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Couverture du roman French touch

French touch

Paris, 2001. L'assassinat d'un célèbre DJ et de sa compagne devant l'Empire, club prisé de l'élite mondiale, secoue la capitale. La commissaire Clémentine Roussel, dont la sœur est l'une des victimes, infiltre l'enquête. Entre hédonisme techno et souvenirs douloureux, elle débusque des trafics complexes. Ses découvertes révèlent alors le financement occulte d'une cellule terroriste inconnue, menaçant l'équilibre occidental au cœur de l'effervescence de la nouvelle économie.
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Chapitre 3

Blanchard s’assoit sur une chaise vide à côté de Clémentine. Plus de méfiance dans son regard. Ça va mieux. Il la traite d’égal à égal.

— Il anime des soirées de prestige dans les gros clubs de la capitale…

— Il y a beaucoup d’argent qui circule dans ce milieu.

— Et la coke dans son sac ? Elle lui en vendait, vous croyez ? Ou c’était juste récréatif ?

Roussel, qui croit sentir le frisson qu’on ressent quand on flaire une bonne piste, sourit dans le vide. Non, ce n’était ni pour vendre ni pour consommer. Un cadeau peut-être. À son amoureux du moment ? Probable. Swan le beau gosse, blond, yeux bleus, silhouette sportive. Maïa et ses mecs, tout un poème…

— Je crois qu’elle avait réussi à décrocher…

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Le ton de sa voix sur le message… Elle avait l’air heureuse…

Clémentine est toujours dans le brouillard. Mais maintenant, elle possède cette intime conviction.

— Je ne sais rien de plus. Je souhaiterais rentrer chez moi.

Elle voudrait ajouter : « pour me cacher et enfin pleurer ». Elle cherche à se lever, retombe sur sa chaise, secoue la tête.

— Vous n’avez pas l’air bien ? Vous voulez que j’appelle un médecin ? s’inquiète Dumas.

— Ça va passer. Une crise d’angoisse… J’ai l’habitude…

L’imprimante du fax crache quelques mots sur une feuille blanche. Blanchard se lève pour la consulter.

— Eh bien, ça n’a pas traîné. On a une piste pour identifier les deux hommes. Un coup de bol incroyable. De la chance, il en faut parfois… Un agent de la Police aux frontières a reconnu les portraits-robots…

Blanchard agite la feuille.

— Des Afghans avec une carte de séjour. La PAF les avait contrôlés la semaine dernière. Ils attendaient un avis concernant une demande de droit d’asile, mais avec les délais pour la procédure… La préfecture les avait perdus de vue. Les services de l’immigration vont nous communiquer leur dernière adresse connue. Mes hommes vont fouiller. Ça peut aller vite. On vous tiendra au courant.

Avec l’aide de Dumas, Clémentine parvient à se lever. Debout, elle reprend son souffle par à-coups, commence à sentir la sueur perler sur son front. Avec cette chaleur, cette sensation d’étouffer et cette conscience du vide provoquée par la mort brutale de sa sœur. Dehors, le chien a fini de s’égosiller et on entend la sirène d’une voiture de police devant le quai des Orfèvres.

— Merci, Blanchard. Ce qu’il m’importe de savoir c’est si ma sœur était visée ou bien si c’est un accident. La mauvaise personne au mauvais endroit, l’histoire de sa vie.

— Vous croyez que votre sœur a été abattue par hasard ?

— Elle n’a jamais eu de chance… elle attirait les ennuis comme un aimant.

Le lendemain, en fin de journée, le minuscule bureau du commissaire Roussel est encombré et l’atmosphère lourde. Labeille et Duclos, deux inspecteurs de la PJ chargés de l’enquête sur l’assassinat de Hansen et de Maïa, se tiennent rapprochés près de la fenêtre, un peu empruntés. Ils viennent de déposer sur la table de Clémentine leur dossier sur le double crime de Noisy-le-Sec. Roussel et Dumas le feuillettent en échangeant à voix basse des bribes de phrases. Parfois, Roussel se renfrogne sur son siège en griffonnant sur un bloc-notes. Labeille et Duclos sont satisfaits de la manière dont ils ont mené l’enquête, de la rapidité de sa progression, mais il n’est pas question de montrer leur satisfaction devant une parente d’une des deux victimes. Blanchard leur a demandé de faire preuve de tact à l’égard d’une collègue qu’il juge fragile. Il a oublié de préciser à quel point cette fragilité la rendait désirable. Ça et son beau visage aux traits fins dévasté par une nuit sans sommeil.

