
Foura
Chapitre 2
Chap 2 : Peur bleue
Grrrrrrr! J'ai trop la rage!
Nous retournons dans la concession en fulminant, mains bredouilles.
Mamu: J'irai voir son vieux père ce soir même! C'est quoi ça? Il vient mettre ses gros yeux de pervers sur ma fille! Mais quel culot!
Prospère: On l'a attrapé il y a une semaine en train de faire la même chose chez la maman qui vend des beignets au coin là-bas. Le chef de secteur doit être mis au courant.
Mamu: Vraiment! Ça c'est prendre les gens pour des idiots!
Je les laisse sous la paillotte et vais continuer ce que je faisais dans la salle de bain car la mousse commence déjà à sécher sur moi. Ce pervers m'a vraiment noirci la journée! Tchip!
Je sors de là quelques minutes plus tard et vais dans ma chambre. Je me passe ma crème avant de mettre mes dessous. Maman me dit de toujours être propre et présentable en tout temps et en tout lieu; même si c'est juste pour aller acheter quelque chose au coin chez le boutiquier car on ne sait jamais qui l'on peut croiser.
Maman et ses théories.
Elle a sacrifié une somme assez importante pour m'acheter quelques robes décentes à la friperie et elle s'occupe elle-même de tresser mes cheveux.
J'opte pour une robe-chemise beige qui m'arrive à mi- mollet et des sandales plates de couleur blanche, un autre trésor de la friperie. Je me passe un peu de brillant à lèvres avant d'aller rejoindre maman qui a déjà placé ce que je dois aller livrer dans deux paniers.
Mamu: Foura, comme je t'ai dit plus tôt, les aubergines sont pour Ma Sindy. Tu connais chez elle non?
Qui ne connait pas chez elle?
Moi: Oui Mamu.
Mamu: Bien, tu lui dis que tout est pour 5000 Frcs. Le Ndounda (sorte de légumes), tu vas livrer chez le gars du cyber, 1200 Frcs.
Elle m'aide à mettre le panier d'aubergines qui est plus lourd sur la tête, je soulève d'une main celui de Ndounda.
Mamu: J'espère que tout le bruit qu'on a fait à cause de cet idiot de Doby n'a pas réveillé ton père. Il a eu une nuit très agitée et ne s'est vraiment endormi qu'au petit matin, dit-elle tristement en se rasseyant.
Je sors de la concession en marchant aussi vite que je peux pour pouvoir vite revenir car je dois aller vendre au petit marché.
Eish! Ces aubergines sont lourdes! Mon cou me fait déjà mal. Lorsque j'arrive enfin devant l'imposant portail de Ma Sindy, je dépose l'autre panier et frappe.
Le gardien vient me lorgner à travers le judas.
Moi: Wetu'awu (Salutation en Tshiluba)
Lui: Betu (réponse à la salutation). Décline ton identité et l'objet de ta visite!
Kaa! Celui-là, il se prend trop pour un policier hein! Décline, décline fien fien nieyi!
Je lui dis rapidement mon nom et ce pourquoi je suis là, il s'en va un moment et revient après quelques minutes et ouvre le portail. Il le referme après mon entrée et ouvre la voie en silence.
C'est ma première fois d'entrer dans cette célèbre propriété et de découvrir ce que cache la haute clôture. L'intérieur est beau et très spacieux, on ne croirait même pas qu'on est à Kalambayi! Une pelouse verte bien entretenue recouvre le sol, Il y a des pervenches de Madagascar, des roses et des petits palmiers çà et là. Même l'air paraît être plus frais ici. Une allée en pierre conduit vers la belle villa peinte dans les tons beige et marron clair. La grande porte coulissante du grand garage est remontée et me laisse voir trois véhicules. Je suis nulle en marque des voitures mais celles-là m'ont l'air vraiment coûteux. Le gardien me dirige vers l'arrière-cour où nous trouvons Ma Sindy entrain de donner quelques consignes à deux femmes dans la véranda, ses bonnes vu l'uniforme.
C'est une belle femme dans sa cinquantaine, un peu forte, grande de taille avec un beau teint chocolat. Elle porte une longue robe jaune canari à longues manches bouffantes, son tissage couleur café, court et classe, encadre joliment son visage sévère. Elle répond à mon bonjour d'un hochement de tête sans interrompre son discours.
Le gardien m'aide à descendre mon panier d'aubergines sur le sol avant de s'en aller. Ouf, quel soulagement! Je masse doucement mon cou d'une main en attendant qu'elle finisse de briefer son personnel.
