
Du sang sur la robe
Chapitre 3
Chapitre 2Ce n’est pas Malika…
Jeudi 9 juillet 1998, 16 heures
Après une nuit passée dans un clapier minuscule, muni d’une porte en verre, sans avoir pu se laver et devant implorer pour avoir le droit d’aller aux toilettes, José doit se contenter d’un café le matin agrémenté d’un bout de pain, puis d’un paquet de chips et d’un rogaton de fromage en guise de déjeuner.
À seize heures, l’inspecteur Jourde vient le chercher pour l’interroger. José est conduit dans un petit bureau aux murs gris, quelques photos de l’équipe de Lens et un fanion accrochés trahissent le fait que l’occupant est un ardent supporter des sang et or, c’est l’unique touche personnelle et la seule décoration.
Bien qu’appartenant à la brigade criminelle, unité prestigieuse composée de sujets brillants et modernes, l’Inspecteur Jourde est un policier à l’ancienne, cinquante ans, physique quelconque, de courtier en assurance, veste de cuir, chemise à carreaux et petite moustache. Mécaniquement, il lui lit ses droits et l’informe qu’il est placé en garde à vue pour vingt-quatre heures, susceptibles d’être prolongées de la même durée. Il peut demander la visite d’un avocat et solliciter un examen médical, et est accusé de meurtre et de trafic de stupéfiants. José regarde d’un air ébahi, l’inspecteur qui, le fixant dans les yeux, lui explique doucement en posant un café devant lui :
— Avant de taper quoi que ce soit, je vais vous faire une fleur, M. Serror, et vous donner un conseil gratuit, bien que je n’aime pas ceux qui frappent les femmes. Avouez tout, tout de suite, renoncez à faire venir un baveux1, qui de toute façon ne servira à rien, expliquez que c’est un accident, que vous regrettez, que vous l’aimiez… si vous ne l’avez jamais frappée avant, ça peut donner du 8 ou 10 ans aux Assises, dont vous ferez la moitié, maintenant vous pouvez faire le malin, contester, jouer l’amnésique, dire que ce n’est pas vous et ce sera du 10 ou 15 ans. Pointbarre.
Ce petit laïus n’a en fait qu’un but : faire vite. Des affaires comme celle-là de type éméché qui bat sa femme, le fonctionnaire en a trop vu, toutes pareilles, plus tristes les unes que les autres, il veut en finir le plus vite possible, tout ça le dégoutte.
— Mais je ne l’ai pas tuée ! Je n’ai rien fait. Je suis innocent. Et puis faut que je fume une clope, cette histoire c’est uncauchemar.
L’inspecteur perd tout à la fois son calme, son air bonhomme, et en tapant du poing sur la table, fait trembler la tasse qu’il a apportée et s’exclame :
— Parfait, t’es super toi, tu sais. Tu commences à me plaire. Tu cognes ta femme lâchement, puis comme une lopette tu pleurniches, « c’est pas moi, j’ai rien fait ». Remarque c’est normal, un type assez dégueulasse pour faire ça, ne va pas avoir le courage de le reconnaître. Et la seule chose que tu trouves à me répondre c’est que tu veux fumer.
— Je veux un avocat, c’est mon droit, je suis innocent. Je ne parlerai pas avant de l’avoirvu.
— Pas de problème, tu en connais un ou on prend le commis d’office?
— Je n’en connaispas.
— On va contacter la permanence du Barreau, en attendant, tu retournes dans la geôle et tu vas pisser dans un flacon, histoire qu’on voit à quoi tu t’es défoncé et on va prélever tonADN.
— Je peux avoir une cigarette?
— … Moi je ne fume pas, ta fouille est vide tu demanderas à l’avocat de t’en rapporter, au moins il te servira à ça et ce sera sa seule utilité, crois-moi. Suis-moi, je te raccompagne dans tesappartements.
