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Couverture du roman Du sang sur la robe

Du sang sur la robe

Juillet 1998, Paris. Véronique Beauséjour, fille d'un notable, est retrouvée agonisante chez elle. La police découvre à ses côtés José, son ex-petit ami marginalisé, plongé dans un sommeil éthylique. Incarcéré, l'homme plaide l'amnésie totale. Alors que la presse s'empare du drame, l'ambitieux avocat Montfleury pousse le suspect aux aveux. Face à lui, Malika Chakraf, jeune avocate d'office, refuse cette fatalité. Une lutte acharnée révèle alors les rouages troubles du système judiciaire.
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Chapitre 2

Chapitre 1Il n’avait jamais rencontré de princesse

Les histoires d’amour finissent mal en général, paraît-il, mais adorent commencer au printemps. Début mai 1998, Véro était venue à Lyon voir son frère Alex qui, grand fan des TRAJIK, l’avait entraînée avec quelques amis à un concert du groupe donné dans une petite salle. À l’issue de la représentation, ils avaient croisé les musiciens.

José, le guitariste/chanteur de la formation, peu enclin aux mondanités et hermétiques aux banalités musicales échangées, avait fixé Véronique de ses yeux noirs et lui avait, sans faux-semblant, proposé d’aller faire un tour… ailleurs. Elle avait accepté. En la découvrant, dès les premiers instants, il pensa que, jusqu’ici, il n’avait connu que des filles ordinaires ou inaccessibles, et soudain… une princesse le regardait et bandante en plus, la princesse. La voilà celle qu’il attendait depuis toujours, un rêve de femme et assurément la femme de ses rêves. Ce soir-là, ils déambulèrent de bar en bar et, pleins d’alcool, d’espoir, de rire et de désir, finirent par mélanger tout cela dans des draps à la propreté douteuse.

José l’avait conduit dans la chambre de bonne qu’il occupait au sixième étage d’un immeuble vétuste. Le lendemain matin, contre toute évidence, chacun, dans son coin, heureux, exalté, se raconta qu’il était, enfin, tombé amoureux. C’est bien connu, l’espoir rend les fousjoyeux.

Véro, visage de déesse, devant sa crinière dense de cheveux, naturellement blond vénitien, l’intello le plus coincé aurait voulu devenir, l’espace d’un instant, coiffeur ou shampouineur. Sa silhouette miss France lui aurait permis de devenir actrice, mannequin, ou même présentatrice du vingt heures. Mais la médaille avait un revers et Véronique un problème, son apparition rendait les hommes bizarres : dans le meilleur des cas ils la regardaient stupidement comme des préados attardés mais le plus souvent scrutaient ses courbes tels des bonobos décomplexés… Ah ses courbes… Être perpétuellement la cible de tant de convoitise était épuisant, il lui arrivait de regretter de ne pas être plus ordinaire. Plaire aux hommes, à presque tous les hommes tout le temps était devenu une malédiction, et ce statut de femme désir l’épuisait. Cela avait commencé à treize ans quand son professeur de piano, dont l’odeur d’eau de toilette bas de gamme la répugnait encore, à longueur de leçons se collait à elle, posant ses mains partout sauf sur le clavier. Cela l’avait non seulement dégoûtée de cet instrument mais surtout des hommes. Puis ce furent les amants de sa mère, les amis de son père, les copains du lycée. Véro couchait facilement, disait rarement non et n’éprouvait jamais rien. Ses copines avaient beau lui dire que c’était une question de technique, de point G, de savoir-faire du partenaire… Elle faisait l’amour comme on se brosse les dents ou l’on fait du Pilates, par devoir, et non par plaisir, avec l’espoir toujours déçu que quelque chose finirait bien par venir. Les hommes qui se retrouvaient dans son lit n’étaient que des voleurs dans une maisonvide.

Son père, député des Vosges, ancien Secrétaire d’État auprès des victimes, héraut pontifiant des valeurs familiales et conjugales, entretenait des liaisons avec de jeunes femmes de l’âge de sa fille. Sa logorrhée sécuritaire et son prêchi-prêcha perpétuel sur la droiture ne l’avaient pas empêché de tremper dans de nombreuses magouilles financières depuis des années. Sa mère se contentait pour meubler le vide de son existence d’organiser, entre deux amants, dans leur hôtel particulier à Épinal, de sublimes réceptions où il fallait sourire à des préfets, des énarques, des industriels, des membres du Rotary, tous pétris dans la même pâte faite de certitude ennuyeuse.

Au fil des années, Véro avait fini par haïr le milieu dans lequel elle avait grandi et surtout l’hypocrisie qui y régnait en maître. Pour faire ses études de droit, elle quitta sans regret les Vosges et s’installa à Paris, rue Boyer-Barret, dans un deux-pièces offert par ses parents. Sa rencontre, puis sa liaison avec José furent une déclaration de guerre à sa famille qui lui coupa les vivres, elle répliqua en coupant les ponts. Ayant dégotté un boulot de serveuse au restaurant antillais, « le Flamboyant des îles », situé en face de chez elle, elle pouvait se passer de leur argent. José venait de la rue, cela se sentait, il serait l’antidote idéal pour se débarrasser de ce parfum de gosse de riche qui lui collait à la peau et qu’elle détestait.

