
Escale assassine sur l'île de Groix
Chapitre 2
Lundi 8 juin
Le soleil brille ce matin, toujours avec générosité. Seul problème, le vent qui souffle par rafales de 90 à 110 km/h. Le ferry en provenance de Lorient est chahuté par la mer. Le bleu profond de l’eau paraît l’engloutir en le bousculant, le chahutant dans ses flots tumultueux. Il plonge et ressurgit en se cabrant. Ses passagers doivent avoir le cœur bien accroché pour ne pas chavirer. Les novices, qui font leur première sortie en mer, ne sont pas à la fête, le roulis les berce avec brutalité. Les quarante-cinq minutes de traversée leur donnent un sentiment d’écœurement. Seuls les enfants s’en amusent et c’est un réel plaisir que de les voir se tenir en équilibre, partant de droite et de gauche au rythme des rouleaux, des paquets de mer qui semblent s’amuser à déséquilibrer le navire. Ils sourient en criant de joie, au simple fait d’arriver seulement à rester debout
Le bateau accoste enfin à l’île de Groix, à Port Tudy. Les îliens, tout comme les visiteurs, en descendent à la queue leu leu. Annabelle, petit bout de femme toute en rondeurs, appétissante à souhait, débarque sur le quai, avec les derniers estivants. Ses cheveux bruns, coupés à la garçonne, enfouis sous un volumineux chapeau de paille, lui donnent un air coquin. Ses beaux yeux malicieux se cachent derrière des lunettes fumées. Tout en elle est avenant. Lorsque vous la rencontrez pour la première fois, par réflexe, l’envie vous prend de la serrer dans vos bras, tant son sourire franc peinturluré d’un rouge vermillon vous invite à la cajoler. Julie, qui l’adore, en profite et, justement, s’y jette en piaillant et trépignant comme une gamine.
— Oh là là ! Oh là là ! Comme je suis heureuse, tu as pu venir, comme on va bien s’amuser, tu vas voir, j’en ai à te raconter, si tu savais…
— Toi, tu as encore fait des bêtises ? C’est plus fort que toi, tu les cherches, un jour tu vas t’en mordre les doigts, ma jolie
Julie hausse ses épaules en riant.
— Écoute Annabelle, on a bien le droit de s’amuser, c’est de notre âge. Non ?
— Je te connais, tu vas avoir encore de bonnes raisons. Tu sais, ta conduite n’est pas sérieuse, parfois même elle me fait peur.
Julie préfère ne pas répondre ; elles sont là pour passer de bons moments ensemble, donc, à quoi bon ? Autant l’aider, sans un mot, à porter son gros sac volumineux dans lequel celle-ci a pris soin de mettre des livres, en grand nombre, pour faire farniente à la plage.
— Pourquoi as-tu donc besoin d’amener autant de bouquins ?
— Quelle question ! Tout bêtement parce que je compte lire pendant mes vacances. Rêvasser sur le sable à ne rien faire, non, merci, ce n’est pas pour moi. Toutefois, avec une bonne et saine lecture, je dis oui !
Julie hausse ses épaules et lui rétorque :
— Saine, c’est toi qui le dis. Des polars, pour de la bonne lecture, tu repasseras.
Annabelle, du tac au tac :
— Tu apprendras, ma belle, que tout livre est bon à lire et que malgré ton ressentiment d’intellectuelle de bas étage, tu devrais essayer. Cela te remettrait les pieds sur terre. Sache que j’apprends au contraire beaucoup en me distrayant et en passant de bons moments. Contrairement à tes idées préconçues, tu sauras que beaucoup d’auteurs prennent même un grand plaisir à te faire voyager dans ton imagination.
Puis elle enchaîne, comme pour lui faire la leçon, avec une certaine indulgence dans la voix :
— Les personnages, tu te les imagines ressemblant à telle ou telle personne de tes connaissances ; avec leurs travers et leurs sentiments. Parfois aussi, leurs passages dans tel endroit au bord de la mer, ou dans une ville que tu as visitée. Tu te remémores y être allée un jour, tu t’y vois ou t’y revois. De plus, j’apprécie vraiment car l’histoire et la géographie de notre Bretagne y sont souvent présentes. Je veux bien autres temps, autres mœurs, mais, vois-tu, je suis également fière de lire des bandes dessinées. Avec elles aussi, je voyage et même à travers le monde : un cowboy qui mâchouille son brin d’herbe (avant, il fumait une cigarette !) ; et ce gaulois super sympa avec de grandes baccantes qui donne aux jeunes adolescents l’envie de lire ; et notre Achille (pas le talon d’Achille) (Annabelle se met à rire de bon cœur, de son ajout : talon d’Achille), oui, le Achille Talon, toujours bien habillé, avec un vocabulaire digne d’un érudit : « outrecuidant, béotien » ; admets vraiment que tu juges sans savoir…
Julie fait la moue en retroussant ses lèvres et fronçant son nez, en signe de dégoût. Puis désabusée :
— Eh oui, je suis ignare, tu le sais et là tu me cherches.
Annabelle commence à s’énerver ; qui la connaît bien la voit grincer quelque peu des dents ; mais son amie se prend pour qui ? Une vertueuse qui se prétend inculte simplement pour avoir le dernier mot. L’amitié c’est comme l’amour, parfois ça dérape. Elle ne se contrôle plus : est-ce dû à sa nuit agitée, à son réveil en sueur vers cinq heures du matin, après avoir visionné une vidéo retransmise sur une chaîne de télévision ? C’est donc d’un ton violent qu’elle enchaîne :
— Sache d’ailleurs que j’ai en horreur cette nouvelle société sans humanité, aseptisée, qui colle à la peau de certains. Elle n’est pas pour moi et pas pour tout le monde, heureusement. Depuis déjà longtemps, on laisse toujours des personnes s’exprimer à la télévision malgré des mots dits il y a bon nombre d’années, mais ce qui est dit est dit : « Quand une petite fille de cinq ans commence à vous déshabiller : c’est fantastique ! (sic1) ».
