
Escale assassine sur l'île de Groix
Chapitre 3
Le responsable de la conserverie vient à leur rencontre. Il explique, s’adressant à Annabelle, Julie connaît, que la conserverie transforme exclusivement des poissons pêchés en Atlantique Nord-Est, qu’elle se procure aux Marées de Lorient et du Guilvinec. Ce sont de gros mareyeurs qui permettent à la conserverie de disposer de pêches fraîches, en provenance de toute la Bretagne : ports de Roscoff, Douarnenez, Lorient et Guilvinec. La conserverie s’approvisionne également en bars de ligne, fournis par un pêcheur groisillon.
— La cerise sur le gâteau (ajoute Julie avec un grand sourire), toutes les recettes sont cuisinées sur l’île, sans colorants, sans conservateurs, ni exhausteurs de goût ou épaississants. Un travail sur le goût remarquable et remarqué !
— En effet, mesdemoiselles, la conserverie a reçu en 2011 le prix « Coup de Cœur en Bretagne ! ». C’est un coup de cœur également pour ces hommes et femmes qui poursuivent, avec grand talent, la tradition de l’île de Groix.
Après avoir acheté un pot de « Confit au homard, au Kari Gosse à gratiner » sur des tartines de pain à l’apéritif et également un pot de « Rillettes aux noix de Saint-Jacques à la Bretonne à gratiner », elles prennent congé.
C’est en riant comme de petites folles qu’elles se dirigent à nouveau vers la voiture de Julie. Au loin, une petite Twingo de couleur violette, décorée d’autocollants3de grandes tailles, les attend garée le long du trottoir. Sur chacune des portes sont appliqués avec soin : à droite un titi et un bip bip ; à gauche un gros minet et un coyote. Le diable de Tasmanie est sur le capot ; Bugs Bunny et sa copine sont collés sur le coffre.
Julie, accompagnant sa phrase d’une génuflexion et d’un revers gracieux de la main :
— Chère Annabelle, je te présente ma « Poupette ».
— Eh bien, ma belle !
Rétorque aussitôt son amie :
— Si c’est pour passer inaperçue sur l’île, ce n’est pas gagné. Avec toute cette ribambelle de personnages, collés sur ta carrosserie, ta maîtresse a fait fort. Elle doit vouloir faire sourire sur son passage et surtout qu’on la remarque. Crois-moi, si tu veux mon avis, c’est réussi.
— Évidemment ! Être heureux n’a jamais tué personne, bien au contraire. Avec moi, la grisaille n’est pas de mise. L’on me prend comme je suis, sinon, adieu va.
— Je sais, je sais…
Nos deux petites folles ne pouvaient, de toute façon, pas être remarquées : deux fofolles, heureuses de vivre. C’est bras dessus bras dessous, avec le gros sac et la valise qui se traîne en arrière, forçant parfois le passage, qu’elles arrivent enfin à destination : le coffre de la voiture. Bien évidemment, plus d’un passant s’est cru dans l’obligation de se retourner, leur jeunesse étant un atout supplémentaire. Rien qu’à les croiser, les yeux brillent de convoitise et les sourires se montrent avenants, presque coquins. Allez ! Mettre les bagages dans la voiture et la montée qui se gère en un tour de main.
— Julie, sais-tu qu’en patientant sur le bateau, j’ai lu un article dans le journal sur la « Sailing Valley », située entre Brest et Vannes ? Si tu le veux bien, nous pourrions y aller un de ces jours.
— C’est tout toi Annabelle, tu ne viens qu’un petit mois et à peine arrivée, tu veux visiter un tel endroit ? Tu me barbes !
— Je sais, mais je ne peux venir ici sans m’y rendre ; une journée, ce n’est pas la mer à boire… Tiens écoutes ! Je te lis le début de l’article et pour la suite je t’en fais un résumé. Sois sérieuse écoutes, c’est super bien, tu vas apprécier :
« L’excellence » bretonne est à l’honneur, avec sa « Sailing Valley », qui s’est formée depuis une dizaine d’années, tirée par une course au large, qui exige toujours de nouvelles technologies ; son nom a été choisi, en référence à la « Silicon Valley ».
Cette « Sailing Valley » est organisée en filières ; des architectes, des équipes performantes aux teams de course, constructeurs de voiliers, fabricants de mâts en carbone, de voiles légères et résistantes ; de pièces en composite, fabriquées sur mesure, font que la Bretagne concentre à elle seule, 90 % de ce qui se fait de mieux, dans la course au large.
Des entreprises ont su tirer parti, de ces innovations technologiques, en diversifiant leurs activités : hydroliennes, matériel médical, aéronautique, industrie du luxe…
Une étape est prévue à Lorient du 9 au 16juin : « La Volvo Océan Race » va offrir : une belle vitrine internationale du savoir-faire, de la « Sailing Valley ». En 2014, lors de la précédente émission, les concurrents avaient été impressionnés, par la qualité du site et les compétences du tissu économique, impliquées dans la course au large.
Et puis nous y verrons de beaux garçons bronzés, aux muscles saillants, tu pourras leur faire ton œil de gazelle ; tu sais, comme tu le fais si bien, l’air de pas y toucher ?
