
Ella
Chapitre 2
Touchée par ses paroles, j’avais tenté un petit sourire pour le rassurer, puis en relevant les yeux j’avais découvert que derrière lui se tenait un jeune homme qui était son portrait craché et qui faisait un gros effort pour retenir les larmes qui brillaient dans le même regard bleu que celui de mon père. À son tour, il avait chassé l’homme pour me prendre dans ses bras et me donner un baiser sonore sur la joue. Dans son étreinte, j’avais ressenti le combat qu’il menait pour maîtriser sa voix.
— Salut sœurette, j’étais certain que tu allais finir par te lasser de ce rôle de belle au bois dormant.
Il avait un peu relâché son étreinte pour plonger son regard dans le mien avant de poursuivre d’un air faussement sévère.
— Si j’ai un conseil à te donner ma vieille, t’as plutôt intérêt à rester cool avec nous et je t’interdis de recommencer à nous foutre ce genre de trouille ou je te jure que je te botterai le train si fort que tu ne pourras plus jamais t’asseoir, parole de grand frère. Oh ! Je m’appelle Ethan, mais tu peux m’appeler Ethan, si tu veux, rajoute-t-il en m’adressant un clin d’œil.
Instantanément, je me suis senti plus proche de ces deux hommes, que du couple endimanché, un peu guindé qui se tenait en retrait. J’avais une famille dont je n’ai gardé aucun souvenir, des gens qui semblent m’aimer, ce constat amenant dans mon esprit confus une question. Est-ce que moi je les aimais ? Comment être certaine que ce qu’ils disent est la vérité sur nos relations d’avant ?
Au cours des mois qui ont suivi mon réveil, tous ont fait de leur mieux pour m’aider en me parlant de mon passé, essayant à leur manière de rallumer ma mémoire défaillante. Que ce soit à l’hôpital, ou encore pendant les six mois au centre de rééducation, ils étaient présents pour me soutenir, même les fois où je voulais abandonner lorsque ma jambe me faisait trop souffrir, lorsque l’envie me prenait de cacher cette horrible cicatrice aux yeux du monde en fuyant leur présence.
Il y a quatre mois en sortant de rééducation, j’ai intégré ce programme élaboré par un couple ami de ma famille et dans lequel je suis sensée faire le point, décider de mon avenir, enfin toutes ces choses que l’on peut attendre d’une jeune femme de vingt ans. Je ne vois pas de vraie avancée, ma mémoire reste absente, je ne sais toujours pas quoi faire de cette nouvelle vie, mais je refuse d’accepter que je ne serais peut-être plus jamais la même. Ces quatre derniers mois de replis sur moi-même ne m’ont toujours pas apporté de réponses à mes questions ni à ce sentiment diffus que j’ai perdu une chose à laquelle je tenais énormément. Confusément, je sens qu’elle me manque, mais je suis incapable de la définir et encore moins de dire ce qu’elle est. Cela fait bientôt un an que j’écoute toutes ces personnes me parler de celle que j’étais, sans que cela n’allume la moindre étincelle de souvenir. Les questions se bousculent dans ma tête, elles sont si nombreuses que par moment j’ai l’impression que je vais devenir folle et lassée de ne rien trouver dans le vide abyssal qui m’habite, j’ai fini par abdiquer, préférant au questionnement les écouter me parler de la vie de cette fille dont j’ignore tout.
Le raclement des pieds d’une chaise sur le sol m’arrache à mes pensées pour me ramener à la réalité. Si je ne me souviens plus de ma vie d’avant, je me souviens parfaitement de ma vie depuis que j’ai ouvert les yeux sur ce lit d’hôpital. Le jeune homme qui vient de quitter sa place s’avance dans ma direction, il a coincé son livre dans la ceinture de son jean, tient son plateau à deux mains, il me paraît plus grand que ce que laissait deviner sa position assise quand il s’avance vers moi, avec sa silhouette longiligne est harmonieusement musclée. Je pensais qu’il allait m’ignorer, mais voilà qu’il s’arrête à ma hauteur, s’incline légèrement au-dessus de ma tête, le timbre de sa voix veloutée provoque une sorte de vibration que je ressens comme une chose familière, de la même manière que le parfum de ma mère ou les yeux de mon père. Je garde la tête baissée, mais relève le regard sur lui.
— Salut Ella !
