
Entre l'aigle et le lys
Chapitre 3
2
Le 6 février 1816, le coche roulait depuis plusieurs heures, le froid s’engouffrait par une porte disjointe et transperçait les occupants. Il y avait un curé poussif et bedonnant qui dormait depuis le départ d’Orléans, une vieille dame qui marmonnait des prières, un jeune homme faisait une cour galante à sa fiancée.
La jeune fille ne pouvait s’empêcher d’observer à la dérobée le cinquième voyageur. Celui-ci semblait perdu dans ses pensées, il était silencieux, absent. Son allure et ses bonnes manières contrastaient avec ses vêtements démodés et usés, qui pouvait-il être ?
Un brusque mouvement de son compagnon la sortit de ses rêves, la route s’élargissait, déjà quelques maisons laissaient deviner l’approche de la ville.
L’homme regardait avidement le paysage, son visage s’éclairait petit à petit et bientôt au carrefour de la Croix Blanche, un sourire narquois et triste à la fois fit découvrir des dents d’une rare beauté.
L’effervescence et les bruits de la ville réveillèrent le curé, les voyageurs commencèrent à se préparer, les femmes réajustaient leurs chapeaux. Le coche ralentit et s’arrêta devant l’auberge du Vieux Tonneau. L’homme descendit le premier et avec une extrême élégance, tendit le bras pour aider la jeune fille à descendre, sous le regard un peu courroucé de son compagnon.
Un froid plus vif encore les saisit et ils s’engouffrèrent dans l’auberge où un repas chaud les attendait à la table d’hôtes.
Il marqua un temps d’arrêt avant d’aller rejoindre ses compagnons de voyage, il hésita et lentement alla prendre place dans le coin près de l’âtre. Le feu ne le réchauffait pas et une extrême lassitude s’empara de lui.
— Que désirez-vous, Monsieur ?
Il sursauta et cette phrase subite le fit revenir à la réalité, il leva la tête, l’aubergiste se trouvait à côté de lui, le ventre proéminent, un large sourire aux lèvres. C’était bien le même, dix ans s’étaient écoulés mais le propriétaire des lieux n’avait pas changé, toujours aussi gros, aussi rouge, s’il y avait eu pénurie, cela ne l’avait pas touché. Seule l’auberge s’était transformée, une odeur d’enrichissement enveloppait la salle, de la cuisine arrivaient des effluves alléchants, les clients avaient l’air de se régaler, les conversations allaient bon train et le vin aidant, les rires fusaient de toutes parts
— Puis-je vous servir notre petit vin de pays ? demanda à nouveau le patron.
— Oui, s’il vous plaît, répondit notre inconnu et de quoi me restaurer.
Quelques instants après, la servante lui apporta un pâté en croûte et un pichet de vin, il mangea sans grand appétit, paya rapidement et sortit sans saluer en claquant la porte.
Dehors le froid glacial lui fit presser le pas vers le loueur de chevaux. Il se sentait bien, il n’y avait plus les regards interrogateurs des gens, le sourire amusé de l’aubergiste en regardant ses vêtements élimés. Ici, à l’extérieur, transi de froid, il était libre, il sortit la menue monnaie qu’il lui restait au fond de ses poches, toute sa fortune s’élevait à quelques louis.
Lorsqu’il eut payé le cheval, il ne lui restait plus rien, avant que la nuit ne commence à assombrir sa route, il se mit en chemin.
Il y avait plusieurs lieues pour arriver à Châtillon et la fatigue qu’il ressentait l’inquiétait pour effectuer la distance. Le paysage lui rappelait de vieux souvenirs, il savait qu’au détour de ce chemin, il y avait une croix en bordure d’un champ et non loin un vieux chêne. Malgré l’hiver et son manque de verdure, il le reconnaissait bien à son écorce, il lui manquait des bras.
Il quitta la grande route et si sa mémoire ne le trahissait pas, dans quelques mètres il verrait apparaître les premiers arbres du parc.