José regagne son minuscule box, un banc de pierre, des murs crème crasseux, ornés de graffitis laissés par des anonymes, qui comme lui ont dû patienter des heures, la trouille au ventre. Il y en a pour tous les goûts :
Un message antidrogue plein de bon sens :
« Que tu sniffes ou que tu te piques, c’est toi que tu baises, c’est toi qui te niques ».
Un optimiste, amateur de François Béranger était passé par là :
« Même ici, vous n’aurez pas ma fleur… celle qui me pousse à l’intérieur ».
Une exhortation anti-policière ancestrale :
« Mort aux vaches… ».
Un inconnu avait voulu laisser sa trace :
« Miguel 25 novembre 1997 ».
Un supporter plein d’enthousiasme et visionnaire :
« Coupe du monde 1998 on va être champion ».
Prostré dans sa cage, José essaie de rassembler ses souvenirs, enfin ce qu’il en reste. Bien sûr qu’il n’a pas tué Véro. Elle l’a jeté hors de chez elle un soir, il y a une quinzaine de jours, mais elle a accepté de le revoir, une dernière fois. Il est venu lui rendre ses clefs. Chaque image lui revient en mémoire. Le train pris à Lyon, sans billet, la bouteille de tequila (son point faible) liquidée durant le trajet. L’arrivée à Paris, l’entrée dans un bar, la rencontre, avec deux compagnons de beuverie, avec qui il a échangé des verres, des mots, des insultes, et enfin quelques coups de poing, tout ça sans conviction, avant de se faire éjecter de l’établissement. Puis le joint fumé en marchant vers la rue Boyer Barret, l’arrêt sous un porche pour en confectionner un second. Le code composé, difficilement, la porte qui ne veut pas s’ouvrir, la montée laborieuse des quatre étages, la sonnette qu’il a actionnée en vain, et enfin ses difficultés pour introduire la clef dans la serrure. L’appartement que la lumière de la lune plonge dans une semi-obscurité, le mégot qu’il a écrasé dans le cendrier avant de s’affaler dans le canapé au côté de Véro qui dort et puis rien, le film s’arrête, comme ces DVD mal enregistrés qui s’interrompent juste avant ledénouement.
L’attente du commis d’office semble interminable à José. Il est vingt et une heures lorsqu’il se présente, il est accueilli par l’inspecteur Jourde, qui lui explique dans quelles circonstances il a été interpellé. José est sorti de son clapier et amené dans un petitbureau.
— Bonjour, je suis Maître Malika Chakraf, le Bâtonnier m’a désigné pour vous assister. Nous avons 30 minutes pour nous entretenir avant votreinterrogatoire.
Malika, au travail, fait beaucoup d’efforts pour ressembler à une avocate sérieuse. Ce matin, elle est vêtue d’un chemisier clair, surmonté d’une veste noire et porte un pantalon gris, pas trop ajusté. Peine perdue, aucun uniforme ne pourra jamais dompter sa féminité et son charme. Brune, peau mate, visage et corps de guerrière des sables, sa joie de vivre jaillit comme un geyser.
Malgré son triste état et sa situation, même si ce n’est pas le moment, José ne peut s’empêcher d’être séduit. Mais, hélas, son avocate marque une certaine distance et pas uniquement parce qu’il a l’aspect et l’odeur d’un clochard. Elle le regarde comme une femme regarde un homme qui vient de tuer une femme.
Malika, issue d’une cité de Nanterre, a financé ses études en bossant. Elle a la pugnacité dont héritent souvent ceux qui savent que pour eux la partie commence avec cinq buts de retard et qu’il ne faudra pas compter sur l’arbitre, mais ce match elle adore le jouer et elle est certaine de le gagner. Joyeuse, bosseuse, ambitieuse inconnue au pénal, elle s’est juré de se faire une place dans ce monde d’homme. Elle vit depuis un mois avec Jean-Luc Martagny avocat spécialisé en droit pénal des affaires, bien introduit au Palais, il envisage de se présenter au conseil de l’ordre, son réseau d’amitiés et son père ancien Bâtonnier feront de cette élection une formalité. Jean-Luc ne comprend pas pourquoi elle s’obstine à défendre les délinquants impécunieux, activité dangereuse, peu lucrative et chronophage.
