
Enténébré - Tome 1: À l'aube de l'avènement
Chapitre 2
John garda le silence et regarda l’archiviste descendre de son échelle avant qu’il ne s’absente un moment dans la pièce interdite. Le tintement bruyant du verrou le fit sursauter alors qu’il se perdait déjà dans ses pensées, son regard se posant immédiatement sur ce livre que lui tendit le vieil homme. Épais et doté d’une couverture rouge sobrement décorée de fines reliures argentées, cet ouvrage suffit à faire sourire l’intendant lorsqu’il vit le sujet du livre. Promptement, il remercia l’archiviste avant de remonter dans sa chambre où il pourrait rassasier sa curiosité cette nuit. Les mystères de la dynastie Laird étaient devenus son passe-temps et son seul moyen de combler le manque de sa terre natale. Parcourir les couloirs jour après jour ne le laissait jamais indifférent, les portraits sur les murs commençant à lui paraître plus familiers à mesure qu’il en apprenait de plus en plus.
Ses découvertes lui permettaient aussi de mieux connaître et comprendre son employeur. L’une des premières choses qu’il avait apprises sur lui était qu’il adorait la musique, n’hésitant pas à l’enseigner aux orphelins qui partageaient sa même passion. Son bureau avait des airs de salle de musique et il n’était pas rare pour John de devoir assister le comte au rythme d’une sonate, qu’elle soit d’un violon ou d’un piano.
« Pardon de vous déranger dans votre travail mais vous n’avez pas l’air d’aimer mon morceau, je le joue si mal que ça ? » s’inquiéta l’orphelin musicien qui avait subitement cessé de jouer face à l’impassibilité de son père adoptif.
« Oh non, non, tu le joues parfaitement bien, je te rassure. Il n’y a pas la moindre fausse note dans ton morceau. C’est juste que cette musique est si cruellement triste, j’ai l’impression qu’on m’arrache le cœur. Qu’en pensez-vous, O’Connor ? »
« Je pense la même chose que vous, l’air est mélancolique », répondit ce dernier sans même lever les yeux de son document.
« Oh ! je vois… Je pensais que cela vous ferait du bien d’entendre quelque chose de doux et lent, histoire de pouvoir vous concentrer. »
« C’est bien aimable de ta part de penser cela mais vois-tu, pour l’heure j’ai plus envie de sourire. Allez, joue-moi un air joyeux, s’il te plaît. Quelque chose qui puisse faire sourire notre intendant ici présent. »
O’Connor roula des yeux tout en soupirant.
« Je souris, parfois », marmonna-t-il.
« Vraiment ? Je suis sûr que vous notez les dates quelque part, tant c’est anecdotique. »
« Non, je ne le fais pas. »
« Moi je le fais. C’est si rare que je n’oublie pas de l’écrire », avoua le comte avec un grand sourire.
« Dans votre journal ? »
« Oui. Vous devriez en avoir un aussi, vous savez. Moi j’en ai un pour avoir une trace de mes souvenirs si ma mémoire commence à me trahir. Allez, musique ! »
Le jeune homme – qui approchait à grands pas de la majorité – fredonna l’air qu’il s’apprêtait à jouer avant d’obtenir la validation de son père adoptif. Le jeune musicien commença lentement son morceau plus revigorant avec un tendre sourire adressé à l’homme assis à son bureau. Ce dernier se mit à l’écouter avec un peu plus d’attention qu’avant, prêtant attentivement l’oreille lorsque son pupille se mit à jouer avec plus d’entrain la partie la plus vivante du morceau. Les notes résonnèrent agréablement dans le bureau et le comte Laird finit par se perdre dans les délicates notes qui se succédaient, formant une mélodie sans faute. Cette symphonie si parfaitement bien exécutée et le silence du manoir permirent au tout nouveau propriétaire des lieux de se plonger dans ses pensées et d’oublier, l’espace d’un instant, le monde hostile qui l’entourait.
La reprise du travail de sa tante paraissait être assurée, les enfants l’aimaient autant qu’ils avaient aimé sa tante et son personnel lui faisait entièrement confiance. Il ne lui restait plus qu’à refonder sa dynastie et le tableau serait enfin complet. Une femme aimante, un enfant de son sang débordant de vie ; le comte Laird ne demandait pas grand-chose pour terminer le chef-d’œuvre de sa vie, balayant au passage les nuances rouge sang qui l’entachaient.
Mais un tableau ne peut être composé que de lumière et de couleurs vivifiantes.
Une ombre planait depuis des années au-dessus de la famille Laird, une ombre sournoise qui se prénommait Lloyd Jones et qui avait ses propres desseins pour l’avenir de cette famille. Bien qu’il ne se fût pas du tout entendu avec la comtesse Louise Laird qui l’avait chassée du manoir dès leur première rencontre – il avait espéré que les choses seraient différentes avec son neveu en plein deuil, tourmenté par le fantôme de la tragédie de 1837 et de nature naïve.
Les choses le furent, différentes. Bien différentes.
Le comte Laird lui avait grandement ouvert ses portes le matin où il était venu lui rendre une visite pour lui proposer affaires et partenariat, niant les nombreuses mises en garde de l’intendant des lieux. Cet homme, extrêmement persuasif, lui avait alors longuement parlé de ses entreprises, de la durabilité certaine de celles-ci et des postes qu’ils désiraient proposer aux jeunes majeurs de l’orphelinat. En échange de petites sommes d’argent et de la garantie d’un poste à vie pour tous ces nouveaux adultes, il les prendrait sous son aile et veillerait à leur bien-être.
