
Ella
Chapitre 3
Je relève les yeux sur la pendule, bon sang, je dois arrêter mes rêveries, je suis en retard pour ma séance de kiné journalière, rapidement je dépose mon plateau, cours jusqu’aux bâtiments qu’autrefois on appelait l’orangerie. C’est encore un bâtiment pétri de charme architectural avec ses nombreuses portes-fenêtres à petits carreaux. Les Brondson ont choisi cet endroit pour y installer les infrastructures sportives on n’y trouve une piscine pour la balnéothérapie, des salles de massage, de rééducation motrice et la salle de sport qui réunit tous les instruments de « torture » inimaginables et possible. Encore essoufflée par ma course j’entre d’un pas pressé dans la grande salle, par habitude je pose sur le sol mes effets près de l’appareil sur lequel je travaille avant de me diriger vers un des vestiaires où j’enfile un caleçon noir, un tee-shirt et des baskets. J’étale une serviette éponge sur le banc recouvert de simili cuir orange pour m’allonger sur le dos, les pieds joints sur les plaques de fonte, j’attends que Julien le kiné vienne régler l’appareil. Je dois faire travailler les muscles de mes jambes restées de très longs mois immobiles. Ma voix raisonne contre les murs de la grande salle pour l’avertir de ma présence.
— Julien, je suis là !
Celui qui s’approche de moi n’a pas grand-chose de commun avec le Julien que je connais, un jeune homme très sympathique, mais au physique plutôt banal et loin d’avoir le sex-appeal de celui qui se poste près du banc de musculation. Lorsque son regard se pose sur moi, il relève un sourcil.
— Tu pensais voir Julien peut-être ?
Je me sens bête et intimidée, je secoue la tête positivement pendant qu’il ouvre un dossier sur lequel mon nom est inscrit. Il le parcourt des yeux, le referme d’un claquement sec puis le laisse tomber au sol avant de s’affairer au calibrage de l’appareil.
— OK ! Il est noté là-dedans que mademoiselle Saintonge doit effectuer un renforcement musculaire plus appuyé pour la jambe droite, mais qu’elle est du genre introverti évite autant que possible d’interagir avec autrui. Bien, dis-moi, ça va être pratique pour t’aider !
Je chuchote plus pour moi-même que pour lui.
— C’est peut-être parce que je n’ai rien à dire ?
Il suspend la mise en place des poids, pose sur moi un regard sombre dépourvu d’amabilité.
— Écoute ma jolie, je ne te demande pas de me faire la conversation, mais je n’ai ni l’envie, ni le temps de jouer aux devinettes alors si tu ne veux pas parler c’est ton choix, mais tu vas devoir faire un effort pour te faire comprendre, c’est clair pour toi ?
Furieuse qu’il m’agresse de cette façon, je lance rageusement.
— Je ne suis pasvotre jolie, et je parle si je veux.
Quant à être clair, je dirais que c’est carrément Limpide. Qu’est-ce que ça peut bien lui faire que je ne parle pas, il est qui ce type qui depuis ce matin s’évertue à gâcher ma journée ?
— Je t’appelle ma jolie si je veux, tu ferais bien de me croire sur parole, car tu es plus que ça. Si cela ne te plaît pas que je ne m’apitoie pas sur ton sort, tu devras faire avec. Il semblerait que dans le domaine de l’apitoiement tu n’aies besoin de personne, tu sembles y arriver très bien toute seule. Alors, concentre-toi sur ta rééducation, tu vas me faire trente tractions à cinquante kilos après tu te débrouilles pour m’avertir que je vienne régler l’appareil à soixante-dix pour trente supplémentaires.
Que veut dire (Tu es plus que ça) est-ce que ce type me connaît ? Vient-il de mon passé et pourquoi maintenant ? Furieuse de ne pas l’avoir envoyé se faire voir ni de lui avoir dit à quel point je le trouve antipathique, je pousse la fonte des deux pieds et concentre toute ma colère dans mes mouvements. Au lieu de disparaître de ma vue, il s’installe sur un banc, retire un short d’un sac de sport, avant de faire glisser son jean le long de ses cuisses fuselées et musclées, le spectacle est tel que sans m’en rendre compte je suspends mes mouvements lorsqu’il se retrouve en boxer et fait passer son tee-shirt par-dessus sa tête pour laisser apparaître un torse à la musculature joliment dessinée. Il tourne le dos pour récupérer un débardeur dans son sac me laissant tout loisir d’admirer la ligne de sinogrammes chinois tatouée à l’encre noire, qui court de sa nuque tout le long de sa colonne vertébrale pour finir au bas de son dos
Non contente de ne plus bouger subjuguée par tant de beauté s’est tout juste si je pense à respirer. Le spectacle devant mes yeux est fascinant, je me dis que je pourrais passer des heures à photographier chaque partie de ce corps magnifique. Je le regarde enduire ses mains de magnésie avant de se saisir d’une paire d’haltères qu’il soulève chacune leur tour sans fournir, semble-t-il, trop d’efforts, il souffle profondément chaque fois que ces mouvements gonflent ses biceps en cadence. Je sursaute lorsqu’il m’interpelle.