Elle finit enfin, va prendre place sur un des fauteuils de la véranda et de sa main me fait signe d'approcher. Je m'empresse avec mes paniers.
Ma Sindy: Ça va jeune fille?
Moi: Ça va bien merci, maman, dis-je en fléchissant légèrement les genoux en signe de respect, mes yeux baissés.
C'est impoli de regarder les grandes personnes dans les yeux, surtout pour une fille. C'est dit qu'une fille qui regarde les gens droit dans les yeux connait les hommes. Je sais, ce sont des vraies foutaises. On ne peut quand-même déterminer le taux de moralité de quelqu'un par sa façon de regarder les gens. Mais que voulez-vous? Ce sont des foutaises prises très au sérieux dans ce milieu, alors je me conforme à la règle. Je n'ai pas la moindre envie qu'on dise de moi que j'ai déjà vu "le plantain". Ça te tue la réputation à un point!
Ma Sindy : Tu es vraiment le portrait craché de ta mère mais en plus belle, dit-elle en me détaillant de la tête au pied. Comment t'appelles-tu déjà?
Moi: Je m'appelle Foura, maman.
Ma Sindy: Ce nom te va bien. Très belles aubergines, bien grosses et violettes comme je les aime. Il y en a pour combien?
Elle parle avec cette nonchalance un peu insultante qu'ont les nantis lorsqu'ils s'adressent à quelqu'un dont la condition est de loin en dessous de la leur.
Moi: Il y en a pour 5000 Frcs, maman.
Ma Sindy: Ok. Mbuyi! Mbuyi!
-Abeee! répond une des boniches en sortant de la maison au pas de course.
Ma Sindy: Va mettre ces aubergines dans la cuisine.
-Bien Madame, fait la jeune femme en s'exécutant. Ma Sindy tire une liasse des billets de la poche de sa belle robe et compte 14 billets de 500 frcs et me les tend.
Moi: Maman, c'est 5000 frcs, dis-je. Elle doit m'avoir mal entendu quand je lui ai dit le prix.
Ma Sindy: Je sais. Tu dis à ta maman que les 2000 Frcs de plus sont un cadeau car je suis vraiment contente de la marchandise.
Moi: Merci maman, dis-je en prenant l'argent avec mes deux mains.
Ma Sindy : De rien. Tu lui dis aussi que j'aurai besoin de tout un bassin de dongo-dongo (Gombo), mon fils en raffole.
La bonne ressort avec le panier vide et me le remet.
Moi: Je lui dirai maman.
Je dis au revoir et prends le chemin qui mène à la sortie. Un beau jeune homme grand de taille et costaud en tenue de jogging est entrain de parler au gardien quand j'arrive à quelques pas du portail. Je peux aisément deviner que c'est le fils de la maîtresse des lieux vu la façon dont le gardien se tient. Il a enlevé son béret et hoche servilement la tête à la fin de chacune de ses phrases. Il a un beau teint noir et ses cheveux sont coupés ras. Sa voix est grave, presque musicale mais il s'en dégage une grande autorité. On sent quelqu'un qui a l'habitude de donner des ordres et d'être obéi. Sa façon de se tenir est celui d'un homme très sûr de lui. Tout de lui crie ego surdimensionné, arrogance...la liste est longue.
Je ralentis les pas, préférant attendre qu'il finisse pour demander au gardien d'ouvrir le portail pour moi.
Comme s'il venait de sentir ma présence, le jeune homme regarde dans ma direction. Il a un regard léonin, le genre qui te cloue sur place; ses lèvres sont comme figées dans une permanente moue de dédain qui étrangement le rend encore plus beau. Je soutiens son regard quelques secondes avant de baisser les yeux.
Lui: Bonjour, vous êtes?
Le gardien : Patron, elle est venue livrer des légumes à madame, s'empresse-t-il de répondre à ma place.
Lui: Ah.
Moi, m'adressant au gardien: Pouvez-vous m’ouvrir le portail ? fais-je en m'avançant lentement.
Il s'exécute. Je passe près du jeune homme sans le regarder. Il m'intimide, il me fait me sentir toute petite et je n'aime pas ça. Je peux voir dans ma vision périphérique qu'il continue de me fixer.
L'impolitesse.
Je sors de chez Ma Sindy en espérant ne plus jamais y remettre les pieds. Cet homme m'a mis mal à l'aise. Je m'arrangerai pour ne pas être celle qui viendra faire la livraison de dongo-dongo. Maman pourra envoyer Edouard.
