
Éclipse
Chapitre 2
Nuit ensoleillée
La nuit tomba doucement, refroidissant encore plus la montagne. Le jeune homme ignorait s’il était sur la bonne route. Il grimaçait en se faufilant entre les grands arbres. Il ne voyait plus aucune trace d’un ancien passage depuis plusieurs kilomètres. La peur de s’être perdu enflait de plus en plus à l’intérieur de son ventre creux.
S’il avait laissé couler les larmes de panique qui lui nouaient la gorge, celles-ci auraient gelé au contact de l’air frigorifiant. Les derniers rayons du Soleil déclinaient doucement. Le garçon commença à grelotter. Il regarda désespérément autour de lui, souhaitant ardemment apercevoir une petite lumière, promesse d’une nuit au chaud.
Rien, à part le halo de la Lune. Il leva les yeux vers cette grosse sphère lumineuse qui, cette nuit, était semblable à un sourire. L’adolescent avait une passion pour cet astre nocturne. Il raffolait des légendes racontées à son sujet et connaissait par cœur le calendrier lunaire. Pourtant il avait le prénom du Soleil ; Hélios. C’était sa sœur, Séléné, qui avait hérité du prénom du croissant souriant. Séléné avait toujours les lèvres étirées – en grimace ou en sourire –, elle avait des dents blanches qui illuminaient tout son monde, pareilles à la Lune éclairant la nuit.
Hélios adorait sa petite sœur, c’était d’elle que lui venait sa passion pour l’astre nocturne, grâce à son prénom répété tant de fois, ces syllabes sur lesquelles il trébuchait quand Séléné était née.
Des centaines de mètres plus bas, chez lui, il cachait sous son lit différents ouvrages traitant de son sujet préféré. Il les lisait le soir quand il peinait à s’endormir. Plus tard, il aimerait tant devenir astronome et découvrir celle qu’il admire chaque soir depuis la Terre. Souvent, il racontait à sa petite sœur, sa petite princesse Séléné qu’un jour il décrocherait la Lune pour elle.
En pensant à son croissant de Lune, Hélios reprit courage. Il était là pour elle, il allait lui chercher un cadeau. À son retour, le sourire de Séléné serait plus grand que jamais, et cela grâce à lui.
Soudain, un cri d’animal le sortit de ses pensées. Un cri de rapace, un cri toujours aussi surprenant, un de ceux qui vous font sursauter et qui vous donnent des frissons d’excitation. Le blond ébouriffé leva aussitôt les yeux, apeuré, sur une silhouette qui se découpait sur la Lune, la traversant de deux grandes ailes ; celles de l’aigle.
Hélios vit cela comme un signe. Ses yeux suivirent dans la pénombre de la nuit naissante le roi de la montagne qui survolait son territoire. Le jeune homme perdu peina à courir dans l’épaisseur de la neige. Il s’empressait de rattraper les mètres que l’aigle avait déjà parcourus d’un battement d’ailes.
Au beau milieu de sa périlleuse course dans la neige, à quelques mètres de lui, là, au cœur de la nuit, Hélios distingua la lumière vacillante d’une bougie. Il ne vit d’abord qu’un petit point jaune dansant dans la fragile lueur de la Lune. Il crut que ce n’était que le reflet d’une étoile sur la surface d’un lac et pourtant il se hâta vers cette flamme, la flamme de l’espoir.
Il oublia l’aigle qui le regardait dans le ciel, l’œil étincelant d’intelligence… ou bien de démence ?
L’adolescent s’approchait de plus en plus de la flamme et découvrit plus loin, à l’horizon de la nuit, une nouvelle lueur qui l’appelait. Hélios saisit la première bougie plantée dans la neige. La cire avait coulé sur le tapis blanc, la mèche se consumait au fur et à mesure que l’appétit de la flamme grandissait.
