
Dix ans d'ombre et de lumière
Chapitre 2
Dix ans.
Ça faisait dix ans que j'aimais Louis Moreau.
Pendant ces dix années, j'ai consacré toute mon énergie à le suivre, comme une ombre silencieuse et dévouée. J'ai appris à faire son café exactement comme il l'aime, sans sucre, avec une amertume prononcée, tout comme lui. J'ai mémorisé chacune de ses habitudes, la façon dont il fronce les sourcils quand il est contrarié, le pli au coin de ses lèvres quand quelque chose l'amuse.
Mais pendant ces dix années, il ne m'a jamais regardée.
Pour lui, j'étais Adèle Dubois, l'orpheline que sa famille avait prise sous son aile, une présence commode, une musicienne talentueuse mais sans importance. Son regard était toujours tourné vers une autre, Chloé Martin, son amie d'enfance, sa "muse".
Chloé, avec sa santé fragile et son air innocent, occupait toute son attention.
Ce soir-là, le médecin m'a appelée. Sa voix était grave, dénuée d'émotion, comme s'il annonçait la météo.
« Mademoiselle Dubois, nous avons les résultats de vos analyses. Il s'agit d'un cancer du pancréas, en phase terminale. »
J'ai raccroché le téléphone. Le monde autour de moi est devenu silencieux. Je n'ai pas pleuré. Je me suis juste sentie vide.
Quand j'ai annoncé la nouvelle à Louis, il a froncé les sourcils, cette expression que je connaissais si bien. Pour la première fois en dix ans, il m'a vraiment regardée. Il y avait quelque chose dans ses yeux, une lueur que je n'arrivais pas à déchiffrer. Pas de la pitié, pas de la tristesse. C'était autre chose, de plus complexe, presque calculateur.
« Un cancer ? » a-t-il répété, le mot sonnant étrange dans sa bouche.
Puis, il a fait quelque chose d'inattendu. Il s'est approché, a posé une main sur mon épaule. Son contact était froid, mais c'était la première fois qu'il m'initiait un geste de réconfort.
« Ne t'inquiète pas, Adèle. Je serai là. »
Une petite flamme d'espoir s'est allumée en moi, une flamme stupide et irrationnelle. Peut-être que la perspective de ma mort allait tout changer. Peut-être qu'il allait enfin voir la femme qui l'aimait depuis une décennie.
Cet espoir a été de courte durée.
La semaine suivante, alors que je commençais un traitement épuisant qui me laissait nauséeuse et faible, Louis a organisé une grande fête pour l'anniversaire de Chloé. Il pleuvait à verse ce soir-là, un véritable déluge. J'avais de la fièvre, mais je voulais lui montrer une nouvelle composition, une mélodie que j'avais écrite pour lui, une dernière fois.
Je l'ai attendu devant la porte de la salle de réception, sans parapluie, trempée jusqu'aux os. Mon corps tremblait de froid et de faiblesse.
Je l'ai appelé.
« Louis, je suis dehors. Je peux te voir une minute ? »
Sa voix était agacée, distante.
« Adèle ? Qu'est-ce que tu fais là ? Tu ne vois pas que je suis occupé ? Chloé est sur le point de couper son gâteau. Rentre chez toi. »
À travers la grande baie vitrée, je le voyais, debout à côté de Chloé. Il lui tenait la main, son visage rayonnant d'une tendresse qu'il ne m'avait jamais accordée. La pluie brouillait ma vision, ou peut-être étaient-ce les larmes.
Puis, la musique a commencé. C'était ma mélodie. La chanson que j'avais passée des nuits à composer, celle que je voulais lui offrir.
Chloé était sur la petite scène, un micro à la main. Elle chantait mes paroles, souriant à Louis comme si cette chanson était la sienne.
Les invités applaudissaient. Louis la regardait avec une adoration non dissimulée. Personne ne me voyait, grelottant dans le froid, mon cœur et mon art piétinés en même temps.
Le mépris dans sa voix au téléphone, la vision de Chloé volant mon travail, la pluie glaciale qui s'infiltrait dans mes os. Tout s'est mélangé en une vague de douleur insupportable.
C'était trop.
Mon corps a cédé. Ma tête a tourné, les lumières de la fête sont devenues des taches floues. Le monde est devenu noir.
Je me suis effondrée sur le trottoir mouillé, perdant conscience au son des applaudissements destinés à une autre.
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