Attention, José n’avait pas toujours été ce pauvre type sale, aux ongles noirs, aux cheveux gras, réduit à faire la manche en grattant sa guitare dans le métro de Lyon et maintenant affalé dans un box de la brigade criminelle. Voici encore trois mois, il était encore le leader incontesté des Trajik, groupe de rock underground Lyonnais, en pleine ascension. Il se souvint de cette époque, où, sur scène son corps frémissait en sentant ces regards, ces désirs, converger vers lui. Lui revinrent en mémoire les montées d’adrénaline, le trac qui te dévore et te met le cœur dans le ventre et le ventre au bord des lèvres puis la délivrance magique de cette peur atroce dès que les

premières notes s’envolent et sont cueillies, par la salle, avec ferveur et gourmandise. Quand il jouait, José exultait, et si le public était au rendez-vous, en écoutant les cris et les applaudissements, il jouissait littéralement avec lui. Dans les coulisses fréquemment, il profitait sans vergogne de l’hommage furtif et humide d’une groupie intrépide. Des étreintes sans lendemain, José répétait à tout bout de champ : « Le seul amour que j’ai à donner il est pour la musique et pour mon public ». À l’époque, il avait la classe, un mètre quatre-vingts, des yeux et des cheveux encre de chine, une belle gueule style Leny Escudero (l’idole de sa mère), estampillé cent pour cent beau, brun, ténébreux, viril, ascendance Méditerranée, tout ça porté par un corps agile et vigoureux, arborant hiver comme été, telle une seconde peau, un bon vieux perfecto noir usé, avec bottes et jean du même tonneau. Comme tous les musiciens ayant dû débuter dans des salles de concert un peu minables et les festivals alternatifs, il savait se faire entendre et respecter à coup de pied et de poing si nécessaire. La musique il s’y était accroché comme à une bouée, c’est elle qui lui avait permis de s’extirper, un peu, de la rue. À la guitare, il n’était pas Éric Clapton mais il y mettait ses tripes, comme dans tout ce qu’ilfaisait.

Véro allait le changer et faire de lui un musicien enfin reconnu à sa juste valeur, fini les filles faciles, les potes craignos, les soirées glauques. Elle venait dès qu’elle le pouvait à Lyon, ou lui à Paris, tout était illuminé en permanence. En amour le seul carburant inépuisable c’est le manque. Véro ne tint pas compte des conseils de ses copines (les expertes en sexologie), qui trouvaient que c’était une folie de s’installer en couple avec un homme que l’on connaissait depuis un mois. Elle réussit à le convaincre de venir vivre chez elle rue Boyer Barret. José, dans la douleur, abandonna Lyon et les TRAJIK, une carrière solo à Paris l’attendait. Dès son arrivée à Paris elle accrocha sur un des murs du salon un poster, que José lui avait offert après leur première nuit, annonçant un de ses concerts, pas de doute José était son idole.

Dès le début ce fût compliqué et la dégringolade rapide. José loin de Lyon n’était plus rien, il lui fallait vivre sans sa bande de potes, loin de ses admiratrices. Ce qui lui manquait plus que tout c’étaient les petites représentations qu’il donnait, la scène, le public et les groupies aussi. Ses musiciens avaient trouvé un autre chanteur et monté une nouvelle formation. Les TRAJIK étaient morts et enterrés. Seul, désœuvré, il se remit à boire. Avec Véro très vite ils n’eurent plus rien à se dire, à part des reproches, il la rendit responsable de sa décrépitude. C’était de sa faute à cette petite bourge s’il en était là, c’est elle qui l’avait fait venir et quitter son univers, bazarder son groupe, elle l’avait détruit. José avait peur, peur de perdre Véro, un peu, mais surtout de retourner à la rue. À Lyon il n’était peut-être pas grand-chose mais là-bas il avait un toit bien à lui, un public, une petite (toute petite) notoriété, si elle le virait, il faudrait tout recommencer. José avait la trouille de se retrouver à la case départ

La vie dans les squats, la manche, les combines pour bouffer, les bagarres pour se faire respecter et garder son territoire, les trafics minables, les petits vols, la crasse qui te colle, et le regard des autres ceux qui ne sont pas du monde de la misère. Quand d’aventure ils posent les yeux sur toi, leur pitié fait aussi mal que leur indifférence.

Sentant que Véro lui échappait, José réagit avec la psychologie d’un pitbull à qui on retire son os. Il devint irascible et parla mal à Véronique, qui se mit à craindre l’homme qu’elle avait installé dans sa vie et son appartement.

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