Je prends le chemin qui mène chez le fameux gars du cyber a.k.a "Roger le synthétiseur". Il est le proprio de l'unique cyber café de Kalambayi et ce fait lui donne la grosse tête. J'espère qu'aujourd'hui il ne me refera pas ses avances, chose que je sais malheureusement impossible. Il a déjà enceinté tout un tas des filles dans tout Ngandajika et il a maintenant décidé que c'est sur moi qu'il doit venir se chauffer. Je commence déjà à suspecter qu'il commande ces légumes rien que pour me voir et me raconter ses âneries. C'est difficile d'être une femme des fois à cause des types comme ce Roger. Mon visage s'éclaire lorsque je vois Yvette venir en face de moi.
Moi: Ma pineco du coeur! Ça roule? Dis-je toute contente quand j'arrive à son niveau.
Yvette: Comme sur des roulettes. Hmm! La blanche, d'où sors-tu comme ça?
Yvette c'est ma meilleure amie. Nous nous connaissons depuis toutes petites et avons toujours été inséparables. Contrairement à moi qui suis claire, mince et grande, Yvette a un joli teint ébène, elle est moins grande avec des formes très prononcées.
Moi: Les livraisons comme d'habitude. Je viens de chez Ma Sindy.
Yvette: Eeh! Tu y es entré? crie-t-elle, incrédule.
Moi: Oui.
Yvette: Sais-tu que tu es mauvaise? Tu aurais dû me signaler que tu y allais pour que je t'accompagne! Tu sais combien j'ai toujours voulu voir l'intérieur de cette propriété, dit-elle en me donnant une tape sur le bras.
Moi, hilare: Ça change quoi si tu en vois l'intérieur? Tu auras des ailes après?
Yvette: C'est juste pour "réjouir" les yeux. Dis, c'est comment? Est-ce que c'est vraiment beau comme les gens disent?
Moi: Yep!
Yvette, boudeuse : Rhooo! Tu m'as fait rater!
Yvette (comme beaucoup des personnes à Kalambayi) rêve d'entrer chez Ma Sindy car de l'extérieur on ne peut rien voir à cause de la hauteur de la clôture. La curiosité de certaines personnes me dépasse.
Moi: Tu es folle. Où vas-tu comme ça?
Yvette: À l'atelier, tu as oublié?
Elle va au petit atelier du maître Niarcos (Le meilleur couturier de Kalambayi) du lundi au vendredi pour apprendre à coudre. Son père lui a fait arrêter l'école après qu'elle ait refait trois fois la même classe au lycée et l'a placé dans cet atelier pour qu'elle apprenne un métier.
Moi: S'il te plait Yvette, peux-tu m'accompagner chez Roger? Je ne veux pas y aller seule, il me fatigue déjà, dis-je en l'entrainant avec moi.
Yvette: Tu fuis l'amour de ta vie?
Moi: L'amour de qui? Pardon! Même pas en cauchemar. Il a de la chance que ce soit mauvais d'insulter un homme, au cas contraire j'allais finir tout mon arsenal d'injures sur lui.
Yvette: hihihihi! Mais toi aussi! Fais semblant, sois gentille avec lui comme ça nous pourrons chaque jour surfer le net sans payer un rond.
Moi: Yvette, arrête de fumer en secret. Ça te donne des idées folles.
Elle ne fume pas. C'est juste pour la taquiner.
Lorsque nous arrivons chez Roger, je peux voir qu'il est déçu que je ne sois pas seule. Il prend sa commande et paie en me lançant des regards appuyés. Ouf! Je vais échapper à ses poèmes ringards aujourd'hui.
J'accompagne Yvette à l'atelier avant de continuer vers la maison. Je trouve tatu entrain de remplir l'abreuvoir des poules, chose que j'ai oublié de faire ce matin.
Moi: Bonjour papa.
Tatu, l'air irrité: Bonjour, tu veux que ces poules meurent de soif?
Moi: Non Tatu.
Tatu: Je te dis toujours de leur mettre de l'eau!
Moi: Désolée tatu.
Tatu: Hum, fait-il simplement en se dirigeant vers l'enclos en bambou.
C'est son petit rituel. Tous les jours après son réveil, il passe en revue son bétail et fait le tour de notre concession qui est assez grande, vérifiant si tout est en place. Il a aussi l'étrange manie de compter les fruits de l'avocatier qui se trouve dans l'arrière-cour.