« Ils pourront commencer leur vie avec un travail et donc avoir directement de l’argent en poche, n’est-ce pas un bon marché pour eux ? Ils ne finiront pas à la rue et je les accepterai tous, peu importe leur sexe ou leurs petites particularités. Ils feront tous partie de la famille "Jones et Compagnie" ! Peu d’entreprises accepteraient de tels
« Ces enfants doivent rester libres de choisir où travailler, je ne peux pas leur imposer… »
« Ces enfants ne savent pas se débrouiller par eux-mêmes, ils ne sauront survivre dans un monde si impitoyable ! Souhaitez-vous qu’ils connaissent la même souffrance que vous, souhaitez-vous réellement souffrir à nouveau en apprenant un matin leur mort ? Je vous offre une chance inouïe de leur garantir un avenir, en échange… je vous demande juste une petite somme d’argent », argumenta une énième fois le vicomte Jones en tapant du poing sur le bras de son fauteuil.
« Cela n’est-il pas du trafic ? »
« Pour quoi me prenez-vous là, au juste ? »
« Est-ce que vous êtes bien conscient que cette façon de faire peut nous attirer de grands ennuis comme la peine de mort ou l’enfermement à perpétuité ? »
« Je vous trouve bien sinistre et peu ambitieux pour quelqu’un de votre rang, milord. »
« Je suis ambitieux ! » s’offusqua immédiatement le comte Laird en tapotant à son tour du poing sur le bras de son fauteuil.
« Alors, prouvez-le-moi ! Milord, cela garantira un avenir à ces jeunes gens, ils ne finiront pas à se perdre dans les rues mal famées de l’East End. Vous savez, votre tante aurait accepté les yeux fermés cette proposition si généreuse que je vous fais. C’est une si grande tragédie qu’elle nous ait quittés… »
« Ah oui ? Je veux dire, vous pensez sincèrement ce que vous dites ? »
« Allons, pourquoi mentirais-je sur une telle chose, ce serait abject de se montrer hypocrite sur un tel sujet, ne croyez-vous pas ? »
« Si, bien sûr que si mais vous savez, j’ai perdu mes parents jeune et ma tante a eu du mal à concilier mon éducation avec la direction de l’orphelinat alors, je me montre prudent. J’espère que vous comprenez cela, monsieur Jones. »
« Je comprends tout à fait et je vous assure que mes sentiments de tristesse ont été sincères lorsque j’ai eu vent de sa tragique disparition. Apparemment, elle est morte dans son sommeil, c’est cela ? C’est une bonne chose vous savez, elle n’a pas eu le malheur de souffrir d’agonie et vous n’avez pas assisté à un nouveau drame. »
Le comte Logan Laird ne savait pas vraiment sur quel pied danser mais le fait que quelqu’un d’étranger à l’orphelinat soit attristé par la mort de sa tante l’avait rassurée dans son choix. Quelqu’un en dehors des limites du domaine se souciait encore du bien-être de sa famille, cela ne pouvait qu’être une bonne chose, n’est-ce pas ? Conforté dans l’idée d’avoir un allié dans ce monde si impitoyable, le comte Laird signa le contrat de partenariat du vicomte Jones, sans même le lire ni y jeter un rapide coup d’œil. Il apposa son nom, simplement, avec un grand sourire qu’il put retrouver sur le visage de son nouvel associé. Ce dernier souriait, certes, mais pour une raison bien différente de celle du comte Laird. Une raison bien différente.
Les années se mirent rapidement à passer pour le comte Logan Laird qui se plaisait avec ce contrat, heureux de voir ces protégés avoir la chance d’avoir une vie comme les autres personnes et de perpétuer le travail de sa tante. Les années passèrent rapidement aussi pour le vicomte Lloyd Jones qui avait obtenu bien plus que ce qu’il avait prévu au départ avec son contrat ; le comte Laird lui mangeait dans la main et croyait dur comme fer tout ce qu’il pouvait lui dire, du plus gros au plus subtil mensonge. L’un et l’autre se complétaient parfaitement bien, l’un ayant trouvé une épaule sur laquelle poser la tête et l’autre ayant trouvé une poule aux œufs d’or.
Mais les années emportèrent non seulement les enfants adoptifs du comte mais aussi son cœur d’or, comprimé dans le gant de velours mais la main de fer de son ami. Celui-ci le menait par le bout du nez et l’homme généreux et altruiste qu’était le milord disparut pour laisser place à sa pâle copie, froide, cruelle parfois et entièrement détachée du véritable sens qu’avait donné sa tante à l’orphelinat. Crédulement, sur les soi-disant conseils de son seul ami dans ce monde si peu enclin à lui laisser une chance de faire sa place, le propriétaire de l’orphelinat des Laird fit lentement dévier le contrat d’avenir vers une affaire d’argent. Par ailleurs, il n’hésita plus la moindre fois de suivre cet homme dans son trafic, ce dernier lui clamant qu’ils faisaient le bien, qu’ils offraient un avenir radieux à ces pauvres âmes sans famille et sans repères et que celles-ci devaient les remercier de leur offrir si gracieusement un travail.
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