Sacré Blanchard, quel cachottier !

Dumas, devinant le regard concupiscent des collègues à l’égard de sa patronne, se racle la gorge.

— Bon, messieurs, et si nous faisions le point ?

L’inspecteur Duclos commence en se tournant vers la commissaire.

— Nous avons identifié les deux tueurs. Nous avons leurs noms, leurs antécédents, leurs fréquentations. Nous avons appris qu’il s’agit de deux frères, des vétérans de la guerre contre les Russes, arrivés en France depuis trois mois et candidats à l’asile politique. Ils vivaient de petits boulots. L’un d’eux, le prénommé Azamat, travaillait occasionnellement dans un garage. L’autre, Hamid, n’exerçait aucune profession, mais rendait service à droite et à gauche… Ils logeaient dans un hôtel dans le 17e en face de la station de métro La Fourche. Ils avaient visiblement peu de visiteurs. On a interrogé les voisins. L’un d’eux, un gamin de quinze ans, a croisé dans le couloir un homme qui sortait de leur chambre, il y a une semaine. Ce témoin parle à peine français et il n’a pas bien vu le bonhomme. Il en a donné une description pour le moins sommaire. Même sur son âge, on est dans le flou, entre trente-cinq et cinquante ans, un individu de type méditerranéen, cheveux noirs, taille moyenne, ni gros, ni mince. Monsieur tout le monde. Aucun des autres occupants n’a confirmé cette visite.

— On a des doutes sérieux sur ce témoignage. Il soulève des interrogations, enchaîne l’inspecteur Labeille. Ça ne ressemble pas à du travail de pro… D’habitude, les commanditaires évitent les contacts avec les exécutants, surtout à leur domicile.

— Vous avez raison, ça ressemble à de l’improvisation, dit Roussel. Mais cette « erreur » pourrait expliquer l’élimination a posteriori des deux tueurs. Cette opération-là semble davantage planifiée. On les loge dans un immeuble en voie de rénovation… On leur donne rendez-vous au même endroit pour leur remettre du fric, une fois qu’ils ont fait le boulot… Le commanditaire avec un ou des complices les attend dans l’appartement… Il y a quelqu’un qu’ils connaissent puisqu’ils lui font des signes… Pas très discrets, les gars… D’où la nécessité de les abattre… Peut-être qu’ils ont pris des pilules magiques ce qui expliquerait leur euphorie à leur retour… Raison de plus pour s’en débarrasser… On les attend… Deux balles dans la tête, une chacun, précis, efficace, pro… On scie leurs mains… On a un peu de temps. On sait qu’on pourra s’échapper discrètement par les échafaudages, car les travaux n’ont pas encore commencé.

— Zéro vie sociale pour les exilés… Azamat et Hamid n’existent pour personne, pas de familles, pas d’amis. Leurs mains coupées, leurs visages arrachés… Plus d’identité… Un geste de barbarie. Ou un message qu’on ne saisit pas, dit Dumas, comme s’il pensait à voix haute.

— Un message ? Peut-être, répond Duclos, mais ça ne nous dit pas comment ces gaillards ont organisé ces meurtres… Quelques jours pour les planifier, ça me semble dépasser leurs compétences… Surtout, vu leur niveau de connaissances de notre beau pays… Quelqu’un a dû leur donner toutes les infos de base : qui, où, quand, et éventuellement leur indiquer comment procéder

Sans plus rien dire, Dumas et Roussel se replongent dans le dossier qui est devant eux. Ils ont étalé les feuilles qu’ils s’échangent après une rapide lecture. Ils recherchent un détail qui aurait échappé aux hommes de la PJ… Peu de temps après, ils conviennent que l’inspecteur Duclos a raison. Certes, les deux Afghans avaient certainement pris l’habitude de tuer durant leur lutte contre les Russes, mais la collecte d’informations sur les habitudes du couple Hansen/Maïa a dû être effectuée au préalable, par une tierce personne. Quelqu’un qui ne voulait pas avoir de ce sang-là sur les mains… Ou qui souhaitait brouiller les pistes en engageant des étrangers…

