
Élue: Tome I
Chapitre 2
Après il était inutile d’entrer dans les détails, mon état physique parlait de lui-même, maman me tendit une tasse, je la pris et bus lentement, la chaleur du lait chocolaté me fit du bien, c’était devenu un rite chez nous. Après chaque pétage de plomb de papa, maman préparait des chocolats chauds, c’était rien, je sais mais ça remontait un peu le moral. J’avais le pire père qui puisse exister mais j’avais la meilleure maman au monde. Je n’osais imaginer comment ce serait sans elle, mille fois pire sans doute, et papa aurait sûrement déjà tué l’un d’entre nous, ça avait déjà failli arriver. C’était cinq ans plus tôt, Dray avait traité notre père de « fils de pute violent » et ce dernier l’avait massacré, mon frère garderait à jamais l’immense cicatrice qui partait de son omoplate et remontait jusqu’à l’arrière de son crâne. Les cicatrices n’avaient rien d’exceptionnel dans cette maison, on en avait tous mais Dray avait de loin la plus grande. Notre père n’avait pas toujours été ainsi, en fait, ça dépendait de notre âge, une fois passés les cinq ans, on n’était plus digne de rien à part les insultes et les coups, bien sûr ! J’ignorais pourquoi, peut-être parce qu’on perdait notre innocence, non qu’on en a vraiment. Dans le fond, c’était Dray qui avait le plus souffert, étant l’aîné, il n’avait eu personne avant lui pour lui montrer ce qui l’attendait à six ans. Alors que moi et Alexy, nous avions vu, la violence faisait partie de notre train-train quotidien. Je me rappelais très bien la première fois que papa avait levé la main sur moi, j’avais six et demi, mon ballon Barbie avait dégringolé dans l’escalier menant à la pièce de papa et avait renversé la bière qui traînait sur le sol, je descendais l’escalier lorsque le hurlement rageur de papa avait résonné. Je m’étais bêtement dit qu’il n’était pas content mais il me paraissait impossible qu’il lève la main sur moi, j’étais donc descendu et avait marché jusqu’à ma balle, je l’avais pris et cherchais mon père, des yeux pour m’excuser. Il me fusillait du regard à l’autre bout de la pièce.
« Pardon papa », avais-je bredouillé.
Je m’attendais à ce qu’il m’assure que ce n’était pas grave mais à la place, il avait foncé sur moi et m’avait frappé jusqu’à ce que Dray arrive et s’interpose. Comme moi, ce soir avec Alexy. Dray m’avait pourtant prévenu lorsqu’on était enfant mais je ne l’avais pas cru, c’est vrai quoi ! Comment un homme qui m’appelait sa princesse pouvait me battre ?
J’avais depuis compris qu’une fois, l’innocence perdue, rien ne changerait jamais. De princesse, j’étais devenue une sale traînée et mes frères, de vulgaires bâtards.
Je ne détestais pas mon père, c’était pire que ça, je le haïssais. Je lui en voulais de ce qu’il nous faisait subir à nous ses enfants et je lui en voulais encore plus lorsque je voyais comment il se comportait avec ma mère. Maman avait depuis très longtemps perdu son statut de femme et d’humaine, elle n’était bonne qu’à faire le ménage et à obéir. Effectivement, elle était sans doute la moins battue de la maison, mais elle vivait pire. Papa était un gros porc pervers et violent et s’il avait envie d’un moment intime, maman devait céder. Lorsqu’elle refusait, papa l’obligeait. En terme plus explicite, il la violait. Au début, maman hurlait de douleur mais désormais elle ne faisait plus un bruit, mais je savais que ça arrivait encore. Mon père me dégoûtait au plus haut point, surtout sachant que plus de la moitié du temps, il se payait des prostituées. Ça m’arrivait d’en croiser parfois qui entraient ou sortaient de la maison.
Je posai la tasse vide et me levais lentement, on me regarda.
— Je vais prendre une douche, expliquai-je.
Je me dirigeai vers la salle de bain. Comme pour le reste de la maison, elle était vieille et abîmée, maman nettoyait la maison matin et soir, mais elle restait insalubre. Rien d’étonnant quand on voyait le porc qui y vivait. Je me déshabillais tant bien que mal et mes yeux se posèrent sur mon reflet dans le miroir, j’étais encore dans un sale état, une plaie recousue s’étalait sur mon front, j’avais des bleus partout et ma lèvre inférieure était gonflée. Rien d’inhabituel en somme. Je finissais même par oublier à quoi je ressemblais sans bleu, j’étais brun corbeau, des yeux verts, un visage fin et j’avais un peu de muscles mais ça se remarquait peu. Je posais ma main valide sur mon ventre et caressais mes côtes bien voyantes, j’étais tellement maigre, on me pensait souvent anorexique au premier coup d’œil mais ce n’était pas le cas. L’argent manquait terriblement, on se battait pour ne serait-ce qu’avoir de la soupe sur la table et ma vie actuelle me déprimait, je mangeais peu et ça me suffisait. Maman s’inquiétait de mon manque d’appétit mais on ne pouvait faire appel à personne sinon quelqu’un découvrirait ce qui se passait ici. Non que ce soit un secret d’état, tous les habitants du quartier savaient ce qu’il se passait ici, mais une règle taciturne existait, personne ne balançait personne. Puis papa avait le don d’être au courant de tout ce qui se passait dans la cité alors personne ne prendrait le risque de le balancer, sachant que ce dernier savait des choses sur eux. On habitait une cité de misère, mais aucune famille ne ressemblait à la nôtre. Ce n’était pas toujours la joie, mais aucun père ou aucune mère ne battait sa famille. Et même si personne ne balançait notre père, on avait de la peine pour nous, on nous respectait de supporter tout ça, on avait de petites attentions pour nous, ce n’était pas grand-chose mais ça faisait chaud au cœur.
Je pénétrais dans la douche et me lavais aussi vite que je pus, l’eau était froide, j’avais l’habitude et je ne le remarquais presque plus. Je sortis et enfilai mon jogging troué et bien trop grand pour moi ainsi qu’un tee-shirt ample, j’attachais mes cheveux et retournai dans le salon.
— Je vais aller me coucher, dis-je, je me lève tôt demain.
— Tu n’es pas obligée de travailler, répliqua maman, tu as du mal à marcher.
Je haussais les épaules ce qui me fit grimacer. J’étais prête à travailler en fauteuil roulant si ça pouvait me tenir éloignée de la maison quelques heures, ce qui ne serait pas pratique vu que je travaillais dans un bar-restaurant. J’avais eu mon Bac l’année dernière et ma patronne pour qui je travaillais depuis mes seize ans m’avait embauchée en CDI, même si j’avais eu toujours l’infime rêve d’aller à l’université, je ne pouvais me le permettre. La famille avait besoin de mon salaire, puis mon père ne m’aurait jamais laissé partir.
Ma famille acquiesça, je n’avais pas besoin de formuler mes pensées, on avait les mêmes.
— Vous voulez que je reste dormir ? demanda Dray.
Âgé de deux ans de plus que moi, lui aussi travaillait, dans l’usine du meilleur ami d’enfance à maman. Il connaissait notre vie de famille et avait embauché Dray, même si ce dernier n’avait pas le Bac.
— Non, mon chéri, souffla maman, tu… tu le connais, une fois qu’il a pété sa crise, on est tranquille jusqu’au lendemain.
Dray acquiesça. Cinq minutes plus tard, je me couchai dans mon petit lit grinçant et dont le matelas était mou, je sentais les barres métalliques dans mon dos. Je fermai les yeux et au bout d’un long moment, je m’endormai.
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