Il se dépêcha de rejoindre cette tache de jour vibrant dans la nuit. La Lune veillait sur lui, son croissant l’encourageait d’un sourire nacré. Hélios s’empara et brandit fièrement la seconde bougie comme s’il espérait être applaudi. Il chercha autour de lui une troisième flamme mais ce sur quoi son regard se posa était bien plus intéressant.
Baigné par les rayons de la Lune, un chalet semblait flotter sur des eaux immobiles. Des milliers de mini soleils éclairaient ses fenêtres, se reflétant sur la glace qui entourait la maisonnette. C’était comme si le Soleil avait oublié une part de ses rayons dans la nuit pour tenir compagnie à la Lune. Hélios, la bouche étirée en un si grand sourire qu’il craquela encore plus ses lèvres gercées, se précipita vers la cabane du lac. Il avait trouvé un refuge !
Dans son empressement, il trébucha dans les paquets de neige et tomba plusieurs fois dedans. Des flocons se collèrent à ses cils, à ses lèvres et inondèrent ses papilles de leurs cristaux de glace. La flamme, en contact avec cette humidité, s’éteignit. Hélios n’y fit pas attention, il continua de courir vers la lumière.
Sur la berge du lac, il s’interrogea sur la solidité de la glace. Supportera-t-elle son poids ou craquera-t-elle sous ses pas ? Il posa, penaud, son pied droit sur la surface et glissa. Il s’étala sur la glace qui ne céda pas encore. Elle était si froide que la température glaciale transperça la maigre épaisseur de ses gants tout comme celle de ses manteaux. Songeant à la chaleur qui l’attendait à l’intérieur de la petite maison, à la nourriture qu’il pourrait y trouver et au bon matelas sur lequel il pourrait dormir, il rampa prudemment en sa direction, de peur de faire craquer la couche de glace.
Il leva les yeux sur la maisonnette. La porte était toute proche, il suffisait qu’il se lève et toque pour qu’on l’accueille chaleureusement. Avec lenteur, il se mit à genoux, puis debout, et enfin, se tint droit devant le panneau sculpté peint de motifs multicolores. Il toqua contre le bois de chêne. La porte s’ouvrit aussitôt sur une forme blanche qui le tira brutalement à l’intérieur.
Tout ce qu’Hélios retint de ce geste précipité fut la froideur de la main qui s’était emparée de son bras. Il sentait encore la morsure de cette paume gelée à travers la manche de son manteau quand une voix mélodieuse le sortit de sa surprise.
— Bonsoir.
Une jeune fille d’à peu près son âge se tenait devant lui, vêtue d’une magnifique robe couleur neige qui semblait ne faire qu’un avec sa peau laiteuse.
— Bonsoir, répéta Hélios en scrutant le visage de son interlocutrice.
De longs cheveux blonds tombaient sur ses épaules et coulaient jusqu’à ses hanches. Elle arborait un large sourire qui rehaussait ses pommettes rosées et faisait apparaître une fossette au coin de ses lèvres délicates. Ses yeux bleus, aussi sombres que les profondeurs du lac sur lequel il avait rampé pour venir jusqu’ici, pétillaient d’une lueur indescriptible.
— Je m’appelle Hécate.
Elle tendit vers lui une main aux doigts fins qui paraissait toute douce mais Hélios résista à l’envie de la serrer : il se souvenait du froid dont elle avait imprégné son bras. La jeune fille, voyant qu’il ne comptait pas lui rendre sa poignée de main, ne délaissa pas son sourire pour autant et lissa les volants de sa robe. Hélios remarqua alors ses manches brodées dans une dentelle parcourue de fils d’or.
— Et toi, quel est ton nom ?
— Hélios.
La jeune fille qui lui souriait toujours, les yeux brillants et le nez plissé par sa bonne humeur, lui inspirait le renouveau, un monde paisible et beau.
Hélios tomba amoureux de sa pensée, il tomba amoureux d’Hécate.
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