Je vais prendre place sur un des bancs de la paillotte. Mamu sort de la maison munie du seau de papa qu'elle va rapidement remplir d'eau avant d'aller le déposer dans la salle de bain.
Mamu: Tatu, ton eau de bain est prête, crie-t-elle à en marchant vers la paillotte.
Tatu, depuis l'enclos des chèvres: Tu as besoin de crier comme ça? Tu as avalé un micro?
Eish!
Mamu, à voix basse: Celui-là s'est réveillé de très mauvaise humeur. Sa tension va encore descendre, dit-elle en venant s'asseoir près de moi.
Je lui tends l'argent tout en lui parlant de la commande de dongo-dongo, elle le compte et me lance un regard interrogateur quand elle remarque qu'il y a 2000 frcs de trop.
Moi: Ma Sindy te les envoie comme cadeau.
Mamu: Ah bon? Je ne la savais pas aussi généreuse. Merci ooh! Tu iras livrer le dongo-dongo demain, dit-elle toute contente.
Moi: Demain c'est Samedi et il n'y a pas école, ne peux-tu pas envoyer Edouard?
Mamu: Pourquoi?
Qu'est-ce que je peux bien inventer?
Moi: Heu...le panier d'aubergines m'a fait mal au cou, je ne crois pas que je pourrai porter le bassin demain.
Mamu: Foura, tu ne sais pas mentir. Je ne sais pas ce que tu fuis là-bas mais demain tu vas y aller.
Moi: Mamu j'ai vraiment mal au cou!
Mamu: Le dongo-dongo ne pèse pas. Et comme tu insistes que tu as mal au cou, tu prendras la brouette.
Rhooo!
Moi, en boudant : Mamuuuuuuh!
Mamu: Ah katuka! (Ah quitte là-bas!) Tu crois que je ne sais pas pourquoi tu ne veux pas y aller? C'est pour aller danser toute la journée avec Yvette. Tu iras danser après la livraison, voilà. Tu as mangé?
Je fais non de la tête, trop fâchée pour parler. Elle me tend un billet de 500 frcs avant d'entrer dans la maison.
Yvette et moi faisons partie d'un petit groupe de danse folklorique pour filles. Nous avons même eu à participer à des compétitions régionales. La cheftaine de notre groupe est une jeune maman qui vit non loin de chez nous, c'est elle qui nous apprend les différentes danses et leurs significations. Plusieurs siècles avant l'arrivée du blanc, nos ancêtres dansaient ces mêmes danses, je ne peux m'empêcher de ressentir une certaine fierté de faire comme eux. C'est un peu comme si je communiquais avec eux en faisant les mêmes mouvements rythmiques qu'ils ont fait des milliers d'années avant. Ils avaient des danses pour raconter une histoire, faire la cour, appeler la pluie, pour le deuil, célébrer une naissance etc...
Tous les samedis, munies de nos tam-tam, nous allons danser à "la référence" qui est un grand terrain face à la rivière. Notre audience est souvent composé des gens qui vont se promener le long de la rivière, se baigner ou encore prendre un verre au bar de papa dirigeant qui est tout près.
Le visage bien amarré, je vais sortir la petite brouette en bois et y place le panier des tomates, les piments, les matembele (Sorte de légumes), Ndounda et autres choses que je vais vendre au petit marché. Je sors lentement de la concession avec ma brouette qui couine en pensant à demain.
J'espère qu'il ne sera pas là.
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Je sors de chez Ma Sindy aussi vite que mes jambes peuvent me porter, même le gardien me regarde comme si j'étais folle. Je lâche un ouf de soulagement lorsque j'arrive quelques mètres plus loin. Je viens de faire la livraison et_bonheur_je ne l'ai pas croisé.
Je me mets à marcher lentement sans me presser en balançant le bassin vide sur ma tête. La petite route est déserte, il y a très peu de maisons dans cette partie. Il y a plus des grands terrains couverts des hautes herbes et d'arbustes. Depuis les quelques minutes que je marche, je n'ai croisé que deux personnes. Je hâte un peu les pas lorsque je me souviens qu'Yvette m'a confié que sa tante a une fois vu un fantôme sur cette même route en plein midi.
- Bonjour.
Je sursaute et laisse tomber le bassin. Eeeh! Le fantôme! Avec mes deux mains recouvrant ma bouche, je fais un rapide volte-face pour voir qui c'est et je tombe sur ....
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