Roussel poursuit ses réflexions :

— Une petite semaine pour monter un quadruple assassinat, c’est court… Une journée pour en reconstituer le fil des événements et mettre des noms sur les assassins c’est encore plus fort. Félicitations à vous deux ! Mais il faut admettre que vous avez bénéficié jusqu’à présent d’un concours de circonstances plutôt heureux. Si les collègues de la Police aux frontières n’avaient pas reconnu les deux tueurs, vous auriez eu du mal à les identifier… Un coup de chance plutôt exceptionnel n’est-ce pas, messieurs les inspecteurs ?

— Vous pouvez le dire ! Sans eux, nous étions dans un cul-de-sac…

— L’affaire n’est pas si mal engagée, mais il vous faudra encore beaucoup de chance pour remonter jusqu’au commanditaire de l’assassinat de ma sœur…

— Soyez assurée, madame la commissaire, que nous mettrons tout en œuvre pour retrouver ce salopard. Ce crime ne restera pas impuni.

— Merci, messieurs, dit Roussel soudain agacée par leur condescendance à son égard. Elle ouvre un deuxième dossier. Parlons un peu de Maïa. J’ai demandé au juge Renaud d’ouvrir une enquête sur la cocaïne que détenait ma sœur. C’est une affaire pour les stups et c’est dans notre secteur. Il a accepté et c’est pourquoi nous travaillerons désormais ensemble. Dumas fera le lien entre nos services… Il a d’ailleurs déjà commencé… Ce matin, il s’est rendu au domicile de Swan Hansen que vous aviez fouillé la veille. Nous souhaitions collecter de nouvelles informations. Clémentine fait semblant de ne pas voir la grimace des inspecteurs de la PJ. Ils n’apprécient pas qu’on vienne marcher sur leurs plates-bandes ni qu’on leur force la main et confier une enquête à une proche de la victime c’est du jamais vu… Ne pas les laisser cogiter ni protester, couper court aux rumeurs. Adopter la stratégie du choc, utiliser son autorité, voire en abuser. La commissaire enchaîne rapidement.

— Dumas, si vous voulez bien nous faire un compte rendu de vos investigations.

— Maïa Roussel habitait avec Hansen, sans aucun doute. Il y avait ses effets personnels, des photos les montrant tous les deux dans son appartement. J’ai également appelé Valère du commissariat de Versailles. Les Hansen, c’est une vieille famille qui jouit d’une bonne réputation… Swan, à peine vingt-cinq ans, c’était le petit dernier, le fils prodige, pourri, gâté… Pas d’embrouilles… Pas d’ennemis connus… Son père, Pierre Hansen, exerce la profession de banquier. Ce n’est pas n’importe qui. Un grand manitou de la finance. Il préside la Générale de Crédit et son nom revient fréquemment comme celui d’un futur directeur du FMI.

Le commissaire Valère est allé voir ses parents pour leur annoncer sa mort. Ils étaient bouleversés. Valère leur a affirmé que leur fils avait été abattu par hasard dans un règlement de compte entre dealers.

Duclos se tourne vers Roussel en la regardant fixement.

— Vous nous auriez demandé, on vous l’aurait dit. Nous avons déjà fait une enquête de voisinage… Pour nous, c’est du côté de Maïa qu’il faut chercher, sauf votre respect ce n’était pas exactement une enfant de chœur…

C’est au tour de Roussel de faire la grimace. Qu’on salisse sa sœur, elle n’aime pas ça. Elle laisse s’installer un silence pesant. Puis elle se lève, visage fermé.

— Nous reprendrons tout ça demain. Nous avons rendez-vous dans le bureau du juge Renaud à Nanterre à quinze heures. Nous comptons sur votre collaboration, messieurs.

Il est dix-sept heures quarante-quatre ; Maïa est morte depuis une journée. Le nouveau millénaire commence dans sept jours.

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