— Hey ! quelqu’un t’a dit de t’arrêter ?
J’ai oublié que j’étais en position off, rougissante je détourne le regard et me remets à pousser sur la fonte en recommençant le compte de zéro, le spectacle de monsieur muscle m’a fait perdre le fil. Pour mieux me concentrer, je ferme les yeux, si je les garde ouverts, je ne vais jamais pouvoir m’empêcher de rester pendue aux mouvements de son corps. J’ai oublié beaucoup de choses, mais pas la troublante émotion que provoque la vue d’un beau garçon ni l’envie de dessiner du bout des doigts ce corps parfaitement sculpté. L’envie ! Voilà bien une chose que je n’ai plus ressentie depuis longtemps, j’ai presque oublié ce que cela procure comme sensation, mais cette envie ramène avec elle une autre sensation beaucoup moins agréable comme la frustration !
J’ai encore perdu mon compte, la sensation d’être observée me fait ouvrir les yeux, je pousse un profond soupir quand deux cuisses fines et musclées s’arrêtent juste à la hauteur de mon visage et quand je dis deux cuisses, c’est que j’oblige mon regard à s’arrêter à ce niveau. Sa peau dorée aux reflets cuivrés est couverte d’une fine pellicule de sueur. Il est torride !
— Heureusement que je compte pour toi ! dit-il m’arrachant à ma rêverie. Allez, on passe à soixante-dix, concentre-toi sur ton exercice au lieu de laisser ton esprit vagabonder vers des contrées où il n’y a rien pour toi.
Sa voix légèrement moqueuse me fait l’effet d’une douche glacée, j’ouvre la bouche pour le détromper, mais une nouvelle fois je me retiens et détourne la tête m’imposant de le chasser de mes pensées. Pousser sur la fonte, voilà pourquoi je suis ici, pas pour mater les beaux gosses.
Les muscles douloureux, je termine mes exercices avant de m’asseoir une jambe de chaque côté du banc de musculation. Je ramasse la serviette et la petite bouteille d’eau posées près de moi sur le sol, bois de longues gorgées en me disant que ce n’est pas humain de m’obliger à m’exercer par une chaleur pareille. J’ose jeter un œil en direction du garçon dont j’ignore toujours l’identité, il est assis sur un banc de bois, les jambes écartées, il s’éponge les cheveux avant de presser la serviette sur son visage qu’il garde dans le creux de ses mains. Chacun de ses gestes est empreint de sensualité, béate d’admiration la bouteille suspendue à mi-parcours de ma bouche je n’arrive pas à détacher mon regard de cette gravure de mode. Quand ses yeux noirs plongent droit dans les miens, déstabilisée de m’être une nouvelle fois fait surprendre à le regarder, je rebouche rapidement ma bouteille, me saisit de ma serviette et me lève brusquement du banc pour gagner la sortie.
Mes jambes se dérobent sous moi, manquant de me faire tomber, mes muscles sont douloureux, lourds et ankylosés. À force de reprendre mon compte à plusieurs reprises, il est plus que probable que j’ai largement abusé de l’exercice.
En deux enjambées, il se précipite pour passer son bras autour de mon corps et me soutenir en me serrant légèrement contre lui. Son étreinte provoque une sorte de flash-back, derrière mes paupières des images se mettent à défiler à toute vitesse. C’est comme si je regardais les arabesques d’un kaléidoscope, mais cela va si vite que mon cerveau ne peut pas enregistrer ni analyser ces informations. J’en suis étonnée, car c’est la première fois que ce type de phénomène se produit, j’en ai presque la nausée et je sens qu’il en faudrait peu pour que je panique.
— Hey ! Doucement, ce n’est rien, je te tiens.
Ces bras, cette voix, je les connais, j’en suis certaine. Je relève la tête pour étudier les traits de son visage, peut être que ma mémoire photographique va le reconnaître et me renvoyer un souvenir alors je ne peux pas détacher mes yeux de son visage, je suis comme hypnotisée, sans l’avoir prémédité je lève une main pour le toucher quand il m’enserre le poignet pour arrêter mon geste.
— Arrête ça Ella !
