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Couverture du roman Entre deux mondes, un corps

Entre deux mondes, un corps

Au Kerala, Asha brave les silences familiaux pour suivre l'enseignement de Devendra. Du temple local aux scènes de Paris ou New York, son ascension exigeante transforme ses doutes en une maîtrise habitée. Mais le succès mondial impose de nouveaux défis : entre la perte de ses mentors et la gestion de son académie, elle doit transmettre son art sans s'égarer. Face aux attentes internationales, elle cherche l'équilibre entre gloire et authenticité, portée par une quête qui la ramène toujours à sa rivière natale.
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Chapitre 2

Asha s'était installée au bord de la rivière Periyar, laissant ses pieds glisser dans l'eau claire qui courait doucement entre les pierres. Le courant frais lui apportait un apaisement qu'elle recherchait souvent, comme une pause dans le tumulte silencieux de ses pensées. Le soleil déclinait lentement, couvrant le ciel de nuances chaudes, et la surface de l'eau captait cette lumière pour la renvoyer en éclats mouvants. Autour d'elle, les palmiers murmuraient sous le vent léger, tandis que les oiseaux, déjà en route vers leurs nids, laissaient derrière eux des chants épars.

Elle ferma les yeux et laissa son esprit dériver ailleurs. Dans cette vision, elle portait un costume de danse traditionnel, riche et coloré, et se tenait sur une scène immense. Le son du mridangam résonnait avec force, guidant chacun de ses gestes. Elle se voyait exécuter les mouvements du Bharatanatyam avec précision, ses pieds frappant le sol au rythme des taals, ses mains racontant des histoires anciennes, et son visage traduisant chaque émotion avec intensité. Dans cette rêverie, un public invisible l'acclamait, et cette reconnaissance emplissait son cœur d'une joie profonde.

Une voix familière la rappela brusquement à la réalité.

« Asha, où es-tu encore passée ? Il est temps de rentrer », lança sa mère depuis le chemin.

Elle rouvrit les yeux, comme tirée d'un autre monde, et soupira légèrement avant de se relever. Elle secoua sa robe de coton, retirant la poussière et les petits graviers qui s'y étaient accrochés. Sur le chemin du retour, ses pensées s'assombrirent. Elle savait que, chez elle, ses aspirations n'étaient pas prises au sérieux. Cette passion qui la faisait vivre semblait, pour les siens, n'être qu'une distraction sans avenir.

Le sentier qu'elle empruntait serpentait entre les rizières éclatantes de verdure et les cocotiers élancés. L'odeur humide de la terre, mêlée au parfum discret des fleurs, lui donnait un sentiment familier qu'elle aimait profondément. En traversant le village, elle aperçut les petites maisons blanchies à la chaux, leurs toits de tuiles rouges bien alignés. Les rires d'enfants, les conversations animées et le tintement lointain de la cloche du temple composaient une ambiance vivante.

Devant leur maison, une modeste habitation à la lisière du village, sa mère, Meera, l'attendait déjà.

« Pourquoi passes-tu autant de temps près de la rivière ? » demanda-t-elle avec une pointe d'agacement.

Asha entra sans répondre immédiatement.

« J'y vais pour réfléchir, c'est tout », dit-elle calmement, évitant d'alimenter une nouvelle discussion.

Meera soupira, puis reprit d'un ton plus posé :

« Les pensées ne font pas le travail à ta place. Viens m'aider à préparer le repas. »

Sans protester, Asha la suivit dans la petite cuisine. L'espace était simple, avec un fourneau en terre et quelques ustensiles rangés avec soin. Très vite, l'air se remplit des odeurs d'épices et de légumes frais. Sa mère lui tendit un panier à découper, et Asha se mit à la tâche, même si son esprit restait ailleurs.

Soudain, Kiran entra en courant, visiblement excité.

« Asha, tu sais quoi ? Il y aura une représentation de danse au temple la semaine prochaine ! »

Elle leva la tête, surprise.