La propriété était là, entourée d’un mur de pierres et au fur et à mesure qu’il s’approchait, il fut surpris du mauvais état de cet entourage. Les pierres s’éboulaient de tous côtés, de part et d’autre de la grille d’entrée se dressaient de magnifiques sapins avec leurs bras toujours verts qui avaient l’air de lui souhaiter la bienvenue chez lui.
Ils avaient vieilli eux aussi, dix ans déjà qu’ils l’avaient vu partir tout joyeux…
La nuit commençait à envelopper de son manteau sombre les formes confuses du château. Il n’osait pénétrer à l’intérieur de l’enceinte, un serrement lui étreignait le cœur mais une douce chaleur lui envahissait le corps.
Il hésita, descendit de cheval et continua l’allée à pied, de hautes herbes et des broussailles sèches lui accrochaient les bottes. Il fut surpris et déçu de ne point voir de lumière aux fenêtres, certaines n’avaient même plus de volets, l’escalier de pierre blanche qui menait à la porte principale était couvert de mousse, il n’y avait pas un bruit, le château semblait abandonné.
Dans ses souvenirs, pas un visiteur ne serait arrivé au pied de l’immense bâtisse sans avoir un serviteur venant à sa rencontre. Il tapa à la lourde porte, la cloche de cuivre avait également disparu, la peine et la douleur s’emparèrent de lui, il n’aurait pas dû revenir, tout était si beau dans sa tête, ce qui l’avait fait vivre pendant des années fondait là en quelques instants. Il allait remonter à cheval et s’enfuir lorsqu’il entendit du bruit provenant du côté des cuisines.
Son cheval hennit, un autre lui répondit, aussitôt son cœur se remit à battre, son sang circulait à nouveau dans ses veines. Tenant l’animal par la bride, il se dirigea vers l’endroit, une faible lumière éclairait la pièce et à travers la vitre, il vit que rien n’avait changé dans ce petit refuge, tout était à la même place.
La grosse table de chêne où jadis il s’était amusé à faire des dessins avec la lame de son couteau, ce qui lui avait valu une mémorable fessée. Le banc sur lequel les employés se réunissaient pour la soupe, le fourneau noir et massif. Seule, l’énorme pendule n’égrenait plus les heures, la cuisine semblait vide.
Il ouvrit doucement la porte comme s’il avait honte de pénétrer chez lui, il faisait bon dans la pièce, une bonne odeur de victuailles emplissait les narines. Il sentit une présence, se retourna et vit une grosse femme assise dans la pénombre, elle somnolait.
Marie ! C’était Marie. Comme elle avait vieilli, ses cheveux étaient presque tout blancs, elle était un peu obèse. Elle leva la tête soudainement et devant la haute stature de l’homme qui se trouvait devant elle, elle poussa un cri. Il ne savait que dire, les mots ne sortaient pas de sa bouche et banalement il essaya de la calmer.
— C’est moi Marie
La servante perdit alors tout contrôle, ses paroles étaient incompréhensibles, elle s’effondra en larmes.
— Merci, merci, mon Dieu,
Il lui fallut plusieurs minutes pour qu’elle puisse regarder Gauthier, elle le prit dans ses bras et le serra très fort. Les larmes salées sans cesse reniflées lui inondaient le visage.
— Je rêve, dis-moi que je rêve ! Tu es mort, nous savons tous que tu es mort ! Elle bafouillait, pleurait et riait à la fois.
— C’est bien moi Marie, et je suis bien vivant.
Il essayait avec une extrême douceur de calmer la vieille femme, lui-même rencontrait des difficultés à contenir sa joie, ses yeux s’emplirent de larmes qu’il sécha rapidement du revers de sa manche.
— Laisse-moi te regarder, tu as changé, je ne t’aurais pas reconnu, il me semble que tu étais plus fort le jour de ton départ.
— Tu sais, ces dernières années je n’ai pas eu trop le loisir de grossir, j’ai connu un peu tout, rien de bien intéressant.
— Tu sais, je te vois là devant moi, et je ne peux pas y croire.
— C’est pareil pour moi, je ne peux imaginer être enfin de retour chez moi, Où est mon père ? Je suis allé au château, il semble qu’il n’y ait personne.