Quand Malika est commise d’office et consacre quarante heures à la défense d’un client, elle est indemnisée, par l’état à hauteur de trois cents francs, soit un taux horaire inférieur à celui dont bénéficie sa mère en faisant desménages.
Jean-Luc veut qu’elle intègre son cabinet et de toute façon ils vont fonder une famille, faire des enfants, ce qui est incompatible avec la défense des voyous et des criminels. Malika, elle, rêve de décrocher enfin une belle affaire et de montrer à tous qu’elle a la carrure d’une avocate d’Assises
José, tenaillé par le manque, perçoit une délicieuse flagrance de tabac : bingo, il a une fumeuse en face de lui. Il tente sa chance, en se tordant les doigts.
— Euh Malik tu n’aurais pas une clope des fois ? Je fume des Marlboro light, Je suis grave en manque.
Mauvaise pioche, Malika fixe les limitesd’entrée.
— Monsieur Serror, d’abord ce n’est pas tu, ce n’est ni Malik, ni Malika c’est Maître Chakraf, ensuite je ne suis pas venue pour vous apporter votre marque, préférée ou non, de cigarettes, mais pour vous conseiller avant votre interrogatoire.
Puis, toujours aussi distante, sur le ton qu’on pourrait employer avec un enfant de 12 ans un peu arriéré et qui vous met mal à l’aise, elle lui explique doctement ce qui va se passer durant sa garde à vue.
— M. Serror, vous êtes accusé du meurtre de Véronique Beauséjour et de trafic de stupéfiants, vous serez interrogé par un Inspecteur de la brigade criminelle, puis présenté à un magistrat instructeur qui vous mettra en examen et saisira le juge des libertés et de la détention afin qu’il décerne contre vous un mandat de dépôt criminel. Vous avez compris ?
— Euh, j’ai compris que je devais vous appeler Maître, surtout pas Malika, et que je n’étais pas près de fumer ni de sortir. Mais au cas où cela vous intéresserait, je vous affirme qu’on veut m’envoyer en prison pour rien. Ce n’est pas juste, je suis innocent, je n’ai rien fait demal.
Malika esquisse une moue dubitative.
— Je n’ai pas accès à la procédure, l’Inspecteur Jourde m’a juste dit que l’on vous a retrouvé ivre mort vers vingt-trois heures trente chez Mlle Beauséjour, allongé près de son corps sans vie et qu’il y avait des traces de son sang sur vos vêtements. Pour couronner tout ça, vous aviez dix grammes de cocaïne sur vous.
— C’est parce que vous êtes un gratuit qu’ils ne vous laissent pas voir le dossier?
— Cela n’a rien à voir avec ça, l’avocat à ce stade n’a pas le droit de consulter les procès-verbaux de l’enquête de police, qu’on le paye très cher ou pas dutout.
— Ben, dans ce cas il faut que vous alliez voir l’Inspecteur Jourde pour lui dire qu’il se trompe de coupable c’est pas moi qui ai tué Véronique, jamais je n’aurai pu faire ça, Véronique jel’aimais.
— M. Serror, je ne vais aller voir personne, pour l’instant mon rôle se limite à avoir un entretien avecvous.
— Mais Maître un avocat c’est fait pour dire aux policiers que son client est innocent non?
— M. Serror d’ici un quart d’heure vous allez être interrogé par l’Inspecteur Jourde, vous devrez lui expliquer votre présence chez Mlle Beauséjour, pour lui, c’est vous le meurtrier.
José, péniblement, raconte son histoire avec Véro, les débuts enchanteurs, la cohabitation puis les mauvais lendemains, la rupture, son retour à Paris pour rendre les clefs et la cocaïne dérobées, son arrivée totalement ivre chez elle puis le trou noir total.
— M. Serror, je suis désolée, mais personne ne peut croire à votre histoire de type qui s’endort paisiblement près de sa compagne, puis, réveillé par deux policiers, se rend compte qu’elle estmorte.
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