
Enténébré - Tome 1: À l'aube de l'avènement
Chapitre 3
Finalement, après des décennies de loyaux services et d’un dévouement absolu à toutes ses requêtes, le comte Laird finit par être abandonné par son fidèle intendant lors de l’été 1869. Cet homme, vieillissant qui l’avait vu voir sa toute première lueur de soleil, ne pouvait plus supporter de participer à la folie de son employeur qui ne jurait plus que par le vicomte Jones. Ce vieil homme, ayant été autrefois la figure paternelle du comte Laird après la disparition de ses parents, n’était plus qu’un de ses simples domestiques sans le moindre droit de lui faire remarquer quoi que ce soit. Sa haine envers le vil vicomte n’avait cessé de croître et il se maudissait chaque jour de ne pas l’avoir assassiné avant qu’il ne change le propriétaire de l’orphelinat. Il en avait fait de lui une simple et obéissante poupée de chiffon, complètement vide de la moindre notion de jugement et privé de sa capacité à prendre une décision par lui-même et pour lui-même.
Ce fut lors d’un matin, qui s’annonçait pourtant radieux, que l’intendant descendit sa valise pour la première et dernière fois de sa vie. Le vieil homme, d’une loyauté sans nom, s’arrêta quelques instants en bas de l’escalier, hésitant sur son choix puis se retourna vers son ancien employeur qui se tenait fièrement en haut des marches avec à ses côtés son fils.
« Vous faites honte à votre famille milord, enfin si vous méritez encore que l’on vous nomme ainsi. »
« Et vous, comment méritez-vous d’être nommé maintenant ? »
« Vous aviez un avenir radieux, un héritage à polir davantage pour le transmettre à votre fils mais vous l’avez détruit… Votre tante doit se retourner dans sa tombe en voyant ce que vous avez fait de vous et de son cadeau d’adieu. »
« Trêve de bavardage futile veux-tu ? Pars donc puisque tu en as décidé ainsi, je n’ai pas besoin d’entendre tes offenses », le coupa le comte Laird en accompagnant ses mots d’un simple geste de la main.
« Vous avez changé monsieur, beaucoup changé. »
« Tout comme toi. »
« J’implore tous les dieux là-haut pour que votre folie n’ait pas déteint sur votre fils, dont vous êtes incapable de vous occuper correctement ! »
« Je ne suis pas fou. »
« Si. Vous l’êtes ! Qu’il vous enterre rapidement, vous ne priverez plus un enfant de la chance d’avoir une vie qu’il aura choisi, une vie différente de celle que vous avez déjà programmée pour lui avec votre ami !
Mon cher jeune noble, s’il vous plaît, partez d’ici tant que la folie de votre père ne lui fasse pas mettre un prix sur votre tête à vous aussi. »
« Laissez-le en dehors de cela, vous voulez ! »
« Taisez-vous, ce n’est pas à vous que je parle. »
« Je vous interdis de lui parler ! »
« Si vous avez besoin d’un endroit où vous abriter, jeune milord, ou juste quelqu’un à qui parler, sachez que ma porte vous sera toujours ouverte. Il vous suffit de suivre la lumière, Harrismy. »
Le fils du comte, toujours à ses côtés, acquiesça par réflexe et se retourna, le bousculant d’un coup d’épaule avant de partir s’enfermer dans sa chambre. Sans plus attendre, sans ajouter un dernier mot, l’ancien intendant attrapa sa valise par la poignée et sortit dignement, la tête haute et le regard tourné vers l’avenir. Mais une fois monté dans le growler qui l’attendait, l’ex-intendant, Georges Turin, ne put s’empêcher de lever une dernière fois les yeux vers la chambre de son jeune maître. Celui-ci n’était jamais sorti du domaine de son père mais son nom était déjà la risée de la noblesse mondaine. L’ancien intendant admirait et en même redoutait la patience et le silence du jeune homme sur toutes ses moqueries. Jamais il ne l’avait entendu s’en plaindre et il savait pourquoi : Harrismy était trop occupé à haïr les précieuses pupilles de son père.
Que l’ancien intendant dorme sereinement – du moins pour quelque temps encore – sur ses deux oreilles : le dernier descendant Laird en date n’avait pas tardé à prendre son envol à son tour. Si son père ne pouvait lui montrer de la reconnaissance, ne serait-ce qu’un fragment, alors il irait chercher cette reconnaissance auprès des autres et les détruirait, s’il le faut.
L’avenir était face à lui ; sa vie, ses règles, sa reconnaissance. Son credo devint ses mots qu’il fit marquer à jamais sur sa peau.
Pour ce qui en était de l’avenir de son père, ce fut après plusieurs semaines de colère amère qu’il se mit à rechercher un remplaçant pour son « traître de domestique donneur de leçon. » Par chance, il eut rapidement une proposition malgré les on-dit à son encontre et celle de son fils maintenant parti. Cette nouvelle l’avait par ailleurs bouleversé au plus haut point et sans qu’il ne puisse y faire quoi que ce soit, une haine, finement corrosive mais colossalement dangereuse, était née dans son cœur déjà réduit à l’état de simples morceaux. Néanmoins, et avec toute la force qu’il était encore capable d’avoir, il accueillit le plus chaleureusement possible son nouveau bras droit. Celui qui lui sera d’une loyauté sans faute, obéissant au moindre de ses ordres et ne lui dictant pas sa conduite à tenir, celui qui sera prêt à mourir pour lui s’il les choses tournent au vinaigre n’était autre que monsieur Jones O’Connor, autrement appelé depuis son arrivée dans l’allée : l’intendant O’Connor.
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