— Ton père est mort il y a 2 ans lui répondit Marie en baissant le ton de sa voix.
— Suis-je bête ! je dois bien réaliser que depuis tout ce temps, il s’est passé des choses comme partout, comment est-il mort ?
— Il était âgé, il est parti doucement, le cœur à ce qu’on dit les docteurs, il a été très affecté de te perdre.
— Tu m’étonnes ! il se fichait pas mal de moi, j’étais vraiment le cadet de ses soucis.
— Pas vers la fin, je crois bien qu’il avait enfin compris.
— Oui, peut-être mais trop tard.
Les traits de Gauthier s’étaient subitement durcis, une fine moue apparut au coin de ses lèvres, Marie le regardait à la dérobée, elle lui tendit une boisson chaude
Il ressemblait à sa mère, mêmes cheveux noirs, même couleur de peau, légèrement ambrée et surtout les yeux, des yeux magnifiques qui n’avaient rien perdu de leur éclat. Ce qui la surprit le plus, ce fût sa grandeur, la longueur de sa silhouette, il avait une démarche nonchalante et des gestes de félins. Que pouvait-il penser ? Il était là, silencieux, buvant lentement, il frissonna.
— Qui habite le château ?
La phrase était subite, rapide. Marie sursauta au timbre de sa voix, le même que Monsieur le Comte, et la question l’embarrassait, elle eut préféré de beaucoup ne pas l’entendre.
— Et bien Marie, qui a-t-il ?
La voix se fit câline, autoritaire ou câline, toute une nuance, toute une gamme qui montrait que l’homme qu’elle avait devant elle était captivant, comme il était loin le garçon de 17 ans constamment en rébellion…
— Monsieur le Comte s’est remarié environ un an avant sa mort et…
Elle s’arrêta et le visage de Gauthier se transforma.
— Qu’est-ce que tu me racontes là ?
— La vérité Gauthier, cette jeune femme vit maintenant au château.
— Jeune dis-tu ?
— Elle doit avoir 24 ou 25 ans
— Où l’a-t-il trouvé ?
— À Paris, il était allé passer quelques semaines chez Monsieur de Tourvielle, c’était une actrice à ce que je sais, elle était à une soirée, elle a dû lui plaire et savoir y faire, toujours est-il qu’il nous l’a ramené. Le vieux Guillaume qui avait un peu de poids sur Monsieur venait juste de mourir…
Elle s’arrêta, la mort de cet ancien domestique devait toucher fortement son maître car son visage exprima une immense peine.
— Guillaume aussi…
— Il avait 75 ans…
— Continue Marie s’il te plaît
— Eh bien, nous avons dû nous y faire, tant que Monsieur vivait, cela allait encore, elle respectait sa condition mais maintenant, Dieu m’est témoin, elle est insupportable. Elle n’en fait qu’à sa tête, en moins de temps qu’il ne le faut, elle aura dilapidé le reste de fortune que Monsieur lui a laissé, avec cela, elle n’entretient même pas le château, tout tombe en ruines, elle ne pense qu’à elle et au plaisir.
Le visage de Marie devenait pourpre tant elle était en colère.
— Y a-t-il d’autres domestiques à part toi ?
— Nous avons Henri, c’est un brave homme, il est ici depuis cinq ans et puis une jeune femme de chambre qui ne s’occupe que de Madame. Quelques hommes de main pour le travail d’extérieur mais ils ne restent pas. Je suis heureuse que tu sois revenu, tout va rentrer dans l’ordre et il est grand temps.
— Il doit être tard Marie, je te tiens là et tu dois être fatiguée par ta journée, quelle heure est-il ?
— À peu près neuf heures, attend, je vais te préparer un bon lit et demain tu iras au château, pour l’instant Dieu seul sait ce qui s’y passe…
Elle ponctua sa phrase en levant les bras au ciel.
— Mais je parle, je parle et je ne sais rien de ce qui s’est passé depuis toutes ces années, allez, racontes moi un peu.
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