses petites robes qui lui allaient si bien avec ce corps de jeune fille, car les maternités n’avaient pas eu d’effet sur son physique et j’aimais la taquiner là-dessus. Elle ne se maquillait pas vraiment, car maman était très naturelle. Elle était belle et je voulais lui ressembler quand je serais plus grande.
Je me souviens de ces années où nous vivions chez mon oncle Théodore avec ma maman. J’étais une petite fille et j’allais en maternelle, mon oncle vivait là avec sa femme et ses trois enfants, mes cousins et ma cousine Betty. Toutes les deux, nous étions comme des sœurs, toujours ensemble, toujours complices, et nous ne supportions pas d’être séparées. Avec maman, nous avions une chambre rien qu’à nous. C’était de belles années, une belle époque. Je m’entendais très bien avec mes cousins et ma cousine Betty. Je me souviens, le soir, nous aimions prendre un bol de riz au lait, un pur délice, ou un bol de quakers tout chaud en guise de repas du soir. C’était d’un plaisir gustatif, c’était notre bonheur à nous, ce plaisir du goût sucré du lait concentré ainsi que cette chaleur du bol qui réchauffait nos mains et le contenu tout chaud réchauffait notre estomac d’une douceur que seule l’enfance connaît « les petits plaisirs gustatifs d’enfance ».
Ma maman me déposait chaque matin à la maternelle avant d’aller travailler et me récupérait chaque soir. Lorsqu’on arrivait à la maison, on allait dans notre chambre et elle m’enregistrait avec un radiocassette et je devais lui raconter ma journée d’école. Elle posait des questions sur ma journée et je répondais, puis elle me faisait écouter. C’étaient des moments tellement parfaits, il y avait des fous rires, des moments de câlins et des bisous, mais surtout de partage et d’amour. Je me sentais aimée et en sécurité. J’attendais chaque soir ces moments intimes avec ma mère, car c’était comme un rituel rien qu’à nous, ce moment n’appartenait qu’à nous deux.
Un jour, nous étions restés tous entre nous, enfants et maman. Mon oncle ainsi que ma tante avaient dû s’absenter. Nous jouions dehors et il y avait un garçon plus âgé qui avait eu un moment de colère et s’était acharné sur moi. Je devais avoir 3 ans et pourtant ça ne l’avait pas empêché de se défouler et de déverser toute sa colère sur moi. J’ai dû mon salut à une voisine qui, par la fenêtre de sa cuisine, avait suivi toute la scène. Elle vint l’enlever au-dessus de moi, car il s’était assis sur moi et me rouait de coups de poing, j’étais tellement défigurée. Dans l’après-midi, lorsque ma mère rentra du boulot, elle me vit ainsi toute pleine de bleus, le visage tuméfié. Elle se dirigea alors calmement vers la maman de ce jeune homme pour demander des comptes, mais celle-ci ne disait rien, car elle-même n’était pas là au moment où la scène se passa. Tout comme ma mère, elle travaillait aussi. Lorsque maman se retourna pour s’en aller, elle entendit la porte se fermer à clé ainsi que la mère du jeune garçon qui hurlait qu’elle ferait la peau à son enfant, elle le poursuivait avec un couteau dans la maison. Elle hurlait qu’elle en avait marre d’être pointée du doigt à cause de son fils, car il n’était pas très gentil et tout le monde s’en plaignait. Ma mère alerta les voisins et supplia cette femme de ne rien faire à son fils et celle-ci finit par se calmer. L’ambiance changea et maman décida de partir de là et nous partîmes habiter ailleurs.
On s’est retrouvées toutes les deux dans une chambre et de là, maman fit la connaissance d’une voisine très gentille. Cette femme s’appelait Marie-Claire et elle avait deux enfants plus grands et qui étaient métis comme moi. Il y avait une fille, Chacha et un garçon, Papy et j’avais trouvé en eux un grand frère et une grande sœur. Chacha et Papy étaient adorables et très gentils avec moi. Ils n’hésitaient jamais à me garder lorsque maman devait aller travailler. Ils me gardaient toujours volontiers et maman avait confiance en eux et aimait leur maman. Cette femme était douce et aimante, très attentionnée, une femme au grand cœur. On se ravitaillait en eau potable chez elle, c’était plus proche de la maison que de la pompe publique.
Quelque temps plus tard, une autre de mes tantes, Patricia, que l’on appelait affectueusement Mâ Monique, je me souviens d’elle, à cette époque, elle était comme maman, coquette et toujours bien coiffée et bien habillée, très souriante et gentille. Elle arriva dans le quartier avec ses trois filles Jolyne, Nyanto et Murielle. Maman s’entendait très bien avec elle, et moi aussi avec les filles. J’étais toujours ravie de passer du temps avec elles, il m’arrivait de dormir chez elles ou d’y passer le week-end. Elles étaient comme des sœurs, étant donné que les autres filles de ma mère vivaient chez leurs pères respectifs et je ne les voyais jamais. J’ai passé d’agréables moments de mon enfance avec elles. On jouait beaucoup ensemble ; je me souviens que Nyanto avait le nombril plus gros. Lorsque je suçais la langue, mon hobby de l’époque, j’appuyais son nombril et lorsqu’il était tout mou, je le rentrais dans le trou et elle, adorable comme elle l’était, me laissait faire. Le pire, c’était la nuit lorsque nous dormions tous ensemble. Je dormais toujours à côté d’elle pour ne pas être loin de son nombril, car le mien était presque effacé c’était la seule à qui j’ai fait cela et c’était la seule à qui je pouvais le faire. J’ai reçu beaucoup d’amour venant d’elles, car elles m’ont traitée comme leur propre sœur. Avec elles, je ne me suis jamais sentie étrangère, bien au contraire, je me sentais à ma place. C’était l’un des endroits où je pouvais passer du temps sans ma mère, car j’étais difficile lorsqu’il s’agissait d’être séparée d’elle.