Je me retiens in extremis de lui demander d’où il connaît mon prénom, mais je reste muette. Comment sait-il qui je suis et lui qui est-il ? Quand une situation inconnue s’impose à moi, mon cerveau se met à imaginer une multitude de questions qui se pressent sur mes lèvres sans jamais les franchir. Il y a longtemps que j’ai cessé de m’épuiser à chercher des réponses, car dans ma tête il n’y a que du vide. Un vide abyssal et effrayant ! Je me contente d’un simulacre de sourire pour répondre à son bonjour, personne ne semble l’avoir averti que je ne communique avec les autres que lorsque je le juge indispensable, pas pour me montrer désagréable, juste parce que j’ai l’impression de n’avoir rien à dire. Je ne sais pas qui je suis et ma vie me semble aussi passionnante et trépidante que celle d’une algue dans un aquarium, alors je me suis fixé un but, découvrir qui était Ella Saintonge avant que ce stupide accident ne vienne foutre sa vie en l’air.
— À très vite, me dit-il avant de s’éloigner.
Je hausse les épaules, il peut toujours rêver s’il croit que je vais rechercher sa compagnie, mais je sens mes joues s’empourprer légèrement avant qu’il ne dépose son plateau sur le chariot et qu’il ne quitte la salle sous le regard des autres pensionnaires. Je ne sais ni qui il est, ni ce qu’il fait à l’institut, il n’a pas l’air de souffrir de problèmes particuliers, bien qu’ici, pour la plupart des pensionnaires, les problèmes ne se voient pas physiquement. Il y a tout un tas de jeunes qui souffrent de pathologies mentales différentes, il y a de grands dépressifs chroniques, d’autres qui ont fait une TDS ou encore d’autres qui ont eu des lésions cérébrales suite à un traumatisme quelconque et puis, il y a moi ! La fille qui a perdu son identité et ne se souvient plus de qui elle était !
Depuis mon arrivée, j’ai un peu progressé avec l’aide du docteur Fevrié le psychiatre du centre qui m’a expliqué que l’amnésie peut se présenter sous infiniment de formes différentes et que j’ai « de la chance » de ne souffrir que d’une forme sélective et réversible. Après mon réveil, il ne m’avait fallu que quelques jours pour retrouver toutes les choses que j’ai apprises au cours de mes dix-huit premières années d’existence. Mais ce qui concerne ma personnalité, mes sentiments, mon entourage, tous ces paramètres qui font l’être qu’était Ella Saintonge restent une énigme que je m’évertue à résoudre. La théorie du docteur Févrié penche vers l’hypothèse que mon cerveau a profité de cette « interruption temporaire » qu’il a subie à la suite de l’accident pour mettre ma vie d’avant sur pause. Il me dit que tout est encore là, sous-jacent, perdu quelque part dans les méandres de mon néant, qu’Ella reviendra lorsque mon inconscient sera prêt à accepter, ou peut-être jamais. Alors il me faudra apprendre à vivre avec la nouvelle Ella et faire à tout jamais le deuil de l’ancienne, ce qui àl’heure actuelle est pour moi inenvisageable.
Le centre dans lequel je réside est à l’initiative d’un couple qui, si j’ai retenu ce que m’a dit ma mère, se trouve être de très anciens amis de notre famille. Elle trouve admirable que Madeline et Gaspard Brondson soient dévoués pour venir en aide à une jeunesse en difficulté et qu’ils ne ménagent pas leurs efforts en ce sens. Gaspard et Madeline Brondson occupent à titre personnel une jolie maison de pierre à deux pas du château, bâtiment principalement aménagé dans un esprit chambres d’hôtes pour que les pensionnaires qui y résident pour un temps limité n’aient, non pas l’impression de vivre dans un espace médicalisé, mais dans un endroit paisible, où ils peuvent se ressourcer, retrouver une santé et un équilibre afin de marcher sereinement vers leur avenir.
J’aime beaucoup les Brondson ! Depuis le début, ils manifestent à mon égard de la gentillesse, me prodiguent des encouragements constants et je fais l’objet d’une attention particulière et bienveillante. Ils sont proches de leurs pensionnaires, ont de multiples petites attentions pour chacun, parce qu’ils nous traitent tous avec la même gentillesse et discipline que des parents. Ce vieux château est bâti sur un immense parc de plusieurs dizaines d’hectares parfaitement entretenus, les chemins sont balisés, il y a même un petit étang où j’aime particulièrement m’isoler. Il est situé tout près d’un très joli pavillon d’été qui se cache sous le couvert d’un bosquet d’arbres dont le charme un peu désuet et le romantisme de l’architecture me touchent particulièrement. Souvent je me plais à imaginer qu’en son temps cet endroit a servi à dissimuler des complots, des amours clandestins ou pourquoi pas des amants maudits
Vous aimerez aussi





