
Entre l'aigle et le lys
Chapitre 2
1
Au printemps 1814, Louis XVIII revint en France, ce fut un retour joyeux, dans toutes les églises, les Te Deum se succédèrent. Pour des milliers de personnes, cet événement tant attendu les comblait de joie, pour d’autres, ils voyaient les émigrés revenir en masse, les curés reprendre leur place et ils avaient l’impression que ces 25 ans de terreur, de sang versé s’avéraient inutiles.
Ces royalistes revenant d’Allemagne ou d’Angleterre arboraient leurs vêtements à l’ancienne mode, leur perruque poudrée et sous tout cela, leurs anciennes idées. Car eux n’avaient pas changé, ils étaient bien décidés à reprendre leur place, leurs châteaux, leurs biens. Alors, pourquoi tout ce mal ! En quelques semaines, la France se sépara en deux clans.
Si la guerre venait de faire place à la paix, le moins que l’on puisse dire c’est que celle-ci ne régnait pas dans les foyers. Dans les villages, chacun espionnait son voisin, une tension extrême sévissait partout…
Puis ce fut la confusion des cent jours, dans les mairies, les élus et leurs adjoints ne savaient que faire, les bonapartistes criaient dans les rues, les émigrés se barricadaient chez eux.
Si la paix apportait une joie dans les cœurs, la cour qui entourait le Roi excédait déjà le peuple. Les plaisirs du retour du Roi passés, les petites gens se rendirent vite compte du changement, partout on entendait des conversations peu intéressantes sur le régime.
— En tout cas, je ne suis pas plus bonapartiste que pour le Roi mais tous ces émigrés, tous ces faiseurs de miracles et la bande d’Artois vont tout nous reprendre.
Au château de Châtillon, chacun vaquait à ses occupations, maintenant que Monsieur n’était plus là, la jeune comtesse faisait à sa façon, tant d’années de service et voir cela ! pensait Marie
Les faits politiques n’inspiraient point Pauline de Châtillon Blérencourt, il s’avérait que cette guerre l’avait rendu maîtresse de biens, d’une rente dont elle jouissait largement. Bientôt, le pays se repeupla de jeunes royalistes, les salons s’ouvrèrent et Pauline posséda le sien.
Les morts de la Grande Armée étaient déjà oubliés, chaque foyer renaissait. Marie qui, longtemps, avait espéré le retour de son jeune maître était convaincue elle aussi de sa disparition. Et pourtant, elle se souvenait comme si c’était hier l’arrivée de Madame, la mère de Monsieur Gauthier au château. C’était en 86, comme elle était jeune et belle, Monsieur le Comte l’avait connu à Paris, elle venait des îles.
C’était une jeune fille brune et vive, son regard était de velours et envoûtait tous ceux qui le croisaient. Jeune, elle n’avait que 17 ans lorsqu’ils se marièrent, leur bonheur aurait pu être complet, ils s’adoraient. Malheureusement, cela ne dura que trois ans, trois courtes petites années.
Au début de l’année 89, elle mit au monde un garçon, un grand et fort garçon, beaucoup trop grand et trop fort pour cette frêle jeune femme, elle fût emportée quelques heures après la naissance par une hémorragie. Le compte ne s’en consola jamais et le petit Gauthier fut confié à la charge de Marie et d’une nourrice.
C’était un brave garçon, ce qui frappait d’abord chez ce bébé, c’était la couleur de ses yeux, ils étaient d’un vert peu courant, mi-gris, mi-fer, mi-bleu. Il ne donna aucun mal à son entourage, on aurait dit qu’il sentait déjà qu’il gênait dans cette famille.
Puis vinrent les moments terribles, toute la famille s’expatria en Angleterre, là-bas, le jeune homme grandit sans amour, sans affection. Lorsqu’ils rentrèrent en France avec les premiers émigrés, ce jeune garçon se montra froid, distant avec tout le monde, il ne se tenait jamais en compagnie de son père, il passait l’entière partie de ses journées à apprendre seul, à courir la campagne.
Marie se souvenait comme il était difficile de converser avec cet enfant, et pourtant, elle lui faisait tout ce qu’il désirait, devançant même ses moindres envies.
Vers 15 ans, par besoin d’aventure et surtout en contradiction avec son père, il se mit dans la tête de s’engager dans l’armée napoléonienne.
Politiquement, il n’y avait rien qui pouvait rapprocher ce jeune homme de naissance royaliste à Bonaparte, mais peu à peu, ce dernier se forgea une légende puis une auréole de gloire et de réalité. À 17 ans, il était parti. Ce fut le coup de grâce pour le Comte, ce garçon pour lequel il n’avait jamais eu beaucoup d’affection trahissait son nom.
Son départ passa presque inaperçu, des lettres courtes et peu explicatives arrivaient de temps en temps, puis le silence, et malgré tout, sans laisser paraître à son entourage, son père essayait de se renseigner et d’avoir des nouvelles.
Il ressentit une énorme joie lorsqu’il apprit par un ami que son fils venait d’être promu colonel. Ce sanguinaire comme il l’appelait avait fait de son fils un héros, mais il était trop tard pour revenir en arrière, il y avait cette jeune femme dont il était épris ou tout au moins qui lui égayait ses vieux jours et pour lui, une vie nouvelle recommençait.
Vous aimerez aussi