Quelque temps s’écoula et ma mère trouva quelque chose de plus grand, un studio où nous aurions une chambre, un salon et une petite cuisine. Alors, on déménagea, mais maman avait gardé de bons rapports avec Marie-Claire, la maman de Papy et Chacha ainsi que Mâ Monique, la maman de Jolyne, Nyanto et Murielle. Avec maman, nous étions habituées à vivre toutes les deux, nous avions vécu ensemble longtemps et c’était un pur bonheur. Je n’avais pas à me plaindre, j’avais un amour sans limites et je ne connaissais ni la douleur ni le mal. Les seules larmes que je versais, c’était lorsque maman devait travailler la nuit pour gagner un peu plus, car à l’époque le salaire n’était pas si grand et maman travaillait dur pour que je ne manque de rien. J’étais une petite fille, mais je voyais tous ses efforts et je l’admirais en secret, même si j’avais mal qu’elle ne fût pas là le soir.
Dans cette nouvelle maison, nous avions aussi beaucoup de voisins qui avaient tous des enfants, certains de mon âge, donc de potentiels amis pour jouer. C’était un grand terrain familial, une cour commune comme on en trouve en Afrique. Les propriétaires étaient super gentils, c’était un couple, Micheline et Mamadou.
Je me souviens de ces week-ends où tous les samedis, mon oncle Jean-Paul, le grand frère de ma mère, venait me récupérer le matin très tôt. Il m’emmenait partout. Nous faisions la tournée de tous ses copains, on passait la matinée chez ses amis et parfois, on allait aussi dans les petits bars du quartier. J’étais toujours le seul enfant au milieu d’eux et ça ne me dérangeait pas, puisque toutes les semaines j’attendais le samedi matin avec impatience pour passer une journée avec mon oncle. Certains samedis, on allait d’abord au marché au bord de la mer voir les commerçants. Il achetait de la viande de brousse. C’était souvent une antilope, une gazelle ou un porc-épic qu’on rapportait à la maison chez sa femme, tantine Raïssa, pour qu’elle cuisine. Quelquefois, il me laissait avec elle. Elle me mettait dans l’arrière-cour, sous un abri pas très éclairé, mais assez pour voir ce qu’elle faisait. Elle s’asseyait sur un petit tabouret et posait la bête dans une bassine. À côté, il y avait une grande marmite qui servait à mettre les morceaux et tout près, une assiette qui servait à récolter tous les plombs qu’elle enlevait de la bête. Je m’asseyais souvent face à elle et je regardais comment elle dépeçait la bête et enlevait tous les plombs. Je m’amusais à les compter, je l’observais. Elle était adroite et savait correctement le faire. C’était impressionnant de regarder cette dextérité à savoir comment dépecer une bête. Par moment, on déposait juste le gibier et il m’emmenait ; nous allions voir ses copains, ils discutaient et moi, je buvais des jus de fruits en écoutant sans vraiment le vouloir ni vraiment comprendre les conversations et les rires. Vers treize heures, on rentrait tous avec ses copains chez lui où sa femme avait dressé la table qui n’attendait que nous.
Certains samedis, nous ne mangions pas chez lui, nous allions voir ses copains et nous mangions tantôt chez eux tantôt chez une de ses maîtresses du moment. Il me disait : « on va chez une tante » et il ne m’a jamais rien montré qui puisse me faire croire que c’était plus que ça, mais j’étais déjà éveillée et je comprenais que ce n’était pas une sœur à ma mère, celle-ci me traitait comme une petite princesse. La journée finie, il me ramenait toujours à dix-huit heures chez maman. C’était une belle époque, celle de l’insouciance, de l’innocence, ce genre de moment me donnait l’impression d’avoir un père, car il me traitait comme sa fille et j’avais, à travers l’amour de mon oncle, ses petites attentions, notre complicité, nos promenades, un petit aperçu de ce que ressentaient tous ces enfants qui ont toujours vécu avec leurs deux parents, un privilège que je n’ai jamais connu et que je ne connaîtrai sans doute jamais. J’adorais ces moments et tous les samedis, je l’attendais à 8 h pour qu’il m’emmène dans nos « vadrouilles » habituelles.
Puis un jour, tout s’est arrêté et j’ai perdu tous ces moments. C’étaient mes moments d’évasion, à part, bien sûr, ceux que je partageais avec ma mère.La mémoire se nourrit de moments de joie pour supporter la partie sombre de la vie lorsque celle-ci s’impose à nous.
AuroPina
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