« Une représentation ? Qui vient ? »

« Un artiste réputé de la ville. Tout le monde en parle ! »

Une vague d'enthousiasme traversa Asha. Elle sentit son cœur s'emballer à cette idée.

« Maman, est-ce qu'on pourra y aller ? » demanda-t-elle avec espoir.

Meera hésita, essuyant ses mains sur son sari.

« On verra. Il y a beaucoup à faire ici. »

« S'il te plaît... » insista doucement Asha.

À ce moment-là, son père, Arun, entra dans la pièce.

« C'est la fête. Laisse-la en profiter », dit-il simplement.

Meera observa tour à tour son mari et sa fille, puis céda.

« D'accord. Mais seulement si tout est fait avant. »

Le sourire d'Asha illumina son visage.

Les jours passèrent, et la soirée tant attendue arriva enfin. Le village s'était transformé. Les ruelles étaient bordées d'étals colorés, proposant sucreries, objets artisanaux et jouets. L'air était chargé d'encens, de fleurs et des arômes appétissants de la cuisine de rue. Des lanternes suspendues diffusaient une lumière douce, enveloppant la foule d'une ambiance chaleureuse.

Le temple, magnifiquement décoré, dominait la scène avec ses sculptures détaillées et son gopuram illuminé. Asha, installée avec sa famille parmi les spectateurs, ne quittait pas la scène des yeux.

Lorsque la musique commença, le silence s'installa. La danseuse fit son entrée, gracieuse, chaque mouvement maîtrisé avec précision. Ses pas rapides et nets, ses gestes délicats et ses expressions intenses donnaient vie à des récits anciens. Asha regardait, captivée, absorbant chaque détail.

À la fin, les applaudissements éclatèrent. Asha sentit une certitude nouvelle naître en elle.

Sur le chemin du retour, elle ne put se retenir :

« Je veux danser comme elle. Un jour, moi aussi je monterai sur scène. »

Sa mère resta silencieuse un instant.

« Ce n'est pas une voie facile pour une fille d'ici », répondit-elle finalement.

Mais Asha ne recula pas.

« C'est ce que je veux vraiment. »

Arun intervint :

« Alors il te faudra apprendre sérieusement. Va voir Devendra. S'il accepte de te former, ce sera un début. »

Dès le lendemain, Asha se rendit chez le maître de danse. Le cœur serré, elle frappa à la porte. L'homme qui lui ouvrit, grand et austère, l'observa avec attention.

« Que veux-tu ? »

« Apprendre la danse auprès de vous », répondit-elle sans détour.

Après un moment de silence, il la laissa entrer.

Dans une pièce simple, décorée d'images de danseurs et de divinités, il l'interrogea sur ses motivations. Elle répondit avec sincérité, parlant de sa passion et de son rêve.

Finalement, il déclara :

« Très bien. Reviens demain à l'aube. Nous verrons si tu es capable de suivre. »

Le lendemain, Asha arriva avant le lever du soleil. L'entraînement fut éprouvant. Les mouvements, d'abord hésitants, devinrent peu à peu plus sûrs. La fatigue était réelle, mais elle ressentait une joie profonde.

Les semaines suivantes furent rythmées par cette discipline. Entre les entraînements, l'école et les tâches à la maison, elle ne s'accordait que peu de repos. Pourtant, elle progressait.

Un jour, Devendra lui annonça :

« Tu vas danser devant un petit public. C'est le moment. »

Le trac la saisit, mais elle accepta.

Le soir venu, lorsqu'elle monta sur scène, ses mains tremblaient légèrement. Mais dès les premières notes, tout le reste s'effaça. Elle dansa avec sincérité, portée par ce qu'elle avait appris.

Quand la musique s'arrêta, les applaudissements retentirent. Elle resta immobile, le souffle court, réalisant ce qu'elle venait d'accomplir.

Dans la foule, elle aperçut sa famille. Leurs regards étaient remplis de fierté.

Devendra s'approcha.

« Ce n'est que le début », dit-il simplement.

Asha hocha la tête. Elle le savait. Mais pour la première fois, son rêve n'était plus lointain. Il avait commencé à prendre forme.

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