Julie la regarde, interloquée :
— Tu plaisantes, ce n’est pas vrai ! Hier au soir, une rediffusion t’a laissée entendre de tels propos ? Un cochon a osé dire ça et, de plus, si je comprends bien, c’était en direct à la télé ? Crois-moi mais ce type est un abruti de première ! En plus d’être un cochon dégueulasse. Et il n’a jamais été censuré ? Donne-moi son nom que je l’écrabouille sur les réseaux sociaux.
— Sors de ta bulle de confort et tu le trouveras toute seule. À moins qu’un organisme audiovisuel ne l’ait fait disparaître ! Hier, la diffusion de trop… Je dois admettre que cet individu, tu vois, je ne dis pas ce monsieur car il ne mérite pas ce respect, a les dents longues, elles rayent même le parquet, donc pour l’atteindre…
Le ton est acerbe et sarcastique, il a monté encore d’un cran. Julie regarde Annabelle avec amitié et indulgence, elle comprend mieux la rage de son amie. Calmement, elle pense que, bien évidemment, tout livre est bon à lire. D’ailleurs, il en faut pour tous les goûts, mais là n’est pas le problème. Elle ressent que son amie est mal, que les propos qu’elle a entendus la veille l’ont ébranlée, même traumatisée au point de la faire dérailler :
— Chérie ! Chérie ! C’est bon ! Ne monte pas sur tes grands chevaux, je vois bien à ta tête, et surtout après une nuit sans sommeil, que tu n’es pas dans ton assiette. J’ai tort, j’en conviens et, surtout, acceptes mes plus plates excuses. D’ailleurs, pour te faire plaisir, je vais essayer de lire l’un de tes bouquins, tu n’auras qu’à me conseiller. Je suis novice avec les polars, il me faut seulement un peu d’aide.
Julie termine sa phrase avec un clin d’œil à son amie, en lui offrant même un franc sourire. Celle-ci n’est toutefois pas dupe :
— Inutile de faire ça pour moi, fais-le donc pour toi et tu verras alors comme j’ai raison et, j’en suis persuadée, tu y prendras vraiment goût.
Elles se sont arrêtées au bout du quai ; le gros sac, qui fait son poids, est posé à terre. Cette discussion animée par des éclats de voix et les grands gestes d’Annabelle ne passe pas inaperçue. Julie veut calmer son amie, l’amitié, pour elle, c’est sacré :
— Ne prends pas la mouche ainsi, je vais en feuilleter un, je viens de te le dire, je suis ouverte à toute lecture, tu me connais…
— Oui ! Je te connais et trop bien, justement, tu juges facilement et sans savoir. Même trop souvent, il n’y a que ta façon de voir qui prévaut.
— Hé, cocotte ! Nous n’allons pas commencer nos vacances par un accroc, je suis comme je suis, ce n’est pas maintenant que je vais changer. Allez ! Au diable tout ça, nous sommes là pour nous amuser.
Annabelle comprend qu’elle a, disons, disjoncté (comme disent les jeunes). Elle prend avec tendresse Julie dans ses bras. Celle-ci se laisse faire, elle lui susurre à l’oreille :
— Tu as raison, je ne pourrais et ne veux te changer. De toute façon, c’est impossible. Excuse-moi ! Ton mépris sur mes lectures m’a fait déraper. Pour moi, c’est un sujet sensible, je suis désolée.
Elles reprennent le sac et, comme si rien ne s’était passé, se dirigent vers la voiture de Julie. En passant devant un escalier, à flanc de falaise, sur lequel poussent de l’herbe et des fleurs en été, Julie, qui ne veut pas remettre de l’huile sur le feu en reprenant leurs chicaneries, lui dit :
— Viens ! Je veux te montrer quelque chose.
Après avoir monté quelques marches, elles se trouvent au-dessus du port et se sentent tout de suite ailleurs ! Quelques pas et l’unique conserverie artisanale de poissons encore en activité les accueille.
— Regarde comme c’est beau. J’adore cette île et tout ce qui s’y rattache. Cette vue n’est-elle pas magnifique ?
Julie redresse son menton et, d’un air professoral, enchaîne :
— Je vais t’apprendre un petit bout de l’histoire de mon île, cette île si chère.
— Ton île ! Elle t’appartient donc !
— Ne me cherche pas, s’il te plaît, je disais donc, mon île :
Au début du 20esiècle, on dénombrait cinq fabriques dédiées à la conservation de la pêche au thon, à la groisillonne2, pratiquée sur les célèbres « dundees » thoniers (des bateaux de pêche à voile). Fragilisées par la transformation des méthodes de pêche, les conserveries ont malheureusement toutes disparu, à l’exception de cette conserverie artisanale.
Le pari fut ambitieux de vouloir conserver celle-ci au début des années 2000, le but étant de poursuivre la tradition. Les premiers temps furent difficiles,mais les recettes, toutes plus délicieuses lesunes que les autres, ont reçu un tel accueil du public que la conserverie est aujourd’hui sauvée. Je vais te présenter Jean, Sylvie et Patrick qui font partie des 8 employés qui vivent sur l’île toute l’année.
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