Julie fait la moue, son amie la connaît parfaitement, mais pas la peine d’en rajouter. Elle répond d’un air évasif :
— C’est à voir, peut-être…
— Parle-moi un peu de ton île. J’ai lu : « Qui voit Groix, voit sa joie ! ». Certains disent aussi : « Qui voit Groix, voit sa croix ! », mais personnellement je préfère la première version, elle est plus à mon goût.
— Avant d’aller à la maison, je te fais faire un tour rapide ; nous prendrons les prochains jours à venir, le temps de la visiter à vélo, c’est plus agréable.
Tu sais notre Église est spéciale, regardes en haut du clocher, nous avons un thon qui fait office de girouette et non pas un coq, comme les autres. Admets que tu n’as jamais vu ça ailleurs ? Nous avons également une spécificité, des roches bleues qui ne se trouvent que chez nous et au Groenland ; elles sont striées de couleurs bleu vert et jaune, nous les appelons : Grenats.
De 1870 à 1940, nous étions le premier port français de thon : c’est notre fierté. Nous regrettons seulement que cela n’ait pas perduré…
Notre île fait 8 km de long et 3 km de large. Port Lay, petit port de pêche, regarde comme c’est beau ! Et le port Saint-Nicolas, tu vas voir : un réel joyau.
Sur cette île, tout m’enchante, de plus, le climat est tempéré. Nous apercevons de la pluie sur le continent et nous, nous sommes bien au sec ; admets que nous avons de quoi garder notre sourire, rivé en permanence sur nos lèvres.
— Pour avoir l’air idiot !
— Annabelle si tu me cherches, tu vas me trouver ma belle, surtout si tu continues sur ce ton… Ton humour à deux balles, tu sais ce que j’en pense ?
— Si on ne peut plus plaisanter, je retourne direct sur le continent.
Elles se toisent toutes deux du regard, puis éclatent de rire. C’est ça l’amitié : un sentiment fort partagé ; s’amuser à agacer gentiment et plus durement parfois, pour mieux se retrouver. C’est comme en amour disent certains, il faut savoir se taquiner, se chiner, se chercher, se tester même, pour mieux se connaître et s’apprécier et s’aimer toujours plus. Le trop plat ne conduit à rien et le coup de foudre est plus que rare.
La petite « Poupette » se gare, à l’intérieur d’un jardin fleuri, devant une petite maison de pêcheurs de couleur blanche, aux volets bleus. De jolis rideaux blancs, crochetés à la main, habillent les fenêtres.
— Voici mon paradis. Cette maison était à mes grands-parents. Aux vacances, elle m’a vue revenir plusieurs fois l’année. La visite va en être sommaire, deux petites chambres à l’étage, avec un grenier où des vieilleries sont entassées. Au rez-de-chaussée, un cabinet de toilette spacieux, avec douche et lavabo. Les w.c. sont indépendants mais surprise !
Elle ouvre la porte en grand :
— Regarde sur le mur du fond, un pote sympa m’a peint ce phare qui éclaire les bateaux sur la mer. Admets que c’est réussi. Ici, nous sommes dans la cuisine ; cette porte franchie, c’est la salle à manger et le salon avec cheminée, que nous n’allumons jamais, puisque cette maison ne sert, pour ainsi dire, qu’aux vacances. Voilà tu as tout vu, nous avons le minimum vital, pour passer justement de bonnes vacances.
— Pour un mois de farniente, c’est parfait. Je suppose que pour le ménage, pas besoin d’en parler, puisqu’on a vite fait le tour de ta propriété.
— Quel mot tu viens d’employer ? Ménage ! Sache qu’ici il est inconnu. Lorsque je rentrerais sur le continent, une femme charmante est prévue, elle a d’ailleurs la clef ; donc tu me fais le plaisir, de bannir ce mot de ton vocabulaire.
Pour la mer, elle est à 10 minutes à pied et pour s’y rendre, c’est tout en descente. Après au choix, soit : on se fait dorer la pilule sur la plage, ou derrière la maison, sur le petit carré de pelouse que tu as vu en arrivant. Tu peux même le faire en monokini, pour que le vieux derrière le mur bave. De la bonne chair fraîche, qu’il ne peut pas toucher, c’est un régal pour ses yeux avides
Elle accompagne sa dernière phrase, en agitant et recroquevillant ses doigts devant elle, comme pour mimer un loup-garou, avide de viande qu’il ne peut toucher.
— OK ! Je comprends mieux, tu as un voyeur assidu et tu veux ma contribution pour le faire tanguer et même chavirer, que dis-je succomber, pour lui faire passer l’envie de te mâter dans ton pré carré, et tout ça sans rien donner ?
— C’est de bonne guerre, je suis chez moi et il doit monter sur un escabeau, pour regarder de ses gros yeux globuleux. Avec deux nanas, il va devenir fou.
— Et s’il nous fait un malaise ? Là, on est mal…
Julie hausse ses épaules. Il peut trépasser, cela l’indiffère. Un pourri de moins, songe-t-elle, cela ne m’empêchera pas de dormir.
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