Je ne comprends pas ce qu’il veut dire, que faut-il que j’arrête ? Il retourne vers le banc, fouille dans son sac de sport avant de revenir un tube de pommade en main qu’il me tend en prenant soin de garder une distance entre nous.
— Rentre au centre, douche-toi, après tu frottes tes muscles avec ceci, car il n’y a personne pour les massages aujourd’hui et les salles sont fermées.
Les yeux baissés vers le sol, je bredouille un merci à peine audible, comme si parler pouvait faire disparaître ces quelques instants troublants. Mes vêtements sont toujours dans le vestiaire, je les récupère rapidement, traverse à nouveau la salle et referme derrière moi la porte vitrée sans pouvoir m’empêcher de jeter un dernier coup d’œil à l’intérieur pour le voir frapper rageusement à mains nues sur un énorme sac pendu au plafond.
Remontant l’allée centrale du parc pour rejoindre ma chambre, je me dis que ça tient presque de l’exploit que j’ai réussi à sortir de mon mutisme pour échanger quelques mots en sa présence. Ce garçon m’intrigue, me bouscule, me trouble, depuis ce matin c’est un questionnement permanent dans ma tête. Je passe le reste de la matinée assise en tailleur sur mon lit et me concentre sur mon but ultime à savoir la recherche de celle que j’étais avant l’accident. Je relève la tête lorsque le son de la cloche annonçant le repas de midi se répercute sur les murs de pierres du château, en pénétrant dans le réfectoire, je constate avec soulagement que ma place est libre de tout occupant alors je m’installe avec un roman posé près de mon plateau-repas. Le regard tourné vers la fenêtre, je me perds dans la vue du parc lorsqu’une voix féminine au timbre doux et rassurant me ramène au présent.
— Bonjour Ella, comment vas-tu aujourd’hui ?
Madeline Brondson se tient près de ma table, vêtue d’une élégante robe d’été bleu ciel, elle me sourit les bras croisés sur sa poitrine.
— Bonjour madame Brondson, je vais bien merci.
— Tant mieux ça me fait plaisir de l’entendre. Mon fils m’a dit que tu avais un peu trop forcé sur tes exercices de musculation, tu sais que tu dois respecter scrupuleusement les exercices donnés par Julien, il ne sert à rien d’en faire trop cela ne t’aidera pas à guérir plus vite.
Je ne m’attarde pas sur sa mise en garde, la seule chose que je retiens, c’est que ce mec absolument superbe et troublant est : son fils ! Comment ce garçon peut-il être son fils ? Il n’a aucun trait physique commun que ce soit avec elle ou son mari. L’impact que cette information a sur moi ne semble pas lui échapper, mais elle fait mine de n’avoir rien vu.
— Maintenant que ce bel été se profile, as-tu réfléchi au fait de passer les vacances d’été dans ta famille ?
— Je ne pense pas partir d’ici, mon père et mon frère sont sur l’île où ils vivent et ma mère doit partir quelques semaines avec Simon. Elle a promis de me rendre visite avant leur départ.
— Je pense que tu devrais prendre encore le temps d’y réfléchir, je te laisse déjeuner tranquille, bon appétit Ella, dit-elle en s’éloignant pour s’arrêter à une autre table.
— Merci madame, bonne journée.
La plupart des pensionnaires rentrent passer les vacances dans leurs familles, moi c’est ici que je me sens chez moi, les choses me sont devenues familières, ce n’est pas comme chez ma mère où je ne suis allée qu’une ou deux fois pour y passer le week-end. Pour une raison inconnue je n’ai pas beaucoup aimé cet endroit malgré sa gentillesse et ses attentions, j’ai trouvé l’endroit dénué de vie, froid, inhospitalier tout ce design ultra moderne et aseptisé n’avait pas trouvé grâce à mes yeux. J’avais mis beaucoup d’espoir dans cette sortie, espérant trouver des réponses dans cet endroit qui devait m’être familier et où j’ai laissé derrière moi tous mes souvenirs. Des heures durant, j’avais étudié les photos punaisées au mur de ma chambre, tous ces visages qui me souriaient n’appartenaient qu’à des inconnus, j’avais essayé de forcer ma mémoire à se souvenir, mais sans succès. Furieuse de ne rencontrer que le vide, une colère sourde s’était emparée de moi, j’avais arraché du mur tous ces visages, criant mon désespoir et pleurant sous le regard médusé de ma mère. Peut-être avais-je mis trop d’espoir dans ce retour vers mon passé, pensant retrouver des bribes de moi, mais tel n’avait pas été le cas, anéantie et déstabilisée par cet échec, j’avais été